Ma très chère amie,
Il est à peu près minuit, un parfait silence règne autour de moi, je
suis seul et triste et je veux t’écrire en attendant le sommeil, le
bienfaisant sommeil qui fait oublier leurs souffrances aux infortunés.
Je suis vraiment accablé de tristesse, ivre de tristesse, abattu par le
découragement. Il faut, vois-tu, ma bien-aimée, que Dieu me fasse
_bientôt_ miséricorde et qu’il me délivre sans retard, car je sens que
je perds ma pauvre âme et que ma belle espérance va s’éteindre. Les
consolations ordinaires, les exhortations à la patience, à la
résignation ne peuvent m’aider, après de si longues années de douleur.
J’ai tant attendu, tant désiré, tant prié et mon cœur a été tellement
crevé de chagrins qu’il me semble que je ne peux plus vivre si un peu de
bonheur ne m’arrive pas enfin. Ce matin je me suis levé en proie à une
mélancolie affreuse, en songeant à cette journée nouvelle qui serait
probablement semblable à tant d’autres et qui ne m’apporterait sans
doute aucune joie. Le beau soleil qu’il faisait et que j’aurais salué
avec transport si mon âme eût été libérée de ses angoisses, augmentait
encore mon affliction. Depuis longtemps déjà, j’ai tout au fond de moi
cette impression très nette et qui doit se rapporter à quelque profonde
réalité mystérieuse, que je ne suis pas où je devrais être, que je n’ai
pas ce que je devrais avoir, que je suis, en quelque façon, frustré d’un
héritage qui m’appartient et qui est détenu par des mains injustes. Je
sais que cette pensée peut paraître folle. Cependant je n’ai jamais pu
l’écarter, même dans la prière.
A l’époque où j’arrosais continuellement de mes larmes les pieds du
Seigneur, la même formule revenait sans cesse: Délivrez-moi, brisez mes
chaînes, reconduisez-moi chez mon père, dans ma patrie, dans ma maison,
dans mon héritage et faites que ce qui m’appartient me soit rendu, pour
que vous soyez glorifié dans votre justice! J’ai prié ainsi pendant des
années avec une ferveur, une force indicibles et des larmes à torrent.
C’étaient alors des larmes d’amour, de joyeuses larmes d’espérance et de
joie. Mais les catastrophes sont venues, les douleurs d’enfer, les
déceptions infinies et j’ai été fait semblable à un puits de larmes
amères. Quand cet être exceptionnel dont je t’ai parlé commença à perdre
l’équilibre de sa raison, il ne fut plus question de moi dans ses
navrantes et désolées supplications que comme d’un lamentable _captif_
opprimé par des démons. Mon Dieu! quels souvenirs effrayants! Cela
s’accordait si bien avec mes pressentiments les plus anciens, avec
l’instinctif mouvement de ma perpétuelle prière, qu’il me semble que
cette parole était comme un dernier éclat de lumière au bord du gouffre
où l’étonnante malheureuse était sur le point de tomber.
On a souvent admiré que je conservasse l’espérance au milieu de mes
abominables misères. Mais, ma chère Jeanne, c’est qu’il m’a été beaucoup
promis et d’une manière qui ne permet pas de douter. Je te le dis en la
présence de Dieu, avec une assurance infinie: il n’y a pas d’homme
vivant à qui de plus merveilleuses promesses aient été faites, d’une
manière plus clairement divine, accompagnée de signes plus sensibles et
plus certains. Une erreur sur ce point serait monstrueuse, inconcevable,
car Dieu ne se moque pas de sa créature. Comment et pourquoi des
déceptions si terribles? je n’en sais rien, je n’y comprends rien, mais
il n’est pas possible que je me sois trompé. J’ai mon témoin, le témoin
de Job, qui est au milieu des cieux et j’ai souvent, bien souvent,
désiré, dans la furie de mes prières, que ce témoin fût semblable à un
roi présent et visible sur notre terre, pour m’accrocher importunément à
lui, pour me suspendre à son manteau, jusqu’à ce qu’il voulût déposer
selon la justice, en faveur du misérable qui a reçu sa parole et qui ne
peut plus compter que sur lui. Oh! non, mille fois non, je ne me suis
pas trompé et je renoncerais plus facilement à ma vie qu’à cette
certitude, s’il était possible de mourir sans renoncer aux promesses
mêmes dont j’attends avec une foi sans bornes l’accomplissement
infaillible. Mais, mon Dieu, si longtemps attendre dans les ténèbres,
dans le deuil, dans l’esclavage le plus abject, dans l’affliction, dans
l’angoisse continuelles! Quel est l’homme qui voudrait supporter une vie
si dure?
Ma fiancée chérie, toi que la volonté de Dieu a placée à côté de moi,
sur mon cœur désolé, pour partager ma destinée mystérieuse, te
souviens-tu de ce que je t’ai dit de l’argent? Oh! quel admirable
symbole! Eh! bien, il a fallu que je fusse toujours privé d’argent pour
signifier mon dénuement de la substance ineffable qui est représentée
par l’argent dans l’ordre merveilleux des divines préfigurations. Je
voudrais pouvoir, je voudrais savoir t’expliquer les choses que
j’entrevois et dont la vision lointaine me brûle le cœur quand je me
souviens de ce qui me fut promis autrefois. Assurément, je vois bien
qu’il faut attendre, mais combien de temps encore, ô Seigneur! et
comment pourrai-je attendre? car ma force est détruite et je crains de
tomber dans l’accablement du désespoir et dans l’assoupissement de la
mort.
Tout ce que j’écris là doit paraître excessif parce qu’il est impossible
à un autre que moi-même de voir et de sentir comme je le fais. Si tu
connaissais, pauvre amie, toute la détresse de mon esprit, tu aurais le
cœur déchiré. Pense qu’à force de vivre dans une seule pensée, dans un
sentiment unique, je finis par être atteint gravement dans ma volonté,
dans ma mémoire, au point central de mes facultés. Parfois, quand mes
pensées me font trop souffrir, je ne sais plus ce que je veux ni ce que
j’aime et je sais à peine ce que je fais. Je deviens incapable d’un
effort généreux et _continu_ de mon esprit. Toute application commence à
m’être impossible. Je vis dans une sorte d’ivresse lourde et stupide,
causée par les fumées du malheur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce matin, après ce triste réveil que je t’ai raconté, une lettre
désolante m’est arrivée. Une lettre de Montchal d’un accent si amer
qu’il est évident que cet homme est désespéré, absolument désespéré,
n’acceptant plus la vie que par un dernier effort de conscience. En
voilà encore un qu’on sauverait avec de l’argent, hélas! si on avait
seulement une parcelle de ces richesses dont tant de misérables font un
si criminel emploi. Sa lettre m’a d’autant plus consterné qu’elle était
une réponse à une lettre de moi que j’avais écrite avec tout mon cœur et
dont j’attendais un tout autre effet. Aujourd’hui je ne sais plus que
dire.
Ce chagrin nouveau venant aggraver ma mélancolie déjà si noire, je me
sentis comme asphyxié dans ma chambre _solitaire_ et m’habillant à la
hâte, je m’élançai au dehors sans aucun but, dans l’espoir de m’échapper
à moi-même, de m’évader de la prison ténébreuse que je traîne partout.
J’ai couru ainsi une partie de la journée, errant dans les rues, dans un
état d’âme à faire pitié à des galériens. Je me jugeais moi-même
rigoureusement, je considérais ma totale impuissance, l’inutilité de ma
vie, mon odieuse inaction au milieu d’un monde en travail, la nécessité
de subsister pourtant et même de faire subsister les autres--à quel
prix, grand Dieu!--l’impossibilité de trouver un moyen quelconque de
changer ces choses, enfin, l’incertitude absolue d’arriver un jour à te
conquérir, ma bien-aimée, mon unique amour, mon seul refuge.
Vers trois heures, je me sentis tout à coup défaillir, au point que je
craignis de perdre connaissance et de tomber dans la boue. Je pris alors
un omnibus et je rentrai chez moi dans un état si pitoyable que je me
couchai. Je me suis relevé à 8 heures du soir après diverses occupations
assez vaines, j’ai résolu de t’écrire, dussé-je y passer la nuit. Je
sais trop, malheureusement, que la lecture de ces pages désolées te fera
souffrir. Mais il faut que tu me connaisses bien et je me croirais
coupable de dissimulation si je ne t’écrivais pas tout ce qui est
essentiel.
Pardonne-moi donc, mon ange bien-aimé, et prie pour moi.
Maintenant il est 3 heures après minuit. J’ai froid et le sommeil tombe
sur moi. Je suis trop faible pour pouvoir passer une nuit entière. Et
d’ailleurs, à quoi bon? La journée qui vient de commencer sera peut-être
moins dure.
Au revoir, mon amour, à vendredi, si tu peux, je t’attendrai. Ne te
donne pas la peine de me répondre. Tu as moins de temps que moi et c’est
surtout de ta présence, de ta personne si chère à mon cœur malade que
j’ai faim et soif.
Que Dieu ait pitié de nous, je t’embrasse et je t’adore.
Léon Bloy.