LA SALIERE

Un conte gai dont les héros sont deux huissiers, ne saurait emprunter

sa jovialité qu'à un grain de gauloiserie. Je demande donc, par avance,

pardon aux belles dames qui me liront pour ce que le dénouement en est

moins poétique que de coutume. Encore n'ai-je pas la ressource de le

commencer par quelque idyllique morceau où sont louées la beauté des

femmes et la douceur des roses. Le génie de Victor Hugo, lui-même,

se fût épuisé à rendre lyriques, comme des guerriers d'Homère, ou

délicieux, comme des bergers de Théocrite, de simples porteurs de

protêts. Je m'en voudrais, d'ailleurs, de couronner de fleurs leurs

ordes caricatures. Pour une fois, j'adjure solennellement mes

générosités natives et je choisis cyniquement le moment où ils

succombent sous l'exécration publique pour leur envoyer, quelque part,

un coup de pied dont mon âne serait jaloux, par une manière d'histoire

où ils sont sensiblement vilipendés. Non pas qu'ils m'aient fait

personnellement souffrir, ce qui m'induirait peut-être en une ridicule

miséricorde, un vieux fonds de christianisme dormant sous mes rêves

païens. Mais je les ai si souvent entendu maudire par mes plus chers

amis, et tant de mes meilleurs compagnons ont eu à gémir de leur

hypocrite rapacité, que je me mets hardiment dans la croisade. J'entends

contribuer à arracher à ces mécréants le Saint Sépulcre de la Justice,

au risque d'attraper, comme le bon saint Louis, la gale en pénétrant

dans leurs repaires empuantis de procédure et fleurant une poudreuse

iniquité. Cette arrière-garde de l'armée des chicanons, qui est aux

juges ce que les apothicaires sont aux médecins, avec cette différence

que leurs instruments sont infiniment moins risibles que des seringues,

ne trouvera aucune pitié devant moi. Et si je brûle un peu de sel en

terminant ce récit où il est parlé d'elle, c'est que je n'ai pas de

sucre sous la main.

Or donc, le bon sieur Anténor de Boutensac, baron de son état et

Français redevenu quand les émigrés rentrèrent en France, aux jours

réparateurs de la Restauration, réintégré d'ailleurs en sa terre

seigneuriale de Boutensac, près Castelnaudary, et y ayant repris la vie

joyeuse de ses nobles aïeux, avait pour cette gent une exécration tout à

la fois excessive et justifiée. Notre sympathique voyageur, pendant

les orages républicains et les gloires impériales, avait bien repris

possession complète de ses titres et privilèges--au point qu'il

réclamait le droit de jambage avec une obstination exagérée à son

âge--et le Roi lui avait écrit une lettre dans laquelle il l'appelait

mon cousin. Mais il avait fort peu de deniers à son service pour

soutenir le train que son rang le forçait de reprendre dans sa province.

Le milliard des émigrés ne figurait encore que sur le papier, et ce

mirage à dettes faciles, pour les hobereaux rentrés en fonctions

féodales, commençait à perdre un peu de son éclat. Les paysans

relevaient la tête. Ils allaient bien à la messe, pour se faire estimer

des autorités nouvelles; mais ils refusaient de fournir à crédit à

leurs bons suzerains. Les bouchers, les charcutiers et les épiciers

eux-mêmes--les moins insurgés des hommes, cependant--refusaient

imperturbablement l'honneur de fournir les châteaux voisins. Ce n'était

qu'une première étape dans la voie de l'impertinence démocratique.

Bientôt, ceux qui s'étaient laissés aller à fournir des denrées

impayées, poussèrent l'audace jusqu'à exiger des règlements, et quand

les billets souscrits vinrent à échéance, ils osèrent, perdant tout

respect traditionnel pour la race, confier à des huissiers le soin d'en

assurer le paiement.

C'est là, d'ailleurs, que le bon sieur Anténor de Boutensac les

attendait.

Il se rappela à temps comment ses nobles aïeux recevaient les vilains

qui venaient demander de l'argent. Pourvu d'un domestique nombreux, il

fit bâtonner les hommes de loi qui le tourmentaient pour ces vétilles.

Tous les huissiers du pays connurent bientôt ce genre de paiement et en

référèrent à la Justice. Mais celle-ci faisait la sourde oreille à leurs

plaintes, la magistrature ayant été--comme cela se fait de temps en

temps--soigneusement épurée de tous ses juges intègres et désintéressés,

lesquels avaient été remplacés par des créatures du régime nouveau

absolument partiales en faveur de la noblesse. Nos réclamants en étaient

donc pour leurs reins meurtris et les sarcasmes dont les accablait notre

bon sieur Anténor de Boutensac, en les voyant partir tout boitant et

tout geignant, comme des chiens aux pattes écrasées.

Et c'était de petites fêtes de famille que ces exécutions auxquelles

le bon gentilhomme conviait tous ses voisins et qui faisaient rire aux

larmes les dames et demoiselles des castels ambiants, la bonté d'âme des

femmes ne se démentant jamais.

La démoralisation commençait à envahir toutes les études. Les jeunes

clercs donnaient leur démission et renonçaient noblement à la carrière.

Toute l'huisserie régionale était dans un marasme impossible à décrire,

quand les deux huissiers Guignevent et Rouspignol, tous deux de

Castelnaudary, les plus vigoureux des officiers ministériels du

département--Guignevent pesait cent vingt kilos et Rouspignol soulevait

des meubles énormes à bras tendu,--sentirent que la profession était

perdue dans la contrée, si les choses continuaient ainsi, et résolurent

de relever l'étendard des frais de justice. A la première affaire qui

fut confiée à un d'eux, par un débiteur du baron, ils se mirent en

route, de compagnie, pour le manoir de Boutensac. Après s'être juré de

se prêter main-forte, solidement armés d'ailleurs d'excellents gourdins

de cornouiller, cuirassés, nonobstant, de gilets nombreux et épais, sous

leur crasseuse redingote, afin que les horions en fussent amortis.

Et, de très belliqueuse façon, ils sonnèrent à l'huis seigneurial, le

chapeau sur l'oreille, avec des façons de mousquetaires, plutôt que de

porteurs de contraintes qu'ils étaient tout simplement.

Comment le bon sieur Anténor de Boutensac avait-il eu vent de leur

complot (je ferai remarquer que l'expression n'est pas de moi)? Parbleu!

je n'en sais rien. Mais comme les huissiers sont toujours exécrés dans

un pays, il n'est pas étonnant que leurs ennemis soient scrupuleusement

tenus au courant de leurs faits et gestes.

Au grand étonnement de nos deux pourfendeurs, la porte s'ouvrit devant

eux, sans qu'un nouvel appel fût nécessaire. Aucune sentinelle ne leur

barra le chemin et ils remarquèrent, avec plaisir, que la meute de M.

le baron, laquelle chassait l'huissier mieux que le renard, avait été

soigneusement enchaînée en son chenil. Leur surprise fut plus grande

encore quand, en approchant du perron armorié, ils y virent apparaître

M. de Boutensac en personne, en élégante tenue de gentilhomme qui reçoit

des amis, et comme frisé au petit fer, tout exprès pour les recevoir.

Ils eurent beau regarder derrière lui, aucun laquais suspect ne lui

faisait escorte.

Or, ce fut tout à fait de la stupéfaction quand ledit baron, venant à

leur rencontre, leur dit d'une voix ineffablement gracieuse: «Messieurs

les huissiers, soyez les bienvenus! Tout ce qui m'appartient est à

vous.» Ainsi ils ne se trompaient pas, comme ils l'avaient redouté au

premier abord, très inquiets, mais aussi intérieurement très flattés

d'avoir été pris, ne fût-ce qu'une minute, pour des gens comme tout le

monde. Quand, honorés de saluts cérémonieux, ils eurent pénétré dans le

vestibule décoré de panoplies et d'écussons, et soutenu contre M. le

baron une véritable lutte pour l'empêcher d'accrocher lui-même leurs

paletots aux patères, celui-ci, reprenant la parole sur un ton plus

engageant encore, les pria à déjeuner avant saisie, ne voulant

pas qu'ils eussent, après une longue et fatigante route, l'ennui

d'instrumenter le ventre vide.

Cette dernière attention faillit leur arracher des larmes. Allons! on

leur avait fait des contes, là-bas. Ceux qui étaient venus avant eux

n'avaient pas su prendre cet excellent homme, ou étaient de simples

poltrons!

Un superbe repas était servi, auquel assistait toute la noble famille du

baron, à laquelle celui-ci présenta MM. Rouspignol et Guignevent comme

des invités de marque et qu'il fallait traiter avec une particulière

courtoisie.

Guignevent demeurait, en dedans, un peu méfiant. Mais Rouspignol

s'abandonnait à tous les élans enthousiastes de sa nature. A peine

assis, ayant devant lui un ravier de Saxe tout plein de radis, il y

plongea ses gros doigts, souleva presque toute la botte dont il secoua

l'eau sur la nappe armoriée; puis, promenant le paquet tout entier

au-dessus de la salière, l'y trempa, et fourra le tout dans sa bouche

ouverte avec un fracas énorme de goinfrerie.

[Illustration: fig15.png]

Contes irrévérencieux · 第 23 / 58 题