II

Une adorable nuit d'octobre, comme on en connaît seulement là-bas,

presque des nuits d'été encore, avec un ciel plus sombre, sombre comme

un immense lapis-lazuli où les astres mettent comme des cassures

d'argent clair, avec les fraîcheurs lointaines cependant de la Garonne

montant parmi les brises encore tièdes, et partout une langueur immense,

faite de la secrète mélancolie des déclins et comme balancée dans

l'air par l'aile innombrable et invisible des parfums exhalés par les

dernières fleurs, odorants arômes dont l'âme même est pénétrée.

Comment dame Honesta était-elle venue avec moi, dans ce coin isolé du

grand parc où les allées couraient entre les carmins rouilles des

ronces toutes tachées de mûres, très loin déjà du vieux castel dont les

méchants rires ne venaient plus jusqu'à nous? Mon Dieu! tout simplement,

sans doute, en marchant devant soi dans le sable qui craquait

musicalement sous ses bottines, en causant de ceci ou de cela, de tout,

hormis de ce que j'avais dans l'âme et qui en avait chassé tout le

reste. Imaginez, autour de nous, toutes les séductions perfides des

choses, toutes les persuasions amoureuses de la nature: le chant d'une

source soulevant les cailloux de son bouillonnement; le frôlement des

joncs vibrant comme des lyres sous le vent nocturne; le vol attardé des

phalènes traversant le silence du sonore velours de leurs ailes;

de beaux rayons de lune se brisant en poussière d'argent dans les

feuillages; toutes les harmonies des sons mourant dans l'espace et des

couleurs se transformant en des reflets d'apothéose, dans des vapeurs

d'améthyste transparentes. Non, vraiment, rien ne manquait au décor

d'une idylle entourée de toutes les poésies, pas même la tertre de

gazon, comme dans les tableaux suggestifs de Fragonard, que baignait au

pied une clarté douce, tandis que le sommet se recueillait dans l'ombre,

tamisé par les arbres comme sous l'exquis enveloppement de rideaux de

gaze.

Et elle était là tout près de moi, la gorge demi-nue sous son mouchoir

dénouée, les cheveux traînant sur le cou, résumant dans sonêtre lassé

toutes les senteurs divines du jour évanoui, ce sublime alanguissement

de toutes les choses avant le sommeil.

[Illustration: fig22.png]

Mais la légende était là, l'inexorable légende d'impeccabilité.

--Ah! madame, m'écriai-je, accablé par l'ironie de ces splendeurs,

quelle heure de vivre avec une moins vertueuse que vous!

--Et avec un moins sot que vous!

Me répondit-elle en me jetant un regard dont je n'oublierai jamais la

cruauté blessée. Et elle disparut, étouffant un petit rire dont j'étais

déchiré, comme d'un couteau, sous l'épaisseur des frondaisons, par

quelque oblique sentier où les ronces m'auraient empêché de la

poursuivre, dans un effacement de toutes ces caresses de la Nature dont

j'étais grisé un instant auparavant, me laissant dans un paysage vide

soudain et dont les étoiles mêmes semblaient s'être envolées.

Suis-je guéri, pour cela, de croire à la vertu des femmes?

En toute humilité, j'avouerai que non.

Contes irrévérencieux · 第 33 / 58 题