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C'était à l'heure, déclinante encore à peine et tout à fait exquisément,
où les ardeurs méridiennes n'ayant laissé dans l'air que de délicieuses
tiédeurs, les ombres des grands arbres s'allongent plus obliques,
cependant, qu'à l'horizon, le soleil descend dans une buée d'or,
épuisant ses dernières splendeurs occidentales en une voluptueuse
caresse de sa mourante lumière, traînant par les eaux courantes, des
ruisseaux de son sang divin, mettant une crête rose aux cimes, une crête
vibrante comme une insensible fumée. Comme Bittermol, en même temps que
sa laideur, avait répandu la bêtise à profusion, autour de lui, tous les
hôtes de la douairière des Étoupettes, au lieu de savourer, en quelques
méditations silencieuses, cette mélancolie des choses à l'approche du
soir et devant le lever d'argent des étoiles, s'en étaient allés jouer,
sur une façon de piste anglaise découpée derrière la maison, à quelqu'un
de ces jeux sportifs et mondains à outrance où ne se développe pas
précisément le génie des races. Seuls, Liane et Fernand, que la
corruption générale conjurés par leur tendresse ingénue n'avait pas
encore atteints, étaient demeurés sur la pelouse, où de frisantes
clartés soulevaient comme une floraison artificielle, à se promener les
cheveux mêlés, les mains enlacées, et souvent la bouche bien près de
la bouche, si bien qu'une abeille n'eût su laquelle de ces deux roses
choisir. Et, bien qu'ils fussent tout près de la boule, abominable
présent de Bittermol, ils avaient vraiment bien autre chose à se dire
qu'à se montrer, l'un à l'autre, leurs jolis visages défigurés, et ils
n'y faisaient vraiment pas plus attention qu'un couple de papillons à
une pomme. Tout près, tout près ils passaient cependant et presque au
pied, en leur quasi-amoureuse promenade; lors, sur une touffe d'herbe
humide encore de rosée, Liane, en un faux mouvement, tomba, ses petites
mains en avant, sur le ventre, sa jupe et sa chemise s'étant
malencontreusement soulevées par derrière, en cette chute d'ailleurs
sans danger. Toute riante, elle se releva, mais sans rabattre
immédiatement sa chemise et pas assez vite pour que Fernand, en courant
à son secours, n'aperçût, en une rapide vision, le derrière de sa petite
amie, amplifié par la boule miroitante, en de monstrueuses proportions.
Ce ne fut qu'un éclair, qu'une seconde de rêve, mais qui dévia
instantanément, du coup, son esthétique et en fit le martyre d'une
obsession dont sa vie est encore empoisonnée. Aucune femme ne lui paraît
plus belle et complète, depuis que son regard embrassa cet au delà des
formes naturelles. Il a voyagé en Orient, causé avec des odalisques qui
feraient éclater un fiacre. Tout ça demeure encore bien en deçà de ce
qui lui fut révélé en cette fatale soirée. Il a, en ce pétardier sujet,
la folie des grosseurs, aussi inguérissable que l'autre. Inutile de vous
dire qu'il a refusé d'épouser Liane, à moins que celle-ci ne consentît
à avoir une boule, comme celle de la pelouse, pendue au ciel du lit
nuptial, ce que cette honnête jeune fille refusa avec horreur et dégoût.
C'est ce qu'il appelait, en son cynique langage, le multiplicateur
conjugal. Il est désormais de ceux qui appartiennent à la fatalité,
comme un héros des drames eschyliens, vivant par-delà la vie, les
regards tournés vers un monde mystérieux, abîmé dans les suggestifs
recueillements d'une chimère impossible. Entre d'insuffisantes réalités,
il demeure solitaire et perdu dans son rêve. C'est bien triste, en
vérité.
Et quelle leçon! Éternelle, et qui prouve bien que le manque de goût, et
l'absence de sentiment d'art sont le grand péril social, la source de
tous les maux, le chemin de tous les crimes.