Quoique les journaux du dix-huitième siècle, ou, comme on disait

dans ce temps-là, les gazettes, continssent plus de quatrains que

de polémique, l'administration voit déjà d'un œil fort jaloux cette

petite puissance. Elle est débonnaire pour les livres, mais déjà

fort âpre contre les journaux; ne pouvant les supprimer absolument,

elle entreprend de les tourner à son seul usage. Je trouve, à la

date de 1761, une circulaire adressée à tous les intendants du

royaume, où l'on annonce que le roi (c'était Louis XV) a décidé que

désormais la _Gazette de France_ serait composée sous les yeux mêmes

du gouvernement: «Voulant Sa Majesté,» dit la circulaire, «rendre

cette feuille intéressante et lui assurer la supériorité sur toutes

les autres. En conséquence,» ajoute le ministre, «vous voudrez bien

m'adresser un bulletin de tout ce qui se passe dans votre généralité

de nature à intéresser la curiosité publique, particulièrement ce qui

se rapporte à la physique, à l'histoire naturelle, faits singuliers et

intéressants.» A la circulaire est joint un prospectus dans lequel on

annonce que la nouvelle gazette, quoique paraissant plus souvent et

contenant plus de matière que le journal qu'elle remplace, coûtera aux

abonnés beaucoup moins.

Muni de ces documents, l'intendant écrit à ses subdélégués et les met

à l'œuvre; mais ceux-ci commencent par répondre qu'ils ne savent rien.

Survient une nouvelle lettre du ministre, qui se plaint amèrement de

la stérilité de la province. «S. M. m'ordonne de vous dire que son

intention est que vous vous occupiez très-sérieusement de cette affaire

et donniez les ordres les plus précis à vos agents.» Les subdélégués

s'exécutent alors: l'un d'eux mande qu'un contrebandier en saunage

(contrebande du sel) a été pendu et a montré un grand courage; un

autre, qu'une femme de son arrondissement est accouchée à la fois de

trois filles; un troisième, qu'il a éclaté un terrible orage, qui, il

est vrai, n'a causé aucun mal. Il y en a un qui déclare que, malgré

tous ses soins, il n'a rien découvert qui fût digne d'être signalé,

mais qu'il s'abonne lui-même à une gazette si utile et va inviter tous

les honnêtes gens à l'imiter. Tant d'efforts semblent cependant peu

efficaces; car une nouvelle lettre nous apprend que «le roi, qui a la

bonté,» dit le ministre, «de descendre lui-même dans tout le détail

des mesures relatives au perfectionnement de la gazette, et qui veut

donner à ce journal la supériorité et la célébrité qu'il mérite, a

témoigné beaucoup de mécontentement en voyant que ses vues étaient si

mal remplies.»

On voit que l'histoire est une galerie de tableaux où il y a peu

d'originaux et beaucoup de copies.

Il faut du reste reconnaître qu'en France le gouvernement central

n'imite jamais ces gouvernements du midi de l'Europe, qui semblent ne

s'être emparés de tout que pour laisser tout stérile. Celui-ci montre

souvent une grande intelligence de sa tâche et toujours une prodigieuse

activité. Mais son activité est souvent improductive et même

malfaisante, parce que, parfois, il veut faire ce qui est au-dessus de

ses forces, ou fait ce que personne ne contrôle.

Il n'entreprend guère ou il abandonne bientôt les réformes les plus

nécessaires, qui, pour réussir, demandent une énergie persévérante;

mais il change sans cesse quelques règlements ou quelques lois. Rien

ne demeure un instant en repos dans la sphère qu'il habite. Les

nouvelles règles se succèdent avec une rapidité si singulière que les

agents, à force d'être commandés, ont souvent peine à démêler comment

il faut obéir. Des officiers municipaux se plaignent au contrôleur

général lui-même de la mobilité extrême de la législation secondaire.

«La variation des seuls règlements de finance, disent-ils, est telle

qu'elle ne permet pas à un officier municipal, fût-il inamovible, de

faire autre chose qu'étudier les nouveaux règlements, à mesure qu'ils

paraissent, jusqu'au point d'être obligé de négliger ses propres

affaires.»

Lors même que la loi n'était pas changée, la manière de l'appliquer

variait tous les jours. Quand on n'a pas vu l'administration de

l'ancien régime à l'œuvre, en lisant les documents secrets qu'elle a

laissés, on ne saurait imaginer le mépris où finit par tomber la loi,

dans l'esprit même de ceux qui l'appliquent, lorsqu'il n'y a plus ni

assemblée politique, ni journaux, pour ralentir l'activité capricieuse

et borner l'humeur arbitraire et changeante des ministres et de leurs

bureaux.

On ne trouve guère d'arrêts du conseil qui ne rappellent des lois

antérieures, souvent de date très-récente, qui ont été rendues, mais

non exécutées. Il n'y a pas en effet d'édit, de déclaration du roi, de

lettres patentes solennellement enregistrées qui ne souffrent mille

tempéraments dans la pratique. On voit par les lettres des contrôleurs

généraux et des intendants que le gouvernement permet sans cesse de

faire par exception autrement qu'il n'ordonne. Il brise rarement la

loi, mais chaque jour il la fait plier doucement dans tous les sens,

suivant les cas particuliers et pour la plus grande facilité des

affaires.

L'intendant écrit au ministre à propos d'un droit d'octroi auquel un

adjudicataire des travaux de l'État voulait se soustraire: «Il est

certain qu'à prendre à la rigueur les édits et les arrêts que je viens

de citer, il n'existe dans le royaume aucun exempt de ces droits;

mais ceux qui sont versés dans la connaissance des affaires savent

qu'il en est de ces dispositions impérieuses comme des peines qu'elles

prononcent, et que, quoiqu'on les trouve dans presque tous les édits,

déclarations et arrêts portant établissement d'impôts, cela n'a jamais

empêché les exceptions.»

L'ancien régime est là tout entier: une règle rigide, une pratique

molle; tel est son caractère.

Qui voudrait juger le gouvernement de ce temps-là par le recueil de

ses lois tomberait dans les erreurs les plus ridicules. Je trouve, à

la date de 1757, une déclaration du roi qui condamne à mort tous ceux

qui composeront ou imprimeront des écrits contraires à la religion ou à

l'ordre établi. Le libraire qui les vend, le marchand qui les colporte,

doit subir la même peine. Serions-nous revenus au siècle de saint

Dominique? Non, c'est précisément le temps où régnait Voltaire.

On se plaint souvent de ce que les Français méprisent la loi; hélas!

quand auraient-ils pu apprendre à la respecter? On peut dire que,

chez les hommes de l'ancien régime, la place que la notion de la loi

doit occuper dans l'esprit humain était vacante. Chaque solliciteur

demande qu'on sorte en sa faveur de la règle établie avec autant

d'insistance et d'autorité que s'il demandait qu'on y rentrât, et on ne

la lui oppose jamais, en effet, que quand on a envie de l'éconduire.

La soumission du peuple à l'autorité est encore complète, mais son

obéissance est un effet de la coutume plutôt que de la volonté; car,

s'il lui arrive par hasard de s'émouvoir, la plus petite émotion le

conduit aussitôt jusqu'à la violence, et presque toujours c'est aussi

la violence et l'arbitraire, et non la loi, qui le répriment.

Le pouvoir central en France n'a pas encore acquis au dix-huitième

siècle cette constitution saine et vigoureuse que nous lui avons

vue depuis; néanmoins, comme il est déjà parvenu à détruire tous

les pouvoirs intermédiaires, et qu'entre lui et les particuliers il

n'existe plus rien qu'un espace immense et vide, il apparaît déjà

de loin à chacun d'eux comme le seul ressort de la machine sociale,

l'agent unique et nécessaire de la vie publique.

Rien ne le montre mieux que les écrits de ses détracteurs eux-mêmes.

Quand le long malaise qui précède la Révolution commence à se faire

sentir, on voit éclore toutes sortes de systèmes nouveaux en matière de

société et de gouvernement. Les buts que se proposent ces réformateurs

sont divers, mais leur moyen est toujours le même. Ils veulent

emprunter la main du pouvoir central et l'employer à tout briser et à

tout refaire suivant un nouveau plan qu'ils ont conçu eux-mêmes; lui

seul leur paraît en état d'accomplir une pareille tâche. La puissance

de l'État doit être sans limite comme son droit, disent-ils; il ne

s'agit que de lui persuader d'en faire un usage convenable. Mirabeau le

père, ce gentilhomme si entiché des droits de la noblesse qu'il appelle

crûment les intendants des _intrus_, et déclare que, si on abandonnait

au gouvernement seul le choix des magistrats, les cours de justice ne

seraient bientôt que _des bandes de commissaires_, Mirabeau lui-même

n'a de confiance que dans l'action du pouvoir central pour réaliser ses

chimères.

Ces idées ne restent point dans les livres; elles descendent dans

tous les esprits, se mêlent aux mœurs, entrent dans les habitudes et

pénètrent de toutes parts, jusque dans la pratique journalière de la

vie.

Personne n'imagine pouvoir mener à bien une affaire importante si

l'État ne s'en mêle. Les agriculteurs eux-mêmes, gens d'ordinaire fort

rebelles aux préceptes, sont portés à croire que, si l'agriculture ne

se perfectionne pas, la faute en est principalement au gouvernement,

qui ne leur donne ni assez d'avis, ni assez de secours. L'un d'eux

écrit à un intendant, d'un ton irrité où l'on sent déjà la Révolution:

«Pourquoi le gouvernement ne nomme-t-il pas des inspecteurs qui

iraient une fois par an dans les provinces voir l'état des cultures,

enseigneraient aux cultivateurs à les changer pour le mieux, leur

diraient ce qu'il faut faire des bestiaux, la façon de les mettre à

l'engrais, de les élever, de les vendre, et où il faut les mener au

marché? On devrait bien rétribuer ces inspecteurs. Le cultivateur qui

donnerait des preuves de la meilleure culture recevrait des marques

d'honneur.»

Des inspecteurs et des croix! voilà un moyen dont un fermier du comté

de Suffolk ne se serait jamais avisé!

Aux yeux du plus grand nombre, il n'y a déjà que le gouvernement

qui puisse assurer l'ordre public: le peuple n'a peur que de la

maréchaussée; les propriétaires n'ont quelque confiance qu'en elle.

Pour les uns et pour les autres, le cavalier de la maréchaussée

n'est pas seulement le principal défenseur de l'ordre, c'est l'ordre

lui-même. «Il n'est personne,» dit l'assemblée provinciale de Guyenne,

«qui n'ait remarqué combien la vue d'un cavalier de la maréchaussée est

propre à contenir les hommes les plus ennemis de toute subordination.»

Aussi chacun veut-il en avoir à sa porte une escouade. Les archives

d'une intendance sont remplies de demandes de cette nature; personne

ne semble soupçonner que sous le protecteur pourrait bien se cacher le

maître.

Ce qui frappe le plus les émigrés qui arrivent en Angleterre, c'est

l'absence de cette milice. Cela les remplit de surprise, et quelquefois

de mépris pour les Anglais. L'un d'eux, homme de mérite, mais que son

éducation n'avait pas préparé à ce qu'il allait voir, écrit: «Il est

exactement vrai que tel Anglais se félicite d'avoir été volé, en se

disant qu'au moins son pays n'a pas de maréchaussée. Tel qui est fâché

de tout ce qui trouble la tranquillité se console cependant de voir

rentrer dans le sein de la société des séditieux, en pensant que le

texte de la loi est plus fort que toutes les considérations. Ces idées

fausses, ajoute-t-il, ne sont pas absolument dans toutes les têtes; il

y a des gens sages qui en ont de contraires, et c'est la sagesse qui

doit prévaloir à la longue.»

Que ces bizarreries des Anglais pussent avoir quelques rapports avec

leurs libertés, c'est ce qui ne lui tombe point dans l'esprit. Il aime

mieux expliquer ce phénomène par des raisons plus scientifiques. «Dans

un pays où l'humidité du climat et le défaut de ressort dans l'air

qui circule, dit-il, impriment au tempérament une teinte sombre, le

peuple est disposé à se livrer de préférence aux objets graves. Le

peuple anglais est donc porté par sa nature à s'occuper de matières de

gouvernement; le peuple français en est éloigné.»

Le gouvernement ayant pris ainsi la place de la Providence, il est

naturel que chacun l'invoque dans ses nécessités particulières.

Aussi rencontre-t-on un nombre immense de requêtes qui, se fondant

toujours sur l'intérêt public, n'ont trait néanmoins qu'à de petits

intérêts privés. Les cartons qui les renferment sont peut-être les

seuls endroits où toutes les classes qui composaient la société de

l'ancien régime se trouvent mêlées. La lecture en est mélancolique: des

paysans demandent qu'on les indemnise de la perte de leurs bestiaux

ou de leur maison; des propriétaires aisés, qu'on les aide à faire

valoir plus avantageusement leurs terres; des industriels sollicitent

de l'intendant des priviléges qui les garantissent d'une concurrence

incommode. Il est très-fréquent de voir des manufacturiers qui confient

à l'intendant le mauvais état de leurs affaires, et le prient d'obtenir

du contrôleur général un secours ou un prêt. Un fonds était ouvert, à

ce qu'il semble, pour cet objet.

Les gentilshommes eux-mêmes sont quelquefois de grands solliciteurs;

leur condition ne se reconnaît guère alors qu'en ce qu'ils mendient

d'un ton fort haut. C'est l'impôt du vingtième qui, pour beaucoup

d'entre eux, est le principal anneau de leur dépendance. Leur part

dans cet impôt étant fixée chaque année par le conseil sur le rapport

de l'intendant, c'est à celui-ci qu'ils s'adressent d'ordinaire pour

obtenir des délais et des décharges. J'ai lu une foule de demandes de

cette espèce que faisaient des nobles, presque tous titrés et souvent

grands seigneurs, vu, disaient-ils, l'insuffisance de leurs revenus

ou le mauvais état de leurs affaires. En général, les gentilshommes

n'appelaient jamais l'intendant que Monsieur; mais j'ai remarqué que

dans ces circonstances ils l'appellent toujours Monseigneur, comme les

bourgeois.

Parfois la misère et l'orgueil se mêlent dans ces placets d'une façon

plaisante. L'un d'eux écrit à l'intendant: «Votre cœur sensible ne

consentira jamais à ce qu'un père de mon état fût taxé à des vingtièmes

stricts, comme le serait un père du commun.»

Dans les temps de disette, si fréquents au dix-huitième siècle, la

population de chaque généralité se tourne tout entière vers l'intendant

et semble n'attendre que de lui seul sa nourriture. Il est vrai que

chacun s'en prend déjà au gouvernement de toutes ses misères. Les plus

inévitables sont de son fait; on lui reproche jusqu'à l'intempérie des

saisons.

Ne nous étonnons plus en voyant avec quelle facilité merveilleuse la

centralisation a été rétablie en France au commencement de ce siècle.

Les hommes de 89 avaient renversé l'édifice, mais ses fondements

étaient restés dans l'âme même de ses destructeurs, et sur ces

fondements on a pu le relever tout à coup à nouveau et le bâtir plus

solidement qu'il ne l'avait jamais été.

CHAPITRE VII.

Comment la France était déjà, de tous les pays de l'Europe, celui

où la capitale avait acquis le plus de prépondérance sur les

provinces et absorbait le mieux tout l'empire.

Ce n'est ni la situation, ni la grandeur, ni la richesse des capitales

qui causent leur prépondérance politique sur le reste de l'empire, mais

la nature du gouvernement.

Londres, qui est aussi peuplée qu'un royaume, n'a pas exercé jusqu'à

présent d'influence souveraine sur les destinées de la Grande-Bretagne.

Aucun citoyen des États-Unis n'imagine que le peuple de New-York pût

décider du sort de l'Union américaine. Bien plus, personne, dans l'État

même de New-York, ne se figure que la volonté particulière de cette

ville puisse diriger seule les affaires. Cependant New-York renferme

aujourd'hui autant d'habitants que Paris en contenait au moment où la

Révolution a éclaté.

Paris même, à l'époque des guerres de religion, était, comparativement

au reste du royaume, aussi peuplé qu'il pouvait l'être en 1789.

Néanmoins il ne put rien décider. Du temps de la Fronde, Paris n'est

encore que la plus grande ville de France. En 1789, il est déjà la

France même.

Dès 1740 Montesquieu écrivait à un de ses amis: Il n'y a en France

que Paris et les provinces éloignées, parce que Paris n'a pas encore

eu le temps de les dévorer. En 1750, le marquis de Mirabeau, esprit

chimérique, mais parfois profond, dit, parlant de Paris sans le nommer:

«Les capitales sont nécessaires; mais si la tête devient trop grosse,

le corps devient apoplectique et tout périt. Que serait-ce donc si, en

abandonnant les provinces à une sorte de dépendance directe et en n'en

regardant les habitants que comme des regnicoles de second ordre, pour

ainsi dire, si, en n'y laissant aucun moyen de considération et aucune

carrière à l'ambition, on attire tout ce qui a quelque talent dans

cette capitale!» Il appelle cela une espèce de révolution sourde qui

dépeuple les provinces de leurs notables, gens d'affaires, et de ce que

l'on nomme gens d'esprit.

Le lecteur qui a lu attentivement les précédents chapitres connaît déjà

les causes de ce phénomène; ce serait abuser de sa patience que de les

indiquer de nouveau ici.

Cette révolution n'échappait pas au gouvernement, mais elle ne le

frappait que sous sa forme la plus matérielle, l'accroissement de

la ville. Il voyait Paris s'étendre journellement, et il craignait

qu'il ne devînt difficile de bien administrer une si grande ville. On

rencontre un grand nombre d'ordonnances de nos rois, principalement

dans le dix-septième et le dix-huitième siècle, qui ont pour objet

d'arrêter cette croissance. Ces princes concentraient de plus en plus

dans Paris ou à ses portes toute la vie publique de la France, et ils

voulaient que Paris restât petit. On défend de bâtir de nouvelles

maisons, ou l'on oblige de ne les bâtir que de la manière la plus

coûteuse et dans les lieux peu attrayants qu'on indique à l'avance.

Chacune de ces ordonnances constate, il est vrai, que, malgré la

précédente, Paris n'a cessé de s'étendre. Six fois pendant son règne,

Louis XIV, en sa toute-puissance, tente d'arrêter Paris et y échoue:

la ville grandit sans cesse, en dépit des édits. Mais sa prépondérance

s'augmente plus vite encore que ses murailles; ce qui la lui assure,

c'est moins ce qui se passe dans son enceinte que ce qui arrive au

dehors.

Dans le même temps, en effet, les libertés locales achevaient de plus

en plus de disparaître; les symptômes d'une vie indépendante cessaient;

les traits mêmes de la physionomie des différentes provinces devenaient

confus; la dernière trace de l'ancienne vie publique était effacée. Ce

n'était pas pourtant que la nation tombât en langueur: le mouvement

y était au contraire partout; seulement le moteur n'était plus qu'à

Paris. Je ne donnerai qu'un exemple de ceci entre mille. Je trouve

dans les rapports faits au ministre sur l'état de la librairie qu'au

seizième siècle et au commencement du dix-septième, il y avait des

imprimeries considérables dans des villes de province qui n'ont plus

d'imprimeurs ou dont les imprimeurs ne font plus rien. On ne saurait

douter pourtant qu'il ne se publiât infiniment plus d'écrits de toute

sorte à la fin du dix-huitième siècle qu'au seizième; mais le mouvement

de la pensée ne partait plus que du centre. Paris avait achevé de

dévorer les provinces.

Au moment où la révolution française éclate, cette première révolution

est entièrement accomplie.

Le célèbre voyageur Arthur Young quitte Paris peu après la réunion

des états généraux et peu de jours avant la prise de la Bastille; le

contraste qu'il aperçoit entre ce qu'il vient de voir dans la ville et

ce qu'il trouve au dehors le frappe de surprise. Dans Paris, tout était

activité et bruit; chaque moment produisait un pamphlet politique: il

s'en publiait jusqu'à quatre-vingt-douze par semaine. Jamais, dit-il,

je n'ai vu un mouvement de publicité semblable, même à Londres. Hors de

Paris, tout lui semble inertie et silence; on imprime peu de brochures

et point de journaux. Les provinces, cependant, sont émues et prêtes à

s'ébranler, mais immobiles; si les citoyens s'assemblent quelquefois,

c'est pour apprendre les nouvelles qu'on attend de Paris. Dans chaque

ville Young demande aux habitants ce qu'ils vont faire. «La réponse est

partout la même,» dit-il: «Nous ne sommes qu'une ville de province;

il faut voir ce qu'on fera à Paris.» «Ces gens n'osent pas même avoir

une opinion,» ajoute-t-il, «jusqu'à ce qu'ils sachent ce qu'on pense à

Paris.»

On s'étonne de la facilité surprenante avec laquelle l'assemblée

constituante a pu détruire d'un seul coup toutes les anciennes

provinces de la France, dont plusieurs étaient plus anciennes que la

monarchie, et diviser méthodiquement le royaume en quatre-vingt-trois

parties distinctes, comme s'il s'était agi du sol vierge du nouveau

monde. Rien n'a plus surpris et même épouvanté le reste de l'Europe,

qui n'était pas préparée à un pareil spectacle. «C'est la première

fois,» disait Burke, «qu'on voit des hommes mettre en morceaux leur

patrie d'une manière aussi barbare.» Il semblait en effet qu'on

déchirât des corps vivants: on ne faisait que dépecer des morts.

Dans le temps même où Paris achevait d'acquérir ainsi au dehors la

toute-puissance, on voyait s'accomplir dans son sein même un autre

changement qui ne mérite pas moins de fixer l'attention de l'histoire.

Au lieu de n'être qu'une ville d'échanges, d'affaires, de consommation

et de plaisir, Paris achevait de devenir une ville de fabriques et de

manufactures; second fait qui donnait au premier un caractère nouveau

et plus formidable.

L'événement venait de très-loin; il semble que dès le moyen âge Paris

fût déjà la ville la plus industrieuse du royaume, comme il en était la

plus grande. Ceci devient évident en approchant des temps modernes. A

mesure que toutes les affaires administratives sont attirées à Paris,

les affaires industrielles y accourent. Paris devenant de plus en plus

le modèle et l'arbitre du goût, le centre unique de la puissance et des

arts, le principal foyer de l'activité nationale, la vie industrielle

de la nation s'y retire et s'y concentre davantage.

Quoique les documents statistiques de l'ancien régime méritent le plus

souvent peu de créance, je crois qu'on peut affirmer sans crainte que,

pendant les soixante ans qui ont précédé la révolution française, le

nombre des ouvriers a plus que doublé à Paris, tandis que, dans la même

période, la population générale de la ville n'augmentait guère que d'un

tiers.

Indépendamment des causes générales que je viens de dire, il y en avait

de très-particulières qui, de tous les points de la France, attiraient

les ouvriers vers Paris, et les y aggloméraient peu à peu dans certains

quartiers qu'ils finissaient par occuper presque seuls. On avait rendu

moins gênantes à Paris que partout ailleurs en France les entraves que

la législation fiscale du temps imposait à l'industrie; nulle part on

n'échappait plus aisément au joug des maîtrises. Certains faubourgs,

tels que le faubourg Saint-Antoine et celui du Temple, jouissaient

surtout, sous ce rapport, de très-grands priviléges. Louis XVI étendit

encore beaucoup ces prérogatives du faubourg Saint-Antoine, et

travailla de son mieux à accumuler là une immense population ouvrière,

«voulant, dit ce malheureux prince dans un de ses édits, donner aux

ouvriers du faubourg Saint-Antoine une nouvelle marque de notre

protection, et les délivrer des gênes qui sont préjudiciables à leurs

intérêts aussi bien qu'à la liberté du commerce.»

Le nombre des usines, manufactures, hauts fourneaux, s'était tellement

accru dans Paris, aux approches de la Révolution, que le gouvernement

finit par s'en alarmer. La vue de ce progrès le remplissait de

plusieurs craintes fort imaginaires. On trouve entre autres un arrêt

du conseil de 1782, où il est dit que «le Roy, appréhendant que la

multiplication rapide des manufactures n'amenât une consommation de

bois qui devînt préjudiciable à l'approvisionnement de la ville,

prohibe désormais la création d'établissements de cette espèce dans

un rayon de quinze lieues autour d'elle.» Quant au danger véritable

qu'une pareille agglomération pouvait faire naître, personne ne

l'appréhendait.

Ainsi Paris était devenu le maître de la France, et déjà s'assemblait

l'armée qui devait se rendre maîtresse de Paris.

On tombe assez d'accord aujourd'hui, ce me semble, que la

centralisation administrative et l'omnipotence de Paris sont pour

beaucoup dans la chute de tous les gouvernements que nous avons vus

se succéder depuis quarante ans. Je ferai voir sans peine qu'il faut

attribuer au même fait une grande part dans la ruine soudaine et

violente de l'ancienne monarchie, et qu'on doit le ranger parmi les

principales causes de cette Révolution première qui a enfanté toutes

les autres.

CHAPITRE VIII.

Que la France était le pays où les hommes étaient devenus le plus

semblables entre eux.

Celui qui considère attentivement la France de l'ancien régime

rencontre deux vues bien contraires.

Il semble que tous les hommes qui y vivent, particulièrement ceux qui

y occupent la région moyenne et haute de la société, les seuls qui se

fassent voir, soient tous exactement semblables les uns aux autres.

L'ancien régime et la révolution · 第 6 / 27 段