Ma très chère et très douce Jeanne,
Tu dois venir ce soir, Dieu soit béni, car je souffrais beaucoup de ne
pas te voir. La journée d’hier avait été bien triste et bien dure.
Cependant je veux t’écrire ce matin pour mettre mes pensées en ordre
avant ton arrivée. Il ne doit y avoir entre nous aucun point obscur,
aucune difficulté qui nous sépare et j’espère me faire mieux comprendre
en écrivant qu’en parlant.
Je ne me rappelle pas très bien ma lettre, dont certains passages ont pu
être écrits trop rapidement ou trop sommairement. Il m’arrive
quelquefois, quand je suis rempli d’une idée, de la projeter hors de moi
et de la dérouler avec plus de véhémence que de didactique, en d’autres
termes, d’écrire pour moi-même encore plus que pour les autres, sans
m’apercevoir que certains points qui me sont très clairs auraient besoin
d’être élucidés.
Il faut nécessairement que j’aie eu ce genre de distraction en
t’écrivant puisque tu as cru comprendre une chose qui est infiniment
éloignée de mon esprit. Rassure-toi, ma bien-aimée, je vais tâcher de
m’expliquer et de te faire voir que _mon idéal est le tien_ absolument.
J’ai dit, en effet, que du côté de l’homme, c’était _très différent_, je
m’en souviens. Je l’ai dit et je le répète sans crainte. Mais, ma
chérie, il y a une confusion qui tient sans doute à la trop grande hâte
de ma pensée. Je n’ai pas voulu dire qu’un homme ne commet pas un acte
hideux et monstrueux en se mariant sans amour. Je pense, au contraire,
qu’il est difficile d’imaginer une chose plus déshonorante et plus vile.
Je n’avais pas précisément en vue le mariage qui est un sacrement
sublime dont la signification profonde est un des mystères de la Sainte
Trinité et dont on ne peut se jouer sans un sacrilège épouvantable. La
confusion fâcheuse qui t’a fait croire de ma part à une autre théorie,
vient assurément de ce que je n’osais pas, avec une fille aussi pure que
toi, aller jusqu’au bout de ma pensée...
Le sentiment _tout féminin_ qu’on appelle la pudeur a été donné à la
femme spécialement, de même que la liberté a été donnée à l’homme
spécialement. La pudeur est, dans la femme, comme le retentissement de
la liberté de l’homme, le retentissement à travers son sexe--non
seulement pour qu’elle puisse se défendre contre les entreprises de
cette liberté et garder ainsi son choix, mais encore et surtout pour que
l’homme, instinctivement, soit forcé de respecter en elle l’Esprit Saint
dont elle est la parfaite image. Je voudrais être clair et cela est fort
difficile.
Voici, par exemple, de quelle manière je conçois en cet instant le grand
drame de la chute. Le serpent, figure sombre de l’Esprit Saint, trompe
la femme qui en est la figure radieuse. La femme accepte et mange la
mort. Jusque-là, le genre humain n’est pas tombé, puisque si la femme a
changé sa merveilleuse innocence contre la pudeur qui n’en est que le
reflet lamentable, l’homme, figure éclatante de la seconde Personne
divine, n’a pas encore altéré cette même innocence en faisant usage de
sa liberté. Telle est la situation inouïe, presque inconcevable. Je
demande toute ton attention. L’homme et la femme sont en présence, en
conflit, et seuls, car le serpent est passé dans la femme, s’est
amalgamé en elle, l’ombre et la lumière se sont fondues l’une dans
l’autre pour toute la durée des siècles. L’homme et la femme, c’est à
dire _Jésus_ et _l’Esprit Saint_ sont l’un devant l’autre, sous la main
terrible et adorable du Père.
La femme, figure de l’Esprit Saint, représente tout ce qui est tombé,
tout ce qui tombera. L’homme, figure de Jésus, représente le salut
universel par l’acceptation, l’assomption libre de toutes les chutes, de
tout le mal possible et, par le miracle d’une tendresse infinie, il
consent à perdre la lumière de son innocence pour partager le fruit de
la mort en vue de triompher un jour de la mort elle-même, quand la
douleur aura prodigieusement agrandi sa liberté. Alors, tous deux
s’aperçoivent qu’ils sont _nus_, parce que la Rédemption--déjà
commencée--devant un jour s’accomplir sur un arbre dont celui de l’Éden
n’était que la préfiguration, il faudrait, ce jour-là, que la victime,
que l’holocauste universel de la Liberté et de la Pudeur fût contemplé
tout nu sur la Croix adorable de l’universelle expiation. Il y aurait
cinquante autres choses à dire, si je ne mourais pas de froid.
N’importe! L’Amour, dans un mouvement ineffable et incompréhensible,
tombe sur la terre, le Verbe, dont il est inséparable, tombe après lui
et le Père les relève l’un par l’autre, successivement, l’homme devant
d’abord donner sa liberté d’une façon terrible pour sauver la femme et
la femme devant ensuite livrer sa pudeur d’une façon plus terrible
encore pour délivrer son époux. Quand tu m’écris que peut-être la femme
est la seule riche, et l’homme le seul _pauvre_, tu exprimes--est-ce à
ton insu?--une des plus admirables formules de l’exégèse la plus
transcendante.
Mais cette formule n’est parfaitement vraie que dans le sens de
l’exégèse, et cela me ramène à l’objet de ma lettre.
Quand j’ai écrit que du côté de l’homme cela n’avait pas la même
importance, je n’ai pu, suivant la logique de ma pensée, avoir en vue
que l’acte physiologique impliqué par le don de soi, en dehors de l’idée
de mariage et ce qui aurait dû t’avertir, c’est l’emploi continuel dans
ma lettre du mot de prostitution. S’il arrive, du côté de la femme, que
le don de soi sans amour s’accomplisse dans le mariage, c’est une
abomination et une dégoûtation sacrilèges auprès de quoi l’état des
prostituées par désespoir ressemble à la sainteté des Dominations et des
Séraphins, et voilà tout ce qu’on en peut dire. Du côté de l’homme,
c’est encore une horreur et un sacrilège à faire beugler les étoiles.
Seulement ce n’est pas le même genre d’attentat, l’un et l’autre n’ayant
pas _la même chose_ à donner ni à perdre.
Mais, encore une fois, je n’avais pas en vue l’institution divine du
mariage. Je considérais simplement d’une manière abstraite,
indépendamment de toute idée du sacrement, je considérais _en soi_ un
acte qui tient une place énorme dans l’humanité et je disais ou je
voulais dire qu’à ce point de vue la différence est énorme. Si j’ai fait
intervenir l’idée de mariage, c’est par inattention ou plutôt parce que
je ne savais comment m’exprimer pour être intelligible et convenable en
t’écrivant. Si tu veux bien comprendre, te pénétrer de cette idée que la
différence est infinie, pense à nous deux. Songe au désordre de ma
triste vie et à la pureté de la tienne. J’en appelle à ton bon sens, à
ta droiture d’esprit. Du jour où je t’ai donné mon cœur pour ne jamais
le reprendre, je suis ton égal et mon passé ne peut pas te faire
souffrir d’une façon sérieuse, d’une façon intime. Crois-tu qu’il
pourrait en être ainsi de mon côté, si ton passé n’était pas pur? Il n’y
a que les sottes qui puissent être révoltées de cette loi qui fait aux
femmes le plus grand honneur, car elle prouve que si les hommes peuvent
se dissiper çà et là sans inconvénient absolu, les femmes ont un trésor
si précieux qu’on ne peut l’acheter qu’au prix du Sang de Jésus-Christ,
c’est à dire par le septième sacrement de la Sainte Église.--Sois
tranquille, ma bien-aimée, si tu donnes, j’ai de quoi te rendre.
Là dessus, je te quitte pour allumer mon feu, car je suis glacé et je
sens que le froid m’a empêché de t’écrire aussi bien que j’aurais voulu,
quoique cette lettre m’ait coûté plusieurs heures.
A ce soir, à tout à l’heure.
Ton Léon.
Samedi, 7 décembre 89.
Ma chère Jeanne bien aimée,
Qu’il me tarde d’être à demain!
C’est toujours une grande fête pour moi de te voir venir dans ma pauvre
maison, car tu es à peu près tout pour moi, je le sens un peu plus
chaque jour. Ma charmante amie, nous serons heureux, n’en doute pas, et
peut-être que l’année ne s’achèvera pas sans qu’une nouvelle et grande
consolation nous soit envoyée. Écarte la tristesse à force de prière et
tâche de souffrir dans la paix de ton amour comme je m’efforce de le
faire moi-même. Mais j’ai de plus grandes peines que toi et il n’y a pas
de créature humaine qui ait plus besoin de secours que ton ami.
Ah! si tu devenais catholique tout à fait et que tu connusses la douceur
du Sacrement, du _vrai_ sacrement eucharistique, ta joie serait grande,
même dans les tourments, et tu aurais une force immense pour me
consoler, pour me soutenir, car tu ne peux, en vérité, te faire une idée
juste de la faiblesse et de la misère d’un homme dont l’âme fut si
longtemps et si lourdement battue, piétinée, brisée par les plus
insupportables souffrances.
Je te demande pardon, ma chérie, de parler encore de moi et surtout
d’opposer mes chagrins aux tiens, mais il est dans la nature humaine de
souffrir moins quand on regarde une souffrance plus grande et je
voudrais que par l’effet d’une comparaison tes peines fussent adoucies.
Sais-tu, mon amour, ce qu’il y a de plus dur pour l’âme, c’est de
souffrir, je ne dis pas _pour_ les autres, mais DANS les autres. Ce fut
la plus terrible agonie du Sauveur. Par dessous l’effroyable Passion
visible du Christ, au delà de cette procession de tortures et
d’ignominies dont nous avons déjà tant de peine à nous former une vague
idée, il y avait sa _Compassion_ qu’il nous faudra l’éternité pour
comprendre,--compassion déchirante, absolument ineffable qui éteignit le
soleil et fit chanceler les constellations, qui lui fit suer le sang
avant son supplice, qui lui fit crier la soif et demander grâce à son
Père pendant son supplice. S’il n’y avait pas eu cette compassion
épouvantable, la Passion physique n’eût été peut-être pour Notre
Seigneur qu’une longue ivresse de volupté, quoique elle ait été si
affreuse que nous ne pourrions en supporter la vision parfaite sans
mourir d’effroi.
Considère que Jésus souffrait dans son cœur avec toute la science d’un
Dieu et que dans son cœur il y avait tous les cœurs humains avec toutes
leurs douleurs, depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles.
Ah! oui, souffrir pour les autres, cela peut être une grande joie quand
on a l’âme généreuse, mais souffrir dans les autres, voilà ce qui
s’appelle vraiment souffrir!
Lorsque celui chez qui tu vas prier tous les dimanches, lorsque
l’admirable saint Vincent de Paul n’ayant aucun autre moyen de racheter
un pauvre galérien, payait de sa personne en prenant ses fers à sa
place, ce héros chrétien dut éprouver une grande joie, mais en même
temps une très grande douleur, une douleur qui surpassait infiniment
cette joie, quand il vit que son sacrifice ne pouvait compter que pour
un seul malheureux et qu’autour de lui, une multitude de captifs
continueraient à souffrir. Jeanne, ma consolatrice très chère, tu sais
bien ce que je veux dire quand je parle de ces captifs.
Laissons cela. J’ai besoin de toi, plus que je ne puis dire. J’ai besoin
de toi, non seulement pour avoir la paix du cœur et des sens, mais pour
accomplir mon œuvre que tu connais.
Il se trouve, je ne sais comment ni pourquoi, que tu rallumes dans mon
esprit ce qui paraissait éteint et qu’à l’occasion de toi, je retrouve
ce qui s’était obscurci. N’est-ce pas un signe, cela?
N’aie donc pas peur, mon cher amour, nous serons heureux, bientôt sans
doute et nous serons heureux comme des élus. Notre vie sera ravissante.
Avec toi pour compagne je travaillerai dans ma voie et je me sens
capable, en vérité, de faire des découvertes si belles que tu en perdras
la vue à force d’éblouissement.
Je sais bien qu’il faut une espèce de miracle puisque les obstacles sont
si grands. Mais je l’attends avec confiance. Il viendra sûrement et ce
ne sera pas le premier que j’aurai vu.
Prie beaucoup pour nous demain matin. J’ai cette idée très ferme que
tout dépend de tes prières, mon ange très pur. Je ne sais plus quel est
le saint très humble qui priait toujours ainsi:
«Mon Dieu, vous savez tout, vous pouvez tout et vous nous aimez.» Il ne
savait, je crois, que cette prière et il obtenait tout ce qu’il
demandait.
A demain donc, ma bien-aimée. Je ne souffre pas, j’ai la paix pour une
semaine et je dessine au coin de mon feu.
Que Dieu te comble de bénédictions.
Je te serre dans mes bras,
Ton Léon.
Lundi matin, 9 décembre 89.
Chère amie,
Ne te tourmente pas à mon sujet. Je ne suis plus malade. Je viens de
faire mon ménage avec énergie et je vais me mettre au dessin.
De toute mon âme, je demande à Notre Seigneur qu’il te bénisse et qu’il
t’envoie les pensées les plus consolantes. Nous sommes tout l’un pour
l’autre, cela est bien clair et nous avons besoin l’un de l’autre. Donc,
il nous sera donné de partager la même destinée car Dieu ne fait rien en
vain.
Souviens-toi de tout ce que nous avons dit hier et de tout ce que je
t’avais déjà écrit. Il _faut_ que tu sois très forte, tout à fait forte,
jusqu’à ne plus souffrir le moins du monde des bavardages, des jugements
bêtes et même des calomnies. Car la femme qui aime un réprouvé tel que
moi ne doit pas s’attendre à être ménagée. Ton éducation sévère et les
milieux hypocrites et impitoyables dans lesquels tu as vécu ont habitué
ton esprit à donner, par exemple, à l’idée _relative_ de _réputation_
une importance excessive qu’elle n’a pas en réalité. Moi, je vis dans
l’Absolu et dans l’Amour. Il faut devenir très généreuse et très forte
pour me suivre.
Je te le disais hier et je te l’écris aujourd’hui. N’oublie jamais la
misère extrême, la profonde médiocrité des intelligences qui nous
environnent. Souviens-toi que Jésus lui-même, le Dieu fait homme, a été
accusé d’être «un _gourmand_ et un _ivrogne_, l’ami des gens de mauvaise
vie et de la plus vile canaille». (Matthieu XI, 19 et Luc VII, 34.)
La véritable, la seule force, qu’on choisisse le bien ou le mal, qu’on
soit un saint ou un criminel, consiste à rejeter tous les préjugés et à
se mettre au dessus des jugements humains--ce qui n’exclut pas la
prudence. Quand on a fait tout ce qu’on pouvait faire, qu’importe la
misérable opinion des gens qui trouvent tout simple, comme le dit Notre
Seigneur, de mettre sur le dos de leur frère des fardeaux qu’ils ne
voudraient pas toucher du bout des doigts?
Courage donc, ma Jeanne bien-aimée, nous serons heureux plus tôt
peut-être que nous ne pouvons l’espérer.
Je compte beaucoup sur ce don de prière que tu as reçu. Va voir le P.
Sylvestre et prie-le de t’épargner les longueurs.
Je te quitte, mon amour, il faut que je travaille.
Je t’aime plus que moi-même.
Ton Léon.
Mercredi, 11 décembre 89.
Ma Jeanne bien-aimée,
J’aurais dû répondre hier à ta lettre de deuil. Je n’ai pu le faire.
Après quelques heures passées au dessin dans la matinée, je me suis
senti tout à coup très malade et consumé de fièvre. J’ai dû me coucher
et me tenir au chaud dans mon lit. J’ai passé une nuit très pénible,
mais aujourd’hui je vais mieux. Je bois du lait chaud et des grogs
brûlants.
C’est la suite naturelle de ce que j’avais éprouvé dimanche. Il paraît
qu’il y a en ce moment beaucoup de personnes atteintes de ce mal qui
n’est qu’une espèce de grippe. Je ne veux pas, mon amour, que tu aies la
moindre inquiétude. C’est à peu près fini aujourd’hui, du moins la
grande crise est passée et j’espère que dans trois jours, il n’y
paraîtra plus. Ce qui me fâche, c’est le retard de mon travail.
Il est toujours bon de voir la mort et je suis heureux que cette vue
t’ait remplie de la présence de Dieu. C’est un signe pour reconnaître
les âmes supérieures. Les chrétiens doivent être continuellement
inclinés sur les abîmes.
Un autre jour, ma chérie, je t’écrirai quelque chose sur la Mort. Je
l’ai beaucoup connue et j’en ai beaucoup souffert. C’est une des choses
que je sais le mieux et j’espère trouver précisément en ce point la
lumière que tu m’as demandée sur le dogme sublime de la communion des
saints.
Mais aujourd’hui, j’en suis incapable. Ma grande fièvre est passée,
seulement le rhume de cerveau, qui me sauve d’un plus grand mal, est
dans son plein. Or, en pareil cas, je suis à peu près idiot, incapable
de formuler une pauvre idée.
Je t’écris simplement parce que j’ai pensé que tu verrais mon écriture
avec plaisir. J’éternue et je me mouche trois fois par minute. Il ne
faut pas me demander autre chose.
Tu es une bonne et charitable fille, ma petite Jeanne. Tu as raison
d’aider cette pauvre femme. Nous devons croire que c’est encore un
dessein de la Providence qui s’accomplit. Qui sait si tu ne trouveras
pas de ce côté une précieuse consolation?
Au revoir, ma Jeanne chérie, mon rhume m’aveugle et je ne vois plus ce
que j’écris.
Ton Léon.
Samedi, 14 décembre 89.
Ma chère Jeanne aimée,
Je t’écris, cette fois encore, bien plus pour te faire voir mon écriture
que dans l’espoir de te donner des idées sur quoi que ce soit. Je viens
de passer une semaine très douloureuse. Je peux te le dire maintenant
que c’est à peu près fini. J’ai été très malade et j’ai cruellement
souffert de ma solitude, étant privé de soins et presque sans
ressources.
Ce n’était, il est vrai, que la grippe. Mais une sorte de grippe
particulière à moi qui me revient à peu près tous les trois ou quatre
ans et dont la violence est extrême.
Je crois t’avoir déjà signalé ce fait remarquable de l’hostilité
perpétuelle des circonstances contre toutes mes entreprises. Ainsi, mes
mesures étaient bien prises pour que mon enluminure d’Angleterre
s’achevât à peu près cette semaine. Il a fallu que je fusse malade. J’ai
un peu travaillé, il est vrai, mais si peu et à quel prix?
Dès demain, dès ce soir même, l’occasion est perdue, car il faut que je
recommence mes courses d’enfer.
Il y a des heures où toute lumière m’abandonne et, alors, je me crois
maudit.
Ne viens donc pas demain puisque tu es forcée de travailler. Je serai
absent et peut-être bien malheureux, ce qui ne me changera guère.
Prie pour moi, ma chère âme, car je suis si navré que je ne peux prier.
Je voudrais espérer avec toi pour cette fin d’année, mais j’ai tant
espéré depuis dix ans avec de si fortes raisons d’espoir et j’ai été si
atrocement déçu!
Ton ami bien triste,
Léon Bloy.
Dimanche, 15 décembre 89.
Ma chère amie,
Pardonne-moi, je t’en supplie, ma lettre d’hier. J’ai écrit avec
amertume sans presque m’en apercevoir, parce que je souffrais
beaucoup,--beaucoup plus même que tu ne penses. Mon cœur s’échappait de
tous les côtés. Et c’était bien plus mon âme que mon corps qui
souffrait, quoique mon corps fût vraiment malade. Mais enfin, tout va
mieux aujourd’hui. Le corps est complètement guéri et l’âme s’apaise,
ayant reçu hier soir, par une espèce de miracle, une consolation réelle
et ce matin ayant été rafraîchi par ta lettre miséricordieuse.
J’espère encore pouvoir finir à temps l’enluminure, sans en être sûr,
mais ce sera bien difficile. Je suis dans un trouble immense, au point
de ne plus être capable d’écrire ni de penser et quelque reproche
d’impatience qui puisse m’être fait, la vérité me force à t’avouer que
l’idée d’être forcé, à mon âge, d’entreprendre un métier comme un jeune
homme, de recommencer pour ainsi dire la vie, de donner à des travaux de
dessin que je méprise, un temps précieux que je ne retrouverai plus
jamais pour ne pas même arriver à gagner mon pain,--tu me diras tout ce
que tu voudras, ma pauvre Jeanne,--mais cette idée me désespère comme
une injustice effroyable et m’exalte jusqu’à la folie. On ne peut me
présenter les raisons ou les objections qui sont bonnes pour le premier
venu. Je suis déshérité, dépouillé de mon héritage, relégué dans le plus
inique exil et depuis beaucoup d’années, j’endure généreusement des maux
infinis. _Je ne peux plus._ Tu me parles d’une lutte. C’est en effet ma
seule espérance. Cette espèce de combat énorme que je subis me donne à
penser que la fin est proche, parce que autrement ce serait la mort.
Tu le vois, ma bien-aimée, j’ai l’âme tellement et si violemment agitée,
aussitôt que je prends la plume, que je ne peux même plus retrouver mon
écriture. Il faut me pardonner tout cela, parce que c’est involontaire
et il faut aussi ne pas trop prendre au tragique mes paroles. Il se
passe évidemment quelque chose d’extraordinaire que je ne comprends pas
moi-même et qui finira bien, je veux le croire.
Hier soir, un pauvre jeune homme élevé en Belgique pieusement, arrivé
depuis très peu de jours à Paris et qui désirait me voir depuis deux
ans, m’ayant rencontré comme par miracle, s’est presque mis à mes pieds
en me disant: «Vous êtes mon Christ.» L’excès de cette parole m’a rempli
d’effroi, car enfin, quel homme suis-je, en réalité, pour sentir ce que
je sens et pour inspirer de tels sentiments?
Ce qui me reste à t’écrire est fort pénible, ma petite Jeanne, que
j’aime avec tendresse. Mais, vois-tu, il faut me comprendre, me deviner.
Tu parles de venir demain soir et tu sais que ta présence me serait
infiniment douce, mais, par pitié pour moi, il faut y renoncer et
attendre quelques jours. Je t’avertirai du moment.
Je me souviens de tout ce que tu m’as écrit. Cependant il ne se peut pas
que tu viennes chez moi quand je suis sans ressources pour te recevoir.
J’en éprouve un chagrin et une confusion abominables dont tu ne peux
avoir l’idée. C’est au point, que j’aimerais mieux prendre la fuite. Tu
finiras par voir que ce n’est pas l’effet d’un préjugé, mais que _j’ai
raison_.
Je t’écris cela, le cœur déchiré, parce que j’ai le devoir de te
l’écrire. Mais ne me contrarie pas sur ce point, je t’en supplie, au Nom
de Dieu. Je suis très fragile en ce moment et il me semble qu’il
faudrait peu de chose pour me briser.
Attends bientôt une lettre de moi, une lettre plus calme.
Je t’aime et je te le répète, j’ai besoin de toi, mais patience.
A bientôt et que Dieu te bénisse _trois_ fois pour ta lettre généreuse
et consolante, mon ange aimé.
Ton Léon.
Vendredi, 20 décembre.
Ma chère amie, ma bien-aimée,
Hier, mon espérance était vaine, je n’ai pas pu dormir. J’ai passé une
nuit horrible et l’abomination des vomissements est à recommencer.
Tout cela est vraiment bien douloureux. Je devrais, aujourd’hui, avoir
fini mon travail.
Ne mangeant plus, je m’affaiblis un peu, mais sans souffrir. Ce qui
m’est dur, c’est la soif continuelle que je ne puis satisfaire qu’à demi
et avec de grandes difficultés. A chaque goutte de liquide, j’ai la
sensation d’un coup de couteau dans la gorge.
Quand cela finira-t-il?
Ma pauvre Jeanne, je crois bien que tu as eu tort, hier soir, avec ton
tilleul qui m’a un peu produit l’effet du thé. Je ne suis pas sûr du
tout de ce que je dis, mais il me semble que j’aurais eu une nuit
meilleure si je n’avais rien pris, comme c’était mon intention.
Ma bien-aimée, je te porte tout au fond de mon cœur et je suis
profondément touché de ton dévouement, mais, vois-tu, j’ai eu cet
horrible mal deux fois déjà. La première fois, j’ai été, paraît-il, en
danger d’en mourir. Eh! bien, je connais le traitement: boire du lait et
vomir, il n’y a pas autre chose.
Au revoir, chérie. J’ai peur de la nuit prochaine, il me semble que ça
va moins bien qu’hier.
Elles sont si désespérantes, ces nuits d’insomnie et de douleur!
Ton Léon.
Aide-moi de ta prière.
Samedi matin.
Ma petite Jeannette adorée,
Je n’ai rien du tout à te dire, sinon que je t’aime avec une tendresse
infinie. Je viens de recevoir ta lettre et je voudrais pouvoir tirer mon
cœur de ma poitrine pour te le donner. Je suis fou d’amour pour toi. Je
baise tes beaux yeux... ton front si pur. Je t’adore, je ne vis que pour
toi. Ma chère âme, ma bien-aimée, je te chéris au delà de ce qui peut se
dire. Je ne passe pas une heure sans penser à toi, sans te désirer de
toutes mes forces. Tu as pris mon cœur, mon pauvre cœur et ma vie n’a de
saveur que par toi, mon ange très doux...
O ma chérie, mon espérance, mon refuge, ma joie, ma paix, ma délivrance,
mon idéal, tu es belle à mes yeux, tu es douce, tu es très bonne et je
serais heureux de souffrir pour toi. Je voudrais te donner ma vie en
souffrant de cruels supplices. Je voudrais baiser tes pieds, tes pieds
infiniment aimables qui se sont fatigués pour venir vers moi. Je te
bénirais si tu voulais marcher sur moi et je pleure de tendresse en
t’écrivant cela, mon ange adoré, mon unique amour.
Ton Léon.
Dimanche.
Chérie,
Je sors de la grand’messe. De quel mot pourrais-je me servir pour
t’exprimer ma joie, mon attendrissement profond. Mon cœur se liquéfiait
dans ma poitrine en demandant à Jésus son secours pour toi et pour moi.
Je te l’ai dit, c’est toi qui m’as rendu à Dieu, c’est par toi que
l’esprit de prière m’est revenu, mon cher ange, ma petite colombe
adorée, mon très bienfaisant et très enivrant amour. Tu es la maîtresse
de mon cœur et j’appelle sur toi des bénédictions infinies. Avec toi, je
le sens un peu plus chaque jour, tout ce que j’ai perdu me serait rendu
et notre vie serait un rêve sublime, une extase de paradis.
Je voudrais, un dimanche, pouvoir entendre avec toi la grand’messe dans
une église éloignée où nous ne pourrions être rencontrés. J’ai besoin de
prier à côté de toi, de m’enivrer avec toi du son de cet orgue admirable
qui nous parle de Dieu. Dis, mon amour, est-ce que cela est impossible?
Je t’écris en hâte et sans trop savoir ce que j’écris. Mon sang, mes
larmes, ma vie, tout est à toi. Je t’aime comme un insensé.
Léon.