D'autres fois, c'est par excès d'activité et de confiance en

elles-mêmes que pèchent ces nouvelles administrations; elles sont

toutes remplies d'un zèle inquiet et perturbateur qui les porte à

vouloir changer tout à coup les anciennes méthodes et corriger à la

hâte les plus vieux abus. Sous prétexte que désormais c'est à elles à

exercer la tutelle des villes; elles entreprennent de gérer elles-mêmes

les affaires communales; en un mot, elles achèvent de tout confondre en

voulant tout améliorer.

Si l'on veut bien considérer maintenant la place immense qu'occupait

déjà depuis longtemps en France l'administration publique, la multitude

des intérêts auxquels elle touchait chaque jour, tout ce qui dépendait

d'elle ou avait besoin de son concours; si l'on songe que c'était déjà

sur elle plus que sur eux-mêmes que les particuliers comptaient pour

faire réussir leurs propres affaires, favoriser leur industrie, assurer

leurs subsistances, tracer et entretenir leurs chemins, préserver leur

tranquillité et garantir leur bien-être, on aura une idée du nombre

infini de gens qui durent se trouver personnellement atteints du mal

dont elle souffrait.

Mais ce fut surtout dans les villages que les vices de la nouvelle

organisation se firent sentir; là, elle ne troubla pas seulement

l'ordre des pouvoirs, elle changea tout à coup la position relative des

hommes et mit en présence et en conflit toutes les classes.

Lorsque Turgot, en 1775, proposa au roi de réformer l'administration

des campagnes, le plus grand embarras qu'il rencontra, c'est lui-même

qui nous l'apprend, vint de l'inégale répartition des impôts; car

comment faire agir en commun et délibérer ensemble sur les affaires

de la paroisse, dont les principales sont l'assiette, la levée et

l'emploi des taxes, des gens qui ne sont pas tous assujettis à les

payer de la même manière, et dont quelques-uns sont entièrement

soustraits à leurs charges? Chaque paroisse contenait des gentilshommes

et des ecclésiastiques qui ne payaient point la taille, des paysans

qui en étaient en partie ou en totalité exempts, et d'autres qui

l'acquittaient tout entière. C'était comme trois paroisses distinctes,

dont chacune eût demandé une administration à part. La difficulté était

insoluble.

Nulle part, en effet, la distinction d'impôts n'était plus visible que

dans les campagnes; nulle part la population n'y était mieux divisée

en groupes différents et souvent ennemis les uns des autres. Pour

arriver à donner aux villages une administration collective et un petit

gouvernement libre, il eût fallu d'abord y assujettir tout le monde aux

mêmes impôts et y diminuer la distance qui séparait les classes.

Ce n'est point ainsi qu'on s'y prit lorsqu'on entreprit enfin cette

réforme en 1787. Dans l'intérieur de la paroisse, on maintint

l'ancienne séparation des ordres et l'inégalité en fait d'impôt

qui en était le principal signe, et néanmoins on y livra toute

l'administration à des corps électifs. Cela conduisit sur-le-champ aux

conséquences les plus singulières.

S'agit-il de l'assemblée électorale qui devait choisir les officiers

municipaux: le curé et le seigneur ne purent y paraître; ils

appartenaient, disait-on, à l'ordre de la noblesse et à celui du

clergé; or c'était, ici, principalement le tiers-état qui avait à élire

ses représentants.

Le conseil municipal une fois élu, le curé et le seigneur en étaient,

au contraire, membres de droit; car il n'eût pas semblé séant de rendre

entièrement étrangers au gouvernement de la paroisse deux habitants si

notables. Le seigneur présidait même ces conseillers municipaux qu'il

n'avait pas contribué à élire, mais il ne fallait pas qu'il s'ingérât

dans la plupart de leurs actes. Quand on procédait à l'assiette et

à la répartition de la taille, par exemple, le curé et le seigneur

ne pouvaient pas voter. N'étaient-ils pas tous deux exempts de cet

impôt? De son côté, le conseil municipal n'avait rien à voir à leur

capitation; elle continuait à être réglée par l'intendant d'après des

formes particulières.

De peur que ce président, ainsi isolé du corps qu'il était censé

diriger, n'y exerçât encore indirectement une influence contraire

à l'intérêt de l'ordre dont il ne faisait pas partie, on demanda

que les voix de ses fermiers n'y comptassent pas; et les assemblées

provinciales, consultées sur ce point, trouvèrent cette réclamation

fort juste et tout à fait conforme aux principes. Les autres

gentilshommes qui habitaient la paroisse ne pouvaient entrer dans ce

même corps municipal roturier, à moins qu'ils ne fussent élus par les

paysans, et alors, comme le règlement a soin de le faire remarquer, ils

n'avaient plus le droit d'y représenter que le tiers-état.

Le seigneur ne paraissait donc là que pour y être entièrement soumis à

ses anciens sujets, devenus tout à coup ses maîtres; il y était leur

prisonnier plutôt que leur chef. En rassemblant ces hommes de cette

manière, il semblait qu'on eût eu pour but moins de les rapprocher

que de leur faire voir plus distinctement en quoi ils différaient et

combien leurs intérêts étaient contraires.

Le syndic était-il encore ce fonctionnaire discrédité dont on

n'exerçait les fonctions que par contrainte, ou bien sa condition

s'était-elle relevée avec la communauté dont il restait le principal

agent? Nul ne le savait précisément. Je trouve en 1788 la lettre

d'un certain huissier de village qui s'indigne qu'on l'ait élu pour

remplir les fonctions de syndic. «Cela,» dit-il, «est contraire à

tous les priviléges de sa charge.» Le contrôleur général répond qu'il

faut rectifier les idées de ce particulier, «et lui faire comprendre

qu'il devrait tenir à honneur d'être choisi par ses concitoyens,

et que d'ailleurs les nouveaux syndics ne ressembleront point aux

fonctionnaires qui portaient jusque-là le même nom, et qu'ils doivent

compter sur plus d'égards de la part du gouvernement.»

D'autre part, on voit des habitants considérables de la paroisse, et

même des gentilshommes, qui se rapprochent tout à coup des paysans,

quand ceux-ci deviennent une puissance. Le seigneur haut justicier d'un

village des environs de Paris se plaint de ce que l'édit l'empêche

de prendre part, même _comme simple habitant_, aux opérations de

l'assemblée paroissiale. D'autres consentent, disent-ils, «par

dévouement pour le bien public, à remplir même les fonctions de syndic.»

C'était trop tard. A mesure que les hommes des classes riches

s'avancent ainsi vers le peuple des campagnes et s'efforcent de

se mêler avec lui, celui-ci se retire dans l'isolement qu'on lui

avait fait et s'y défend. On rencontre des assemblées municipales

de paroisses qui se refusent à recevoir dans leur sein le seigneur;

d'autres font toute sorte de chicanes avant d'admettre les roturiers

mêmes, quand ils sont riches. «Nous sommes instruits,» dit l'assemblée

provinciale de basse Normandie, «que plusieurs assemblées municipales

ont refusé d'admettre dans leur sein les propriétaires roturiers de la

paroisse qui n'y sont pas domiciliés, bien qu'il ne soit pas douteux

que ceux-ci ont droit d'en faire partie. D'autres assemblées ont même

refusé d'admettre les fermiers qui n'avaient pas de propriétés sur leur

territoire.»

Ainsi donc, tout était déjà nouveauté, obscurité, conflit dans les lois

secondaires, avant même qu'on eût encore touché aux lois principales

qui réglaient le gouvernement de l'État. Ce qui en restait debout

était ébranlé, et il n'existait pour ainsi dire plus un seul règlement

dont le pouvoir central lui-même n'eût annoncé l'abolition ou la

modification prochaine.

Cette rénovation soudaine et immense de toutes les règles et de toutes

les habitudes administratives qui précéda chez nous la révolution

politique, et dont on parle aujourd'hui à peine, était déjà pourtant

l'une des plus grandes perturbations qui se soient jamais rencontrées

dans l'histoire d'un grand peuple. Cette première révolution exerça une

influence prodigieuse sur la seconde, et fit de celle-ci un événement

différent de tous ceux de la même espèce qui avaient eu lieu jusque-là

dans le monde, ou de ceux qui y ont eu lieu depuis.

La première révolution d'Angleterre, qui bouleversa toute la

constitution politique de ce pays et y abolit jusqu'à la royauté, ne

toucha que fort superficiellement aux lois secondaires et ne changea

presque rien aux coutumes et aux usages. La justice et l'administration

gardèrent leurs formes et suivirent les mêmes errements que par le

passé. Au plus fort de la guerre civile, les douze juges d'Angleterre

continuèrent, dit-on, à faire deux fois l'an la tournée des assises.

Tout ne fut donc pas agité à la fois. La révolution se trouva

circonscrite dans ses effets, et la société anglaise, quoique remuée à

son sommet, resta ferme dans son assiette.

Nous avons vu nous-mêmes en France, depuis 89, plusieurs révolutions

qui ont changé de fond en comble toute la structure du gouvernement. La

plupart ont été très-soudaines et se sont accomplies par la force, en

violation ouverte des lois existantes. Néanmoins le désordre qu'elles

ont fait naître n'a jamais été ni long ni général; à peine ont-elles

été ressenties par la plus grande partie de la nation, quelquefois à

peine aperçues.

C'est que, depuis 89, la constitution administrative est toujours

restée debout au milieu des ruines des constitutions politiques. On

changeait la personne du prince ou les formes du pouvoir central, mais

le cours journalier des affaires n'était ni interrompu ni troublé;

chacun continuait à rester soumis, dans les petites affaires qui

l'intéressaient particulièrement, aux règles et aux usages qu'il

connaissait; il dépendait des pouvoirs secondaires auxquels il avait

toujours eu l'habitude de s'adresser, et d'ordinaire il avait affaire

aux mêmes agents; car, si à chaque révolution l'administration était

décapitée, son corps restait intact et vivant; les mêmes fonctions

étaient exercées par les mêmes fonctionnaires; ceux-ci transportaient à

travers la diversité des lois politiques leur esprit et leur pratique.

Ils jugeaient et ils administraient au nom du roi, ensuite au nom de

la république, enfin au nom de l'empereur. Puis, la Fortune faisant

refaire à sa roue le même tour, ils recommençaient à administrer et à

juger pour le roi, pour la république et pour l'empereur, toujours les

mêmes et de même; car que leur importait le nom du maître? Leur affaire

était moins d'être citoyens que bons administrateurs et bons juges. Dès

que la première secousse était passée, il semblait donc que rien n'eût

bougé dans le pays.

Au moment où la Révolution éclata, cette partie du gouvernement qui,

quoique subordonnée, se fait sentir tous les jours à chaque citoyen

et influe de la manière la plus continue et la plus efficace sur son

bien-être, venait d'être entièrement bouleversée: l'administration

publique avait changé tout à coup tous ses agents et renouvelé toutes

ses maximes. L'État n'avait pas paru d'abord recevoir de cette immense

réforme un grand choc; mais tous les Français en avaient ressenti une

petite commotion particulière. Chacun s'était trouvé ébranlé dans sa

condition, troublé dans ses habitudes ou gêné dans son industrie. Un

certain ordre régulier continuait à régner dans les affaires les plus

importantes et les plus générales que personne ne savait déjà plus

ni à qui obéir, ni à qui s'adresser, ni comment se conduire dans les

moindres et les particulières qui forment le train journalier de la vie

sociale.

La nation n'étant plus d'aplomb dans aucune de ses parties, un dernier

coup put donc la mettre tout entière en branle et produire le plus

vaste bouleversement et la plus effroyable confusion qui furent jamais.

CHAPITRE VIII.

Comment la Révolution est sortie d'elle-même de ce qui précède.

Je veux, en finissant, rassembler quelques-uns des traits que j'ai

déjà peints à part, et, de cet ancien régime dont je viens de faire le

portrait, voir la Révolution sortir comme d'elle-même.

Si l'on considère que c'était parmi nous que le système féodal, sans

changer ce qui, en lui, pouvait nuire ou irriter, avait le mieux perdu

tout ce qui pouvait protéger ou servir, on sera moins surpris que la

révolution qui devait abolir violemment cette vieille constitution de

l'Europe ait éclaté en France plutôt qu'ailleurs.

Si l'on fait attention que la noblesse, après avoir perdu ses anciens

droits politiques, et cessé, plus que cela ne s'était vu en aucun

autre pays de l'Europe féodale, d'administrer et de conduire les

habitants, avait néanmoins, non-seulement conservé, mais beaucoup

accru ses immunités pécuniaires et les avantages dont jouissaient

individuellement ses membres; qu'en devenant une classe subordonnée

elle était restée une classe privilégiée et fermée, de moins en

moins, comme je l'ai dit ailleurs, une aristocratie, de plus en plus

une caste, on ne s'étonnera plus que ses priviléges aient paru si

inexplicables et si détestables aux Français, et qu'à sa vue l'envie

démocratique se soit enflammée dans leur cœur à ce point qu'elle y

brûle encore.

Si l'on songe enfin que cette noblesse, séparée des classes moyennes,

qu'elle avait repoussées de son sein, et du peuple, dont elle avait

laissé échapper le cœur, était entièrement isolée au milieu de

la nation, en apparence la tête d'une armée, en réalité un corps

d'officiers sans soldats, on comprendra comment, après avoir été mille

ans debout, elle ait pu être renversée dans l'espace d'une nuit.

J'ai fait voir de quelle manière le gouvernement du roi, ayant aboli

les libertés provinciales et s'étant substitué dans les trois quarts

de la France à tous les pouvoirs locaux, avait attiré à lui toutes

les affaires, les plus petites aussi bien que les plus grandes; j'ai

montré, d'autre part, comment, par une conséquence nécessaire, Paris

s'était rendu le maître du pays dont il n'avait été jusque-là que la

capitale, ou plutôt était devenu alors lui-même le pays tout entier.

Ces deux faits, qui étaient particuliers à la France, suffiraient seuls

au besoin pour expliquer pourquoi une émeute a pu détruire de fond en

comble une monarchie qui avait supporté pendant tant de siècles de

si violents chocs, et qui, la veille de sa chute, paraissait encore

inébranlable à ceux mêmes qui allaient la renverser.

La France étant l'un des pays de l'Europe où toute vie politique était

depuis le plus longtemps et le plus complétement éteinte, où les

particuliers avaient le mieux perdu l'usage des affaires, l'habitude de

lire dans les faits, l'expérience des mouvements populaires et presque

la notion du peuple, il est facile d'imaginer comment tous les Français

ont pu tomber à la fois dans une révolution terrible sans la voir, les

plus menacés par elle marchant les premiers, et se chargeant d'ouvrir

et d'élargir le chemin qui y conduisait.

Comme il n'existait plus d'institutions libres, par conséquent

plus de classes politiques, plus de corps politiques vivants, plus

de partis organisés et conduits, et qu'en l'absence de toutes ces

forces régulières la direction de l'opinion publique, quand l'opinion

publique vint à renaître, échut uniquement à des philosophes, on dut

s'attendre à voir la Révolution conduite moins en vue de certains

faits particuliers que d'après des principes abstraits et des théories

très-générales; on put augurer qu'au lieu d'attaquer séparément

les mauvaises lois on s'en prendrait à toutes les lois, et qu'on

entreprendrait de substituer à l'ancienne constitution de la France un

système de gouvernement tout nouveau, que ces écrivains avaient conçu.

L'Église se trouvant naturellement mêlée à toutes les vieilles

institutions qu'on voulait détruire, on ne pouvait douter que

cette Révolution ne dût ébranler la religion en même temps qu'elle

renverserait le pouvoir civil; dès lors il était impossible de dire à

quelles témérités inouïes pouvait s'emporter l'esprit des novateurs,

délivrés à la fois de toutes les gênes que la religion, les coutumes et

les lois imposent à l'imagination des hommes.

Et celui qui eût bien étudié l'état du pays eût aisément prévu qu'il

n'y avait pas de témérité si inouïe qui ne pût y être tentée, ni de

violence qui ne dût y être soufferte.

«Eh quoi!» s'écrie Burke dans un de ses éloquents pamphlets, «on

n'aperçoit pas un homme qui puisse répondre pour le plus petit

district; bien plus, on n'en voit pas un qui puisse répondre d'un

autre. Chacun est arrêté dans sa maison sans résistance, qu'il s'agisse

de royalisme, de modérantisme ou de toute autre chose.» Burke savait

mal dans quelles conditions cette monarchie qu'il regrettait nous

avait laissés à nos nouveaux maîtres. L'administration de l'ancien

régime avait d'avance ôté aux Français la possibilité et l'envie

de s'entr'aider. Quand la Révolution survint, on aurait vainement

cherché dans la plus grande partie de la France dix hommes qui eussent

l'habitude d'agir en commun d'une manière régulière, et de veiller

eux-mêmes à leur propre défense; le pouvoir central seul devait s'en

charger, de telle sorte que ce pouvoir central, étant tombé des mains

de l'administration royale dans celles d'une assemblée irresponsable et

souveraine, et de débonnaire devenue terrible, ne trouva rien devant

lui qui pût ni l'arrêter, ni même le retarder un moment. La même

cause qui avait fait tomber si aisément la monarchie avait rendu tout

possible après sa chute.

Jamais la tolérance en fait de religion, la douceur dans le

commandement, l'humanité et même la bienveillance n'avaient été plus

prêchées, et, il semblait, mieux admises qu'au dix-huitième siècle;

le droit de guerre, qui est comme le dernier asile de la violence,

s'était lui-même resserré et adouci. Du sein de mœurs si douces allait

cependant sortir la révolution la plus inhumaine! Et pourtant, tout

cet adoucissement des mœurs n'était pas un faux semblant; car, dès que

la fureur de la Révolution se fut amortie, on vit cette même douceur

se répandre aussitôt dans toutes les lois et pénétrer dans toutes les

habitudes politiques.

Le contraste entre la bénignité des théories et la violence des actes,

qui a été l'un des caractères les plus étranges de la Révolution

française, ne surprendra personne si l'on fait attention que cette

révolution a été préparée par les classes les plus civilisées de la

nation, et exécutée par les plus incultes et les plus rudes. Les

hommes des premières n'ayant aucun lien préexistant entre eux, nul

usage de s'entendre, aucune prise sur le peuple, celui-ci devint

presque aussitôt le pouvoir dirigeant dès que les anciens pouvoirs

furent détruits. Là où il ne gouverna pas par lui-même, il donna du

moins son esprit au gouvernement; et si, d'un autre côté, on songe à la

manière dont ce peuple avait vécu sous l'ancien régime, on n'aura pas

de peine à imaginer ce qu'il allait être.

Les particularités mêmes de sa condition lui avaient donné plusieurs

vertus rares. Affranchi de bonne heure et depuis longtemps propriétaire

d'une partie du sol, isolé plutôt que dépendant, il se montrait

tempérant et fier; il était rompu à la peine, indifférent aux

délicatesses de la vie, résigné dans les plus grands maux, ferme au

péril; race simple et virile qui va remplir ces puissantes armées sous

l'effort desquelles l'Europe ploiera. Mais la même cause en faisait un

dangereux maître. Comme il avait porté presque seul depuis des siècles

tout le faix des abus, qu'il avait vécu à l'écart, se nourrissant en

silence de ses préjugés, de ses jalousies et de ses haines, il s'était

endurci par ces rigueurs de sa destinée, et il était devenu capable à

la fois de tout endurer et de tout faire souffrir.

C'est dans cet état que, mettant la main sur le gouvernement, il

entreprit d'achever lui-même l'œuvre de la Révolution. Les livres

avaient fourni la théorie; il se chargea de la pratique, et il ajusta

les idées des écrivains à ses propres fureurs.

Ceux qui ont étudié attentivement, en lisant ce livre, la France au

dix-huitième siècle, ont pu voir naître et se développer dans son sein

deux passions principales, qui n'ont point été contemporaines et n'ont

pas toujours tendu au même but.

L'une, plus profonde et venant de plus loin, est la haine violente et

inextinguible de l'inégalité. Celle-ci était née et s'était nourrie de

la vue de cette inégalité même, et elle poussait depuis longtemps les

Français, avec une force continue et irrésistible, à vouloir détruire

jusque dans leurs fondements tout ce qui restait des institutions du

moyen âge, et, le terrain vidé, à y bâtir une société où les hommes

fussent aussi semblables et les conditions aussi égales que l'humanité

le comporte.

L'autre, plus récente et moins enracinée, les portait à vouloir vivre

non-seulement égaux, mais libres.

Vers la fin de l'ancien régime ces deux passions sont aussi sincères et

paraissent aussi vives l'une que l'autre. A l'entrée de la Révolution,

elles se rencontrent; elles se mêlent alors et se confondent un moment,

s'échauffent l'une l'autre dans le contact, et enflamment enfin à la

fois tout le cœur de la France. C'est 89, temps d'inexpérience sans

doute, mais de générosité, d'enthousiasme, de virilité et de grandeur,

temps d'immortelle mémoire, vers lequel se tourneront avec admiration

et avec respect les regards des hommes, quand ceux qui l'ont vu et

nous-mêmes aurons disparu depuis longtemps. Alors les Français furent

assez fiers de leur cause et d'eux-mêmes pour croire qu'ils pouvaient

être égaux dans la liberté. Au milieu des institutions démocratiques

ils placèrent donc partout des institutions libres. Non-seulement ils

réduisirent en poussière cette législation surannée qui divisait les

hommes en castes, en corporations, en classes, et rendaient leurs

droits plus inégaux encore que leurs conditions, mais ils brisèrent

d'un seul coup ces autres lois, œuvres plus récentes du pouvoir

royal, qui avaient ôté à la nation la libre jouissance d'elle-même,

et avaient placé à côté de chaque Français le gouvernement, pour être

son précepteur, son tuteur, et, au besoin, son oppresseur. Avec le

gouvernement absolu la centralisation tomba.

Mais quand cette génération vigoureuse, qui avait commencé la

Révolution, eut été détruite ou énervée, ainsi que cela arrive

d'ordinaire à toute génération qui entame de telles entreprises;

lorsque, suivant le cours naturel des événements de cette espèce,

l'amour de la liberté se fut découragé et alangui au milieu de

l'anarchie et de la dictature populaire, et que la nation éperdue

commença à chercher comme à tâtons son maître, le gouvernement absolu

trouva pour renaître et se fonder des facilités prodigieuses, que

découvrit sans peine le génie de celui qui allait être tout à la fois

le continuateur de la Révolution et son destructeur.

L'ancien régime avait contenu, en effet, tout un ensemble

d'institutions de date moderne, qui, n'étant point hostiles à

l'égalité, pouvaient facilement prendre place dans la société nouvelle,

et qui pourtant offraient au despotisme des facilités singulières.

On les rechercha au milieu des débris de toutes les autres et on les

retrouva. Ces institutions avaient fait naître jadis des habitudes,

des passions, des idées qui tendaient à tenir les hommes divisés et

obéissants; on raviva celles-ci et on s'en aida. On ressaisit la

centralisation dans ses ruines et on la restaura; et comme, en même

temps qu'elle se relevait, tout ce qui avait pu autrefois la limiter

restait détruit, des entrailles mêmes d'une nation qui venait de

renverser la royauté on vit sortir tout à coup un pouvoir plus étendu,

plus détaillé, plus absolu que celui qui avait été exercé par aucun

de nos rois. L'entreprise parut d'une témérité extraordinaire et son

succès inouï, parce qu'on ne pensait qu'à ce qu'on voyait et qu'on

oubliait ce qu'on avait vu. Le dominateur tomba, mais ce qu'il y avait

de plus substantiel dans son œuvre resta debout; son gouvernement mort,

son administration continua de vivre, et, toutes les fois qu'on a

voulu depuis abattre le pouvoir absolu, on s'est borné à placer la tête

de la Liberté sur un corps servile.

L'ancien régime et la révolution · 第 17 / 27 段