II

Un dimanche plein de lilas, comme ceux d'aujourd'hui et versant, par la

banlieue en fête, un monde d'amoureux bruyants grisés de soleil et la

profanation joyeuse de tout ce paysage volontiers mélancolique, avec son

fleuve alourdi, sans transparences tentantes; ses horizons boisés

où courent des buées printanières, ses bois dépouillés déjà par les

maraudeurs; et, là-bas, à l'horizon, ce viaduc en ruines qui semble une

construction romaine et met des cils d'ombre à la paupière rouge des

soleils couchants. Car elle est délicieuse et navrante tout ensemble,

aujourd'hui, cette nature de banlieue déjà lointaine, où des fabriques

fument, où des chalands s'embourbent avec leurs maisonnettes fleuries,

où tout fait penser à ce mot de George Sand: «Que les choses seraient

belles, sans les hommes et les bêtes!» Un dimanche où, par les villages

parcourus, de petites filles en blanc sortaient de l'église,--telles des

hirondelles blanches--dans un bruit de cloches et des échos d'orgue, une

note exquisément dévote se mêlant au vacarme débordé de la grande cité.

Et ce dimanche-là, les invités de Mme de Sainte-Ildefonse étaient, d'une

part, Hippolyte et Nysa, de l'autre, Gaspard et Corysandre, pour ne

désigner que par leurs prénoms des époux inconnus à la mairie de leurs

arrondissements respectifs, plus le célibataire Tripet qui venait dans

la maison, pour la première fois, un être gourmand, timide et sournois,

surtout égoïste, ce qui le faisait rechercher beaucoup. Car vous avez

remarqué que les égoïstes sont particulièrement, et même seuls, aimés.

De ce qu'ils regardent le reste du monde comme rien du tout, on en

conclut, un peu légèrement peut-être, que ce sont des êtres à part ayant

une juste conscience de leur supériorité. La tendresse est une chose

tellement contagieuse que celle qu'ils ont pour eux-mêmes semble se

répandre autour d'eux.

Un détail à noter pendant le voyage qui les avait amenés à Bougival.

Hippolyte avait fait beaucoup plus attention à Corysandre qu'à Nysa, et

Gaspard à Nysa qu'à Corysandre. Un souffle d'adultère innocent, mais

réciproque, était dans l'air. Un besoin de changer de dame, comme dans

les quadrilles. On ne s'était rien avoué. Mais Nysa et Corysandre

étaient certainement complices de cette fantaisie de mutuelle

infidélité. Et c'est dans ces dispositions qu'ils arrivèrent tous les

quatre flanqués de Tripet, chez la bonne châtelaine qui, comme toujours,

commença ses affectueuses hostilités par un gargantuesque repas dont

Tripet s'esjouit comme un bon moine, cependant, que, sous la table, les

pieds de Nysa cherchaient ceux d'Hippolyte et les pieds de Corysandre

les bottines de Gaspard. Nestor, sur un perchoir auquel le retenait une

chaînette d'un élégant travail, était, bien entendu, de la fête. «Bon

appétit!» criait-il à chaque instant, de sa voix d'ivrogne nasillarde.

Recommandation inutile. Car jamais plus complet honneur ne fut fait à un

repas.

Contes irrévérencieux · 第 30 / 58 题