2 décembre 89.

Ma très chère et très douce Jeanne,

Tu dois venir ce soir, Dieu soit béni, car je souffrais beaucoup de ne

pas te voir. La journée d’hier avait été bien triste et bien dure.

Cependant je veux t’écrire ce matin pour mettre mes pensées en ordre

avant ton arrivée. Il ne doit y avoir entre nous aucun point obscur,

aucune difficulté qui nous sépare et j’espère me faire mieux comprendre

en écrivant qu’en parlant.

Je ne me rappelle pas très bien ma lettre, dont certains passages ont pu

être écrits trop rapidement ou trop sommairement. Il m’arrive

quelquefois, quand je suis rempli d’une idée, de la projeter hors de moi

et de la dérouler avec plus de véhémence que de didactique, en d’autres

termes, d’écrire pour moi-même encore plus que pour les autres, sans

m’apercevoir que certains points qui me sont très clairs auraient besoin

d’être élucidés.

Il faut nécessairement que j’aie eu ce genre de distraction en

t’écrivant puisque tu as cru comprendre une chose qui est infiniment

éloignée de mon esprit. Rassure-toi, ma bien-aimée, je vais tâcher de

m’expliquer et de te faire voir que _mon idéal est le tien_ absolument.

J’ai dit, en effet, que du côté de l’homme, c’était _très différent_, je

m’en souviens. Je l’ai dit et je le répète sans crainte. Mais, ma

chérie, il y a une confusion qui tient sans doute à la trop grande hâte

de ma pensée. Je n’ai pas voulu dire qu’un homme ne commet pas un acte

hideux et monstrueux en se mariant sans amour. Je pense, au contraire,

qu’il est difficile d’imaginer une chose plus déshonorante et plus vile.

Je n’avais pas précisément en vue le mariage qui est un sacrement

sublime dont la signification profonde est un des mystères de la Sainte

Trinité et dont on ne peut se jouer sans un sacrilège épouvantable. La

confusion fâcheuse qui t’a fait croire de ma part à une autre théorie,

vient assurément de ce que je n’osais pas, avec une fille aussi pure que

toi, aller jusqu’au bout de ma pensée...

Le sentiment _tout féminin_ qu’on appelle la pudeur a été donné à la

femme spécialement, de même que la liberté a été donnée à l’homme

spécialement. La pudeur est, dans la femme, comme le retentissement de

la liberté de l’homme, le retentissement à travers son sexe--non

seulement pour qu’elle puisse se défendre contre les entreprises de

cette liberté et garder ainsi son choix, mais encore et surtout pour que

l’homme, instinctivement, soit forcé de respecter en elle l’Esprit Saint

dont elle est la parfaite image. Je voudrais être clair et cela est fort

difficile.

Voici, par exemple, de quelle manière je conçois en cet instant le grand

drame de la chute. Le serpent, figure sombre de l’Esprit Saint, trompe

la femme qui en est la figure radieuse. La femme accepte et mange la

mort. Jusque-là, le genre humain n’est pas tombé, puisque si la femme a

changé sa merveilleuse innocence contre la pudeur qui n’en est que le

reflet lamentable, l’homme, figure éclatante de la seconde Personne

divine, n’a pas encore altéré cette même innocence en faisant usage de

sa liberté. Telle est la situation inouïe, presque inconcevable. Je

demande toute ton attention. L’homme et la femme sont en présence, en

conflit, et seuls, car le serpent est passé dans la femme, s’est

amalgamé en elle, l’ombre et la lumière se sont fondues l’une dans

l’autre pour toute la durée des siècles. L’homme et la femme, c’est à

dire _Jésus_ et _l’Esprit Saint_ sont l’un devant l’autre, sous la main

terrible et adorable du Père.

La femme, figure de l’Esprit Saint, représente tout ce qui est tombé,

tout ce qui tombera. L’homme, figure de Jésus, représente le salut

universel par l’acceptation, l’assomption libre de toutes les chutes, de

tout le mal possible et, par le miracle d’une tendresse infinie, il

consent à perdre la lumière de son innocence pour partager le fruit de

la mort en vue de triompher un jour de la mort elle-même, quand la

douleur aura prodigieusement agrandi sa liberté. Alors, tous deux

s’aperçoivent qu’ils sont _nus_, parce que la Rédemption--déjà

commencée--devant un jour s’accomplir sur un arbre dont celui de l’Éden

n’était que la préfiguration, il faudrait, ce jour-là, que la victime,

que l’holocauste universel de la Liberté et de la Pudeur fût contemplé

tout nu sur la Croix adorable de l’universelle expiation. Il y aurait

cinquante autres choses à dire, si je ne mourais pas de froid.

N’importe! L’Amour, dans un mouvement ineffable et incompréhensible,

tombe sur la terre, le Verbe, dont il est inséparable, tombe après lui

et le Père les relève l’un par l’autre, successivement, l’homme devant

d’abord donner sa liberté d’une façon terrible pour sauver la femme et

la femme devant ensuite livrer sa pudeur d’une façon plus terrible

encore pour délivrer son époux. Quand tu m’écris que peut-être la femme

est la seule riche, et l’homme le seul _pauvre_, tu exprimes--est-ce à

ton insu?--une des plus admirables formules de l’exégèse la plus

transcendante.

Mais cette formule n’est parfaitement vraie que dans le sens de

l’exégèse, et cela me ramène à l’objet de ma lettre.

Quand j’ai écrit que du côté de l’homme cela n’avait pas la même

importance, je n’ai pu, suivant la logique de ma pensée, avoir en vue

que l’acte physiologique impliqué par le don de soi, en dehors de l’idée

de mariage et ce qui aurait dû t’avertir, c’est l’emploi continuel dans

ma lettre du mot de prostitution. S’il arrive, du côté de la femme, que

le don de soi sans amour s’accomplisse dans le mariage, c’est une

abomination et une dégoûtation sacrilèges auprès de quoi l’état des

prostituées par désespoir ressemble à la sainteté des Dominations et des

Séraphins, et voilà tout ce qu’on en peut dire. Du côté de l’homme,

c’est encore une horreur et un sacrilège à faire beugler les étoiles.

Seulement ce n’est pas le même genre d’attentat, l’un et l’autre n’ayant

pas _la même chose_ à donner ni à perdre.

Mais, encore une fois, je n’avais pas en vue l’institution divine du

mariage. Je considérais simplement d’une manière abstraite,

indépendamment de toute idée du sacrement, je considérais _en soi_ un

acte qui tient une place énorme dans l’humanité et je disais ou je

voulais dire qu’à ce point de vue la différence est énorme. Si j’ai fait

intervenir l’idée de mariage, c’est par inattention ou plutôt parce que

je ne savais comment m’exprimer pour être intelligible et convenable en

t’écrivant. Si tu veux bien comprendre, te pénétrer de cette idée que la

différence est infinie, pense à nous deux. Songe au désordre de ma

triste vie et à la pureté de la tienne. J’en appelle à ton bon sens, à

ta droiture d’esprit. Du jour où je t’ai donné mon cœur pour ne jamais

le reprendre, je suis ton égal et mon passé ne peut pas te faire

souffrir d’une façon sérieuse, d’une façon intime. Crois-tu qu’il

pourrait en être ainsi de mon côté, si ton passé n’était pas pur? Il n’y

a que les sottes qui puissent être révoltées de cette loi qui fait aux

femmes le plus grand honneur, car elle prouve que si les hommes peuvent

se dissiper çà et là sans inconvénient absolu, les femmes ont un trésor

si précieux qu’on ne peut l’acheter qu’au prix du Sang de Jésus-Christ,

c’est à dire par le septième sacrement de la Sainte Église.--Sois

tranquille, ma bien-aimée, si tu donnes, j’ai de quoi te rendre.

Là dessus, je te quitte pour allumer mon feu, car je suis glacé et je

sens que le froid m’a empêché de t’écrire aussi bien que j’aurais voulu,

quoique cette lettre m’ait coûté plusieurs heures.

A ce soir, à tout à l’heure.

Ton Léon.

Samedi, 7 décembre 89.

Ma chère Jeanne bien aimée,

Qu’il me tarde d’être à demain!

C’est toujours une grande fête pour moi de te voir venir dans ma pauvre

maison, car tu es à peu près tout pour moi, je le sens un peu plus

chaque jour. Ma charmante amie, nous serons heureux, n’en doute pas, et

peut-être que l’année ne s’achèvera pas sans qu’une nouvelle et grande

consolation nous soit envoyée. Écarte la tristesse à force de prière et

tâche de souffrir dans la paix de ton amour comme je m’efforce de le

faire moi-même. Mais j’ai de plus grandes peines que toi et il n’y a pas

de créature humaine qui ait plus besoin de secours que ton ami.

Ah! si tu devenais catholique tout à fait et que tu connusses la douceur

du Sacrement, du _vrai_ sacrement eucharistique, ta joie serait grande,

même dans les tourments, et tu aurais une force immense pour me

consoler, pour me soutenir, car tu ne peux, en vérité, te faire une idée

juste de la faiblesse et de la misère d’un homme dont l’âme fut si

longtemps et si lourdement battue, piétinée, brisée par les plus

insupportables souffrances.

Je te demande pardon, ma chérie, de parler encore de moi et surtout

d’opposer mes chagrins aux tiens, mais il est dans la nature humaine de

souffrir moins quand on regarde une souffrance plus grande et je

voudrais que par l’effet d’une comparaison tes peines fussent adoucies.

Sais-tu, mon amour, ce qu’il y a de plus dur pour l’âme, c’est de

souffrir, je ne dis pas _pour_ les autres, mais DANS les autres. Ce fut

la plus terrible agonie du Sauveur. Par dessous l’effroyable Passion

visible du Christ, au delà de cette procession de tortures et

d’ignominies dont nous avons déjà tant de peine à nous former une vague

idée, il y avait sa _Compassion_ qu’il nous faudra l’éternité pour

comprendre,--compassion déchirante, absolument ineffable qui éteignit le

soleil et fit chanceler les constellations, qui lui fit suer le sang

avant son supplice, qui lui fit crier la soif et demander grâce à son

Père pendant son supplice. S’il n’y avait pas eu cette compassion

épouvantable, la Passion physique n’eût été peut-être pour Notre

Seigneur qu’une longue ivresse de volupté, quoique elle ait été si

affreuse que nous ne pourrions en supporter la vision parfaite sans

mourir d’effroi.

Considère que Jésus souffrait dans son cœur avec toute la science d’un

Dieu et que dans son cœur il y avait tous les cœurs humains avec toutes

leurs douleurs, depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles.

Ah! oui, souffrir pour les autres, cela peut être une grande joie quand

on a l’âme généreuse, mais souffrir dans les autres, voilà ce qui

s’appelle vraiment souffrir!

Lorsque celui chez qui tu vas prier tous les dimanches, lorsque

l’admirable saint Vincent de Paul n’ayant aucun autre moyen de racheter

un pauvre galérien, payait de sa personne en prenant ses fers à sa

place, ce héros chrétien dut éprouver une grande joie, mais en même

temps une très grande douleur, une douleur qui surpassait infiniment

cette joie, quand il vit que son sacrifice ne pouvait compter que pour

un seul malheureux et qu’autour de lui, une multitude de captifs

continueraient à souffrir. Jeanne, ma consolatrice très chère, tu sais

bien ce que je veux dire quand je parle de ces captifs.

Laissons cela. J’ai besoin de toi, plus que je ne puis dire. J’ai besoin

de toi, non seulement pour avoir la paix du cœur et des sens, mais pour

accomplir mon œuvre que tu connais.

Il se trouve, je ne sais comment ni pourquoi, que tu rallumes dans mon

esprit ce qui paraissait éteint et qu’à l’occasion de toi, je retrouve

ce qui s’était obscurci. N’est-ce pas un signe, cela?

N’aie donc pas peur, mon cher amour, nous serons heureux, bientôt sans

doute et nous serons heureux comme des élus. Notre vie sera ravissante.

Avec toi pour compagne je travaillerai dans ma voie et je me sens

capable, en vérité, de faire des découvertes si belles que tu en perdras

la vue à force d’éblouissement.

Je sais bien qu’il faut une espèce de miracle puisque les obstacles sont

si grands. Mais je l’attends avec confiance. Il viendra sûrement et ce

ne sera pas le premier que j’aurai vu.

Prie beaucoup pour nous demain matin. J’ai cette idée très ferme que

tout dépend de tes prières, mon ange très pur. Je ne sais plus quel est

le saint très humble qui priait toujours ainsi:

«Mon Dieu, vous savez tout, vous pouvez tout et vous nous aimez.» Il ne

savait, je crois, que cette prière et il obtenait tout ce qu’il

demandait.

A demain donc, ma bien-aimée. Je ne souffre pas, j’ai la paix pour une

semaine et je dessine au coin de mon feu.

Que Dieu te comble de bénédictions.

Je te serre dans mes bras,

Ton Léon.

Lundi matin, 9 décembre 89.

Chère amie,

Ne te tourmente pas à mon sujet. Je ne suis plus malade. Je viens de

faire mon ménage avec énergie et je vais me mettre au dessin.

De toute mon âme, je demande à Notre Seigneur qu’il te bénisse et qu’il

t’envoie les pensées les plus consolantes. Nous sommes tout l’un pour

l’autre, cela est bien clair et nous avons besoin l’un de l’autre. Donc,

il nous sera donné de partager la même destinée car Dieu ne fait rien en

vain.

Souviens-toi de tout ce que nous avons dit hier et de tout ce que je

t’avais déjà écrit. Il _faut_ que tu sois très forte, tout à fait forte,

jusqu’à ne plus souffrir le moins du monde des bavardages, des jugements

bêtes et même des calomnies. Car la femme qui aime un réprouvé tel que

moi ne doit pas s’attendre à être ménagée. Ton éducation sévère et les

milieux hypocrites et impitoyables dans lesquels tu as vécu ont habitué

ton esprit à donner, par exemple, à l’idée _relative_ de _réputation_

une importance excessive qu’elle n’a pas en réalité. Moi, je vis dans

l’Absolu et dans l’Amour. Il faut devenir très généreuse et très forte

pour me suivre.

Je te le disais hier et je te l’écris aujourd’hui. N’oublie jamais la

misère extrême, la profonde médiocrité des intelligences qui nous

environnent. Souviens-toi que Jésus lui-même, le Dieu fait homme, a été

accusé d’être «un _gourmand_ et un _ivrogne_, l’ami des gens de mauvaise

vie et de la plus vile canaille». (Matthieu XI, 19 et Luc VII, 34.)

La véritable, la seule force, qu’on choisisse le bien ou le mal, qu’on

soit un saint ou un criminel, consiste à rejeter tous les préjugés et à

se mettre au dessus des jugements humains--ce qui n’exclut pas la

prudence. Quand on a fait tout ce qu’on pouvait faire, qu’importe la

misérable opinion des gens qui trouvent tout simple, comme le dit Notre

Seigneur, de mettre sur le dos de leur frère des fardeaux qu’ils ne

voudraient pas toucher du bout des doigts?

Courage donc, ma Jeanne bien-aimée, nous serons heureux plus tôt

peut-être que nous ne pouvons l’espérer.

Je compte beaucoup sur ce don de prière que tu as reçu. Va voir le P.

Sylvestre et prie-le de t’épargner les longueurs.

Je te quitte, mon amour, il faut que je travaille.

Je t’aime plus que moi-même.

Ton Léon.

Mercredi, 11 décembre 89.

Ma Jeanne bien-aimée,

J’aurais dû répondre hier à ta lettre de deuil. Je n’ai pu le faire.

Après quelques heures passées au dessin dans la matinée, je me suis

senti tout à coup très malade et consumé de fièvre. J’ai dû me coucher

et me tenir au chaud dans mon lit. J’ai passé une nuit très pénible,

mais aujourd’hui je vais mieux. Je bois du lait chaud et des grogs

brûlants.

C’est la suite naturelle de ce que j’avais éprouvé dimanche. Il paraît

qu’il y a en ce moment beaucoup de personnes atteintes de ce mal qui

n’est qu’une espèce de grippe. Je ne veux pas, mon amour, que tu aies la

moindre inquiétude. C’est à peu près fini aujourd’hui, du moins la

grande crise est passée et j’espère que dans trois jours, il n’y

paraîtra plus. Ce qui me fâche, c’est le retard de mon travail.

Il est toujours bon de voir la mort et je suis heureux que cette vue

t’ait remplie de la présence de Dieu. C’est un signe pour reconnaître

les âmes supérieures. Les chrétiens doivent être continuellement

inclinés sur les abîmes.

Un autre jour, ma chérie, je t’écrirai quelque chose sur la Mort. Je

l’ai beaucoup connue et j’en ai beaucoup souffert. C’est une des choses

que je sais le mieux et j’espère trouver précisément en ce point la

lumière que tu m’as demandée sur le dogme sublime de la communion des

saints.

Mais aujourd’hui, j’en suis incapable. Ma grande fièvre est passée,

seulement le rhume de cerveau, qui me sauve d’un plus grand mal, est

dans son plein. Or, en pareil cas, je suis à peu près idiot, incapable

de formuler une pauvre idée.

Je t’écris simplement parce que j’ai pensé que tu verrais mon écriture

avec plaisir. J’éternue et je me mouche trois fois par minute. Il ne

faut pas me demander autre chose.

Tu es une bonne et charitable fille, ma petite Jeanne. Tu as raison

d’aider cette pauvre femme. Nous devons croire que c’est encore un

dessein de la Providence qui s’accomplit. Qui sait si tu ne trouveras

pas de ce côté une précieuse consolation?

Au revoir, ma Jeanne chérie, mon rhume m’aveugle et je ne vois plus ce

que j’écris.

Ton Léon.

Samedi, 14 décembre 89.

Ma chère Jeanne aimée,

Je t’écris, cette fois encore, bien plus pour te faire voir mon écriture

que dans l’espoir de te donner des idées sur quoi que ce soit. Je viens

de passer une semaine très douloureuse. Je peux te le dire maintenant

que c’est à peu près fini. J’ai été très malade et j’ai cruellement

souffert de ma solitude, étant privé de soins et presque sans

ressources.

Ce n’était, il est vrai, que la grippe. Mais une sorte de grippe

particulière à moi qui me revient à peu près tous les trois ou quatre

ans et dont la violence est extrême.

Je crois t’avoir déjà signalé ce fait remarquable de l’hostilité

perpétuelle des circonstances contre toutes mes entreprises. Ainsi, mes

mesures étaient bien prises pour que mon enluminure d’Angleterre

s’achevât à peu près cette semaine. Il a fallu que je fusse malade. J’ai

un peu travaillé, il est vrai, mais si peu et à quel prix?

Dès demain, dès ce soir même, l’occasion est perdue, car il faut que je

recommence mes courses d’enfer.

Il y a des heures où toute lumière m’abandonne et, alors, je me crois

maudit.

Ne viens donc pas demain puisque tu es forcée de travailler. Je serai

absent et peut-être bien malheureux, ce qui ne me changera guère.

Prie pour moi, ma chère âme, car je suis si navré que je ne peux prier.

Je voudrais espérer avec toi pour cette fin d’année, mais j’ai tant

espéré depuis dix ans avec de si fortes raisons d’espoir et j’ai été si

atrocement déçu!

Ton ami bien triste,

Léon Bloy.

Dimanche, 15 décembre 89.

Ma chère amie,

Pardonne-moi, je t’en supplie, ma lettre d’hier. J’ai écrit avec

amertume sans presque m’en apercevoir, parce que je souffrais

beaucoup,--beaucoup plus même que tu ne penses. Mon cœur s’échappait de

tous les côtés. Et c’était bien plus mon âme que mon corps qui

souffrait, quoique mon corps fût vraiment malade. Mais enfin, tout va

mieux aujourd’hui. Le corps est complètement guéri et l’âme s’apaise,

ayant reçu hier soir, par une espèce de miracle, une consolation réelle

et ce matin ayant été rafraîchi par ta lettre miséricordieuse.

J’espère encore pouvoir finir à temps l’enluminure, sans en être sûr,

mais ce sera bien difficile. Je suis dans un trouble immense, au point

de ne plus être capable d’écrire ni de penser et quelque reproche

d’impatience qui puisse m’être fait, la vérité me force à t’avouer que

l’idée d’être forcé, à mon âge, d’entreprendre un métier comme un jeune

homme, de recommencer pour ainsi dire la vie, de donner à des travaux de

dessin que je méprise, un temps précieux que je ne retrouverai plus

jamais pour ne pas même arriver à gagner mon pain,--tu me diras tout ce

que tu voudras, ma pauvre Jeanne,--mais cette idée me désespère comme

une injustice effroyable et m’exalte jusqu’à la folie. On ne peut me

présenter les raisons ou les objections qui sont bonnes pour le premier

venu. Je suis déshérité, dépouillé de mon héritage, relégué dans le plus

inique exil et depuis beaucoup d’années, j’endure généreusement des maux

infinis. _Je ne peux plus._ Tu me parles d’une lutte. C’est en effet ma

seule espérance. Cette espèce de combat énorme que je subis me donne à

penser que la fin est proche, parce que autrement ce serait la mort.

Tu le vois, ma bien-aimée, j’ai l’âme tellement et si violemment agitée,

aussitôt que je prends la plume, que je ne peux même plus retrouver mon

écriture. Il faut me pardonner tout cela, parce que c’est involontaire

et il faut aussi ne pas trop prendre au tragique mes paroles. Il se

passe évidemment quelque chose d’extraordinaire que je ne comprends pas

moi-même et qui finira bien, je veux le croire.

Hier soir, un pauvre jeune homme élevé en Belgique pieusement, arrivé

depuis très peu de jours à Paris et qui désirait me voir depuis deux

ans, m’ayant rencontré comme par miracle, s’est presque mis à mes pieds

en me disant: «Vous êtes mon Christ.» L’excès de cette parole m’a rempli

d’effroi, car enfin, quel homme suis-je, en réalité, pour sentir ce que

je sens et pour inspirer de tels sentiments?

Ce qui me reste à t’écrire est fort pénible, ma petite Jeanne, que

j’aime avec tendresse. Mais, vois-tu, il faut me comprendre, me deviner.

Tu parles de venir demain soir et tu sais que ta présence me serait

infiniment douce, mais, par pitié pour moi, il faut y renoncer et

attendre quelques jours. Je t’avertirai du moment.

Je me souviens de tout ce que tu m’as écrit. Cependant il ne se peut pas

que tu viennes chez moi quand je suis sans ressources pour te recevoir.

J’en éprouve un chagrin et une confusion abominables dont tu ne peux

avoir l’idée. C’est au point, que j’aimerais mieux prendre la fuite. Tu

finiras par voir que ce n’est pas l’effet d’un préjugé, mais que _j’ai

raison_.

Je t’écris cela, le cœur déchiré, parce que j’ai le devoir de te

l’écrire. Mais ne me contrarie pas sur ce point, je t’en supplie, au Nom

de Dieu. Je suis très fragile en ce moment et il me semble qu’il

faudrait peu de chose pour me briser.

Attends bientôt une lettre de moi, une lettre plus calme.

Je t’aime et je te le répète, j’ai besoin de toi, mais patience.

A bientôt et que Dieu te bénisse _trois_ fois pour ta lettre généreuse

et consolante, mon ange aimé.

Ton Léon.

Vendredi, 20 décembre.

Ma chère amie, ma bien-aimée,

Hier, mon espérance était vaine, je n’ai pas pu dormir. J’ai passé une

nuit horrible et l’abomination des vomissements est à recommencer.

Tout cela est vraiment bien douloureux. Je devrais, aujourd’hui, avoir

fini mon travail.

Ne mangeant plus, je m’affaiblis un peu, mais sans souffrir. Ce qui

m’est dur, c’est la soif continuelle que je ne puis satisfaire qu’à demi

et avec de grandes difficultés. A chaque goutte de liquide, j’ai la

sensation d’un coup de couteau dans la gorge.

Quand cela finira-t-il?

Ma pauvre Jeanne, je crois bien que tu as eu tort, hier soir, avec ton

tilleul qui m’a un peu produit l’effet du thé. Je ne suis pas sûr du

tout de ce que je dis, mais il me semble que j’aurais eu une nuit

meilleure si je n’avais rien pris, comme c’était mon intention.

Ma bien-aimée, je te porte tout au fond de mon cœur et je suis

profondément touché de ton dévouement, mais, vois-tu, j’ai eu cet

horrible mal deux fois déjà. La première fois, j’ai été, paraît-il, en

danger d’en mourir. Eh! bien, je connais le traitement: boire du lait et

vomir, il n’y a pas autre chose.

Au revoir, chérie. J’ai peur de la nuit prochaine, il me semble que ça

va moins bien qu’hier.

Elles sont si désespérantes, ces nuits d’insomnie et de douleur!

Ton Léon.

Aide-moi de ta prière.

Samedi matin.

Ma petite Jeannette adorée,

Je n’ai rien du tout à te dire, sinon que je t’aime avec une tendresse

infinie. Je viens de recevoir ta lettre et je voudrais pouvoir tirer mon

cœur de ma poitrine pour te le donner. Je suis fou d’amour pour toi. Je

baise tes beaux yeux... ton front si pur. Je t’adore, je ne vis que pour

toi. Ma chère âme, ma bien-aimée, je te chéris au delà de ce qui peut se

dire. Je ne passe pas une heure sans penser à toi, sans te désirer de

toutes mes forces. Tu as pris mon cœur, mon pauvre cœur et ma vie n’a de

saveur que par toi, mon ange très doux...

O ma chérie, mon espérance, mon refuge, ma joie, ma paix, ma délivrance,

mon idéal, tu es belle à mes yeux, tu es douce, tu es très bonne et je

serais heureux de souffrir pour toi. Je voudrais te donner ma vie en

souffrant de cruels supplices. Je voudrais baiser tes pieds, tes pieds

infiniment aimables qui se sont fatigués pour venir vers moi. Je te

bénirais si tu voulais marcher sur moi et je pleure de tendresse en

t’écrivant cela, mon ange adoré, mon unique amour.

Ton Léon.

Dimanche.

Chérie,

Je sors de la grand’messe. De quel mot pourrais-je me servir pour

t’exprimer ma joie, mon attendrissement profond. Mon cœur se liquéfiait

dans ma poitrine en demandant à Jésus son secours pour toi et pour moi.

Je te l’ai dit, c’est toi qui m’as rendu à Dieu, c’est par toi que

l’esprit de prière m’est revenu, mon cher ange, ma petite colombe

adorée, mon très bienfaisant et très enivrant amour. Tu es la maîtresse

de mon cœur et j’appelle sur toi des bénédictions infinies. Avec toi, je

le sens un peu plus chaque jour, tout ce que j’ai perdu me serait rendu

et notre vie serait un rêve sublime, une extase de paradis.

Je voudrais, un dimanche, pouvoir entendre avec toi la grand’messe dans

une église éloignée où nous ne pourrions être rencontrés. J’ai besoin de

prier à côté de toi, de m’enivrer avec toi du son de cet orgue admirable

qui nous parle de Dieu. Dis, mon amour, est-ce que cela est impossible?

Je t’écris en hâte et sans trop savoir ce que j’écris. Mon sang, mes

larmes, ma vie, tout est à toi. Je t’aime comme un insensé.

Léon.

Lettres à sa fiancée · 第 16 / 20 题