I
Le parc avait été dessiné par Le Nôtre. Par belles et larges avenues, il
s'étendait majestueux, ménageant, çà et là, par un mirage perspectif, de
beaux points de vue, soit qu'il découvrit soudain, au détour de quelque
allée, le panorama lointain des campagnes de banlieue dans leur gaieté
ensoleillée, toits rouges et bleus moutonnant le long des collines avec
ses vergers de pommiers en fleur au printemps, soit qu'il montrât, tout
à coup prochain, le fleuve aux eaux larges, que bordaient de hauts
joncs pareils à des piques, soit qu'il déroulât, variant sa régularité
architecturale, quelque dédale de verdure moins haute où s'acharnaient,
avec un piaillement éperdu, les amours des petits oiseaux. Propriété,
sans doute à l'origine, de quelque fermier général, homme de goût comme
l'ont été beaucoup de ces fripons, tout y était demeuré à la mode du
siècle dernier, délicieusement mythologique et surannée. Dans les
carrefours d'ombre dont la lumière piquait le gazon de petites flèches
d'or, des statues s'élevaient sur des socles arrondis ayant la forme
d'outres. Déesses aux nudités triomphantes que de légères mousses
rendaient, par endroits, impertinemment sensuelles et vivantes,
demi-dieux portant des pommes et des massues, amours joufflus décochant
d'immobiles traits. Près du bassin aux lotus écornés, des Termes, aux
barbes envolutées, souriaient dans leur gaine de granit. Imaginez une
façon de Luxembourg en miniature. Par-devant la maison, régulière
comme une réduction du château de Versailles, de belles pelouses
merveilleusement entretenues, des méandres d'allées, dessinées avec art
et faisant serpenter par les ondulations de terrain leur étroit ruban de
sable jaune, toutes bordées de géraniums, et enfermant des îlots d'iris
hiératiques et tendres comme des lys païens.
Certes, tout ce qui était là, sous les yeux, était pour induire l'esprit
en des régularités méthodiques et harmonieuses, et bien fait pour cette
éducation du regard qui décide du sens artistique de toute notre vie.
Car, croyez que les Anciens étaient sages qui la commençaient, pour
l'enfant, même dans le ventre de la mère, et c'est avec l'art que nous
devons respirer, dès nos premières années, le sentiment salutaire de la
Beauté.
Donc, c'était grand bien, pour les deux enfants que nous rencontrons
dans cet élégant paysage revu et corrigé par l'homme, que leur puérile
tendresse l'eût comme décor. Liane avait six ans et Fernand huit. Ne me
dites pas qu'on n'aime pas encore à cet âge. Vous auriez donc oublié
bien d'innocentes perversités dont vos premières petites compagnes
furent les complices. Moi, je me souviens, et je revois le délicieux
petit tyran blond pour qui je déchirai tant de culottes aux ronces en
cueillant une fleur souhaitée, pour qui je tombai plus d'une fois à
l'eau, à la recherche d'un nénuphar, pour qui les plis d'une robe qui
n'était pas prétexte encore, souvent se levèrent sur de mentoresques
fessées. Car il paraît que j'étais déjà inconvenant. Plus innocent,
en ses instinctives visées, était Fernand, je l'espère, et moins
prématurément accueillante aux galants, Liane. Mais, en tout cas,
c'était une délicieuse idylle que menaient ces chérubins dans le grand
parc dessiné par Le Nôtre, le long des prairies tout émaillées de fleurs
sauvages, où ils galopaient comme des chevreaux, au bord des sources
dont les eaux claires rapprochaient leurs images en un frisson d'argent,
à l'ombre des statues tutélaires dont leurs petites mains de vandales
creusaient le socle, sous la mousse, avec des cailloux aigus, dans
ce recueillement du passé et cette atmosphère de rêve. Ils avaient,
charmants à voir, celui-ci avec sa chevelure brune et celle-là sous la
poussière d'or que soulevait, autour de son front, le souffle des jeux,
déjà les façons de Daphnis et de Chloé, cherchant déjà mieux que les
joues pour y mettre des baisers, Fernand plein déjà d'adorations muettes
et Liane de coquetteries affectueuses. Tout semblait concourir à
éveiller, en eux, des âmes de poètes, le murmure des ruisseaux, la
chanson du rossignol, cette tendresse des choses qui, malgré nous, nous
pénètre. L'épilogue n'eût pas été complète si un honnête et délicieux
roman n'en eût été le but. Très sérieusement, on parlait, devant eux et
dans leur entourage, de les marier ensemble. Je ne vous cacherai même
pas qu'ils étaient fiancés en secret et avaient échangé les premiers
serments, confirmés par les gages les plus précieux. Ici une aile de
scarabée ayant l'éclat d'un bijou, de l'autre part, un caillou brillant
comme un morceau de corail.