Jeanne, mon cher amour,
Je t’adore et tout mon cœur est à toi. Je suis toujours à tes pieds, ma
petite reine du nord, et tes beaux cheveux si fins m’ont donné une joie
d’enfant. Je les ai baisés avec une ardeur d’amour qui peut aller chez
un homme tel que moi jusqu’à la souffrance et jusqu’à la suffocation. Il
est impossible que tu ne comprennes pas cela, mon amoureuse chérie, qui
prétends ne rien entendre à la vénération romaine pour les reliques des
Saints.
Le défaut, l’unique défaut peut-être de ton éducation est d’avoir mis en
toi une confiance trop grande dans les spéculations de l’esprit, et je
t’avoue que cela m’inquiète et m’attriste parfois quand j’y pense. Je
voudrais que tu vécusses beaucoup plus par le cœur que par la pensée,
parce que c’est ainsi que j’ai toujours fait et qu’alors nous serions
beaucoup plus unis.
Puisque tu dois être ma femme, puisque tu l’es déjà par mon choix et par
notre irrévocable volonté formelle, il est nécessaire que tu me
comprennes bien, que tu saches exactement quel homme je suis. Une erreur
très grave et très funeste, puisqu’elle t’empêcherait d’être
complètement unie à moi, serait de croire que je suis un penseur, un
homme intellectuel. Je sais en réalité peu de chose et je n’ai jamais
compris que ce que Dieu m’a fait comprendre quand je me suis fait
semblable à un petit enfant.
Je suis _surtout_--ne l’oublie jamais--un _adorateur_ et je me suis
toujours vu au dessous des bêtes, toutes les fois que j’ai prétendu agir
autrement que par l’amour et les opérations de l’amour. Dieu m’a donné
de l’imagination et de la mémoire, rien de plus, en vérité. Mais j’ai la
raison fort pesante, à peu près comme pourrait être la raison d’un bœuf
et la faculté d’analyse, telle que les philosophes l’entendent, me
manque d’une manière absolue.
Ma mère, à qui je ressemblais beaucoup, m’a dit souvent, en m’appliquant
une parole célèbre qui fut dite autrefois d’un grand docteur de
l’Église: «Mon cher enfant, il est vrai que tu es un bœuf, mais un bœuf
dont les mugissements étonneront un jour la chrétienté.» Pauvre mère
douloureuse et chérie, elle me préférait à tous mes frères, parce
qu’elle croyait que Dieu avait mis en moi de grandes choses. Je ne sais
si mes beuglements auront à la fin une telle puissance, mais je sais
fort bien que la faculté d’aimer est développée chez ton ami d’une
manière inouïe. Cela, je t’assure, me suffit et je ne demande rien de
plus, parfaitement assuré que le reste me sera donné par surcroît. La
philosophie m’ennuie, la théologie m’assomme, les paroles sans amour me
sont inintelligibles, les raisonnements des sages m’apparaissent comme
un cloaque de ténèbres et l’orgueil de l’esprit humain me fait vomir.
Rappelle-toi, je t’en supplie, les expressions de Notre Seigneur, au
chapitre onzième de Saint Matthieu, vers. 25: «Je te prends à témoin, je
confesse devant toi, mon Père, seigneur du ciel et de la terre, que tu
as caché ces choses aux savants et aux prudents et que tu les as
révélées aux petits.»
Crois-tu, ma bien-aimée, que ces superbes réformateurs, qui osèrent
prendre sur eux de détourner de leur Mère des centaines de millions
d’âmes, se souvenaient de cette parole?
J’ai connu une très pauvre fille--Véronique--dénuée de science autant
qu’on peut l’être, mais dont le cœur flambait comme toutes les étoiles
des constellations. Elle ne savait rien, excepté son propre néant et
l’_obéissance irraisonnée_, telle que l’exige le pur amour. A cause de
cela, elle fut élevée à la contemplation de la gloire de Dieu et reçut
des lumières si grandes que je ne puis y penser sans mourir d’admiration
et d’effroi.
Ma chère Jeanne, si tu pouvais croire que l’effort de ton esprit te
portera à la vérité religieuse, tu te tromperais aussi cruellement que
si tu prenais le chemin des glaces du pôle pour aller dans l’Inde. Ceux
qui ont voulu chercher un passage ont été jusqu’à ce jour frappé de
mort.
Tu me dis que tu es _hérétique_ plus que je ne le pense. Je le pense
beaucoup, hélas! et c’est une pensée pleine de douleur pour moi, ma
pauvre enfant. _Je suis hérétique_ a toujours signifié: je suis séparé
de Dieu, ennemi de Dieu, je n’ai plus de Mère, je n’ai plus de Père, je
n’ai plus de frères, je suis privé de foi, d’espérance et d’amour et mon
âme désolée ressemble à une solitude épouvantable.--Seulement, chère
amie de mon cœur, tu répètes les leçons de ton enfance et tu ne sais pas
ce que tu dis. Si tu le savais, je serais percé de désespoir et forcé de
renoncer à toi.
La vénération des Reliques des saints, aussi ancienne que l’Église,
t’embarrasse, ma chérie. Cependant les objets qui ont appartenu, par
exemple, à ton père te sont précieux. Si tu possédais une parcelle de
ses ossements, tu l’enfermerais avec soin dans un coffret capitonné et
tu regarderais quelquefois ce pauvre débris avec attendrissement.
Pourquoi veux-tu que Dieu qui est l’Amour même ne se complaise pas dans
les restes mortels de ceux qui furent ses grands amis sur la terre et
qui partagent aujourd’hui sa gloire? L’Église romaine (quelles que
puissent être à cet égard les calomnies hérétiques) enseigne simplement
que l’Esprit de Dieu, c’est à dire, la Troisième Personne divine réside
sur la dépouille des saints, comme ces parfums puissants qui ne peuvent
se détacher des objets qu’ils ont saturés, et, qu’à ce titre, la
dépouille des saints mérite, non pas l’adoration, mais un culte
d’honneur et de vénération profonde. Voilà tout. Je ne comprends même
pas qu’une chose aussi naturelle puisse être un sujet d’étonnement. Je
donnerais ma vie pour baiser les os de Joseph dont il est parlé dans
l’Exode, XIII, 19, et je crois, sur le témoignage de Dieu, que les plus
grands miracles peuvent être opérés par de saintes reliques. Je te
recommande le texte du quatrième livre des Rois, XIII, 21 et celui de
l’Ecclésiastique, XLVIII, 14.
Je souffre beaucoup de te savoir encore hérétique, mais, mon cher amour,
je ne suis pas inquiet. Il est évident pour moi que Dieu te désire et
qu’il t’appelle. C’est pour cela qu’il t’a donné de l’amour pour moi. Il
fallait que ton cœur fût attendri, amolli, rendu humble par l’effet
d’une tendresse humaine. Tu penseras un jour comme moi ou plutôt tu
_sentiras_ comme moi et les objections que tu peux avoir aujourd’hui te
sembleront bien peu de chose.
Je me rappellerai, je crois, toute ma vie, une visite que je fis, il y a
bientôt dix ans, à Lyon ville des martyrs, à la crypte où sainte
Blandine et saint Pothin expirèrent après d’horribles supplices pour
l’amour de Jésus sous le règne du _doux_ philosophe Marc-Aurèle. Je
reçus là une des plus vives impressions dont l’âme humaine soit capable.
Je fondais de tendresse, je sanglotais de joie et cette impression a
duré longtemps. J’eus alors une lumière de plus sur les saints, sur
l’Amour du Dieu vivant résidant au milieu de ses morts bien-aimés et je
sens bien que ni les séductions ni les tourments de ce monde ne pourront
jamais affaiblir cette clarté des cieux.
Chère Jeanne, mille fois aimée, aie confiance dans ton âme, dans la
belle âme que Dieu t’a donnée, ne te défie pas de ton cœur. Il sera
toujours plus grand, plus fort, plus généreux que ton esprit, lequel te
perdrait infailliblement si tu avais le malheur de ne compter que sur
lui.--Si tu savais comme je méprise le mien, comme je le bafoue et comme
je le flagelle aussitôt qu’il entreprend de commander à mon cœur dont il
ne doit être, _suivant la nature_, que le très humble et très obéissant
domestique. Nous avons été formés à la ressemblance de Dieu, du Dieu qui
est Trois en Un, le Père et le Fils dans l’unité de l’Amour. Ce qui
correspond en nous au Père, c’est l’ensemble merveilleux de nos organes
physiques et intellectuels; le Fils est représenté par la faculté de
connaître, c’est à dire la Raison humaine; mais tout cela ne serait rien
sans le don d’Amour qui surpasse tout, qui est plus grand que tout, qui
fait en nous l’harmonie suprême. Ceux qui n’obéissent qu’aux deux
premiers sont des brutes de chair et d’orgueil. Ceux qui suivent le
Troisième resplendiront un jour comme des soleils,--fussent-ils des
monstres de laideur, fussent-ils des idiots, fussent-ils chargés de tous
les crimes et de toutes les ordures de l’humanité.
Bien-aimée, j’écrirai un jour pour toi et pour d’autres ce que je pense
de l’amour, car cette lettre trop courte et trop écrite à la hâte ne
permet guère l’expression de pensées aussi sublimes.
Demain, songes-y bien, c’est une des plus grandes fêtes de l’Amour.
C’est la fête de tous ceux qui ont aimé Jésus-Christ, qui lui ont donné
leur âme et leur sang par pur _Amour_, qui ont été sans orgueil, sans
confiance en eux-mêmes et qui à cause de cela éclatent de la plus
inimaginable splendeur.
A demain donc, ma Jeanne chérie. Je t’adore et je supplie Notre Seigneur
Jésus et sa Mère de te bénir et de ravir de joie ta chère âme. Je t’aime
d’un amour si grand que je consentirais à n’avoir _jamais_ de bonheur si
je pouvais, à ce prix, te faire entrer dans la lumière.
Ton Léon Bloy.
Dimanche 3 novembre 89.
Que ta lettre est belle, ma Jeanne bien-aimée, qu’elle est touchante et
que les opérations de Dieu sont admirables dans ta chère âme. Ah! tu
m’as rendu heureux aujourd’hui, je t’assure, bien heureux et bien fier
de toi, ma généreuse, ma parfaite amie. Il est enivrant pour moi d’avoir
été l’occasion de la lumière qui t’arrive et d’avoir obtenu si tôt ce
que j’osais à peine espérer. Bénis soient les Saints, bénis soient les
Morts, bénie soit la Très pure Vierge Marie _dont je porte le nom_ et
dont l’intercession toute-puissante a opéré ce prodige.
Je le désirais tant, mon amour, et j’osais si peu t’en parler, par
respect pour la liberté de ton âme et par crainte de t’épouvanter! Tu
verras, mon doux ange de miséricorde et de lumière, comme nous allons
être encore mieux unis maintenant qu’il ne pourra plus exister entre
nous de capitale objection, comme nos entretiens déjà si doux, vont
devenir suaves et ravissants! Et quand notre Père Jésus, plein de
tendresse et de pardon, voudra nous donner enfin l’un à l’autre par le
sacrement du mariage qu’il a institué, notre bonheur sera si grand et si
pur qu’il semble que les habitants du paradis pourront l’envier. C’est
toi-même, ma chère épouse bien-aimée, qui seras alors, qui es déjà mon
paradis de délices et remarque bien, mon amour, que ce mot n’est pas une
simple caresse de langage, une de ces tendres exagérations par
lesquelles les cœurs épris essayent de mettre un peu d’infini dans leurs
sentiments. Il est rare, tu le verras, que je parle, sans savoir
profondément ce que je dis. Le deuxième chapitre de la Genèse où se
trouve décrit le paradis terrestre est, à mes yeux, une figure
symbolique de la _Femme_. C’est une des découvertes dont je suis le plus
fier, car je t’assure que cette exégèse est d’une beauté incomparable.
Ah! Seigneur Jésus! que nous serions heureux dans la solitude, occupés
uniquement de nous aimer en Dieu et de travailler pour nos frères en
étudiant sa sainte Parole! Quelquefois, quand je pense à cela, mon cœur
oppressé de désir est agité de palpitations presque douloureuses et il
me semble que je vais tomber en défaillance.
Dieu t’aime beaucoup, mon élue, ma belle conquête, ma ravissante et ma
délicieuse terre promise. Dieu te prouve sa tendresse d’une manière
exceptionnelle. Quoique les conversions ne soient pas des événements
très rares, la tienne, est, à coup sûr, d’une espèce extraordinaire.
Vois combien les mouvements de la grâce ont été rapides en toi. Tu ne
peux pas en juger aujourd’hui, mais plus tard tu verras clairement ce
spectacle magnifique, tu connaîtras vraiment le don de Dieu et ta
reconnaissance pour lui sera sans bornes. Quel bel avenir que le nôtre,
ma chérie! Car je veux accepter et croire pleinement ce que tu me dis.
Je veux être persuadé que tu as raison de m’annoncer la fin prochaine de
mes souffrances et que Jésus en t’appelant à son service t’en a donné
l’assurance. Évidemment il doit en être ainsi. Tout ce qui nous arrive
est trop étonnant, trop surnaturel, trop marqué de la Main divine, pour
qu’il nous soit possible de supposer que cette Main va nous abandonner à
moitié chemin, c’est à dire, avant de nous avoir portés l’un et l’autre
dans quelque séjour de lumière.
Tu n’ignores pas, ma chère prédestinée, que tu es traitée avec une
grande douceur, mais si tu savais les joies qui t’attendent! Si tu
savais les délices du Saint Esprit qui vont descendre en toi aussitôt
que tu auras connu les sacrements de la sainte Église infaillible! Ces
joies sont telles, vois-tu, que le monde entier paraît un amas de boue,
qu’on livrerait avec transport ses membres aux plus effroyables
bourreaux. Je te le dis par expérience, il est impossible de comprendre
ces choses ou de les imaginer, quand on ne les a pas éprouvées. Tu seras
ivre de bonheur et pourtant très lucide, saturée de lumière. Ton cœur
plein de Jésus, tu le trouveras pesant comme un monde et cependant, si
doux, si délicieusement doux à porter que tu demanderas avidement
d’autres fardeaux pour éprouver ta force. O ma belle, ma tendre amie, ma
Jeanne adorée, que tu es digne d’envie et que je suis heureux d’avoir
été choisi pour devenir le compagnon de ton pèlerinage merveilleux, ma
petite femme de bonne volonté dont l’Amour de Dieu veut faire une de ses
saintes.
Les hommes qui ont prétendu être plus sages que leur Mère, il y a 300
ans et qui, en réalité, ont privé tant de peuples et tant de générations
de ces pures délices, inconnues de l’orgueil protestant, ces prétendus
réformateurs furent vraiment de bien cruels homicides et qui pourrait
mesurer leur effrayante responsabilité?
L’Angleterre, tu le sais, s’appelait autrefois, la _joyeuse Angleterre_
et depuis qu’elle a cessé d’obéir au prince des Apôtres pour s’aplatir
devant l’infâme Tudor qui fut un monstre de luxure et de cruauté,--elle
est devenue, la pauvre nation, semblable à un enfer de mélancolie. Il en
est ainsi, plus ou moins, je le suppose, des autres nations détachées de
la véritable Église. Il est possible que l’orgueil de la spéculation
intellectuelle y ait gagné quelque chose, mais à quel prix, grand Dieu?
Pour qui connaît l’Écriture et la Tradition et l’histoire humaine tout
entière, la Joie est le signe le plus infaillible de la présence de Dieu
et c’est pour cela que les gens du Nord quand ils sont rongés de
tristesse, viennent visiter les pays latins qui, seuls, ont conservé
quelque chose de l’admirable joie des premiers chrétiens qui mouraient
d’amour encore plus que de la dent des lions ou de la griffe des
persécuteurs.
J’y pense, ma chérie. Apprendras-tu _tout de suite_ à ta mère ce
changement? Peut-être ai-je tort, mais je crois que ce ne serait pas un
acte prudent. Fais-y bien attention. Tu n’as pas le devoir de l’avertir
à l’avance et cette démarche aurait pour effet probable des objections
ou des reproches, enfin, toute une correspondance pénible dont ton âme
aurait à souffrir et il est nécessaire que tu aies une grande sérénité.
Je compte beaucoup sur ta sagesse, ma chère mignonne, et je compte
encore plus sur Dieu qui t’inspirera.
Voici deux ou trois heures que je t’écris, mon bon ange, car je suis
très lent. Je vais donc m’arrêter. J’aurais voulu t’écrire une lettre
sublime qui fût pour toi comme du feu et de la lumière, mais je me sens
très bête aujourd’hui et je n’ai rien pu trouver, sinon que je t’aime de
plus en plus et que je mourrai de chagrin si nous ne devons pas nous
marier bientôt.
Au revoir donc et à mercredi soir...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’aurai vu le père Sylvestre[1] mercredi.
[1] Le même Père franciscain qui administrait Barbey d’Aurevilly
environ six mois auparavant, fut choisi par Léon Bloy pour donner à
sa fiancée le premier enseignement de la religion catholique.
Je suis heureux aujourd’hui et plein d’espoir.
Ton Marie-Léon Bloy.
Mardi soir (le 5 novembre).
Jeanne, ma femme bien-aimée, mon très doux ange, tes lettres me font
mourir de bonheur et d’amour. J’ai passé deux jours cruels hier surtout,
rassure-toi pourtant, je ne suis pas sans espérance. Mais je suis navré
de n’avoir pu répondre aujourd’hui à ta seconde lettre bénie. Je veux
t’écrire en hâte dans un café où j’attends par force un ami qui ne vient
pas, hélas! Si je n’ai ni le temps ni la disposition d’esprit pour
mettre en ordre mes pensées, je veux au moins te dire que je t’aime
infiniment, que je suis fou de toi et que ma souffrance la plus cruelle
est de ne pouvoir te faire partager ma vie, chère colombe du déluge de
mes douleurs qui est venue m’apportant l’olivier divin de la
réconciliation. Tu parles de ta conversion, mais, ma reine chérie, tu
sauras plus tard quels changements admirables s’opèrent en moi depuis
que je te connais.
Enfin, nous nous verrons demain mercredi chez de bons et fidèles amis
qui t’aiment déjà. Je tressaille d’allégresse en y pensant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ma bien-aimée, ne t’inquiète pas. Cette réponse de ton amie danoise
n’est pas une surprise pour moi. J’avais le pressentiment que cela ne
réussirait pas, surtout parce que tu lui avais parlé de moi,--ce qui
l’inclinait à te juger et devait la mettre en défiance.
Je suis affligé _pour toi_ que tu aies fait une démarche inutile, mais
il est avantageux pour ton âme d’avoir fait une bonne expérience. Tu
croyais cette personne ton amie et elle ne l’est pas. Il est utile de
savoir ces choses, quand même on devrait en souffrir.
Tu sais, mon cher amour, que j’ai des idées sur l’_argent_ qui m’a tant
fait souffrir par son absence. Une de mes idées, c’est qu’il est--ce
métal mystérieux--en vertu d’un décret divin, le _signe de l’amitié_. Je
l’ai dit un jour à des imbéciles qui ont cru que j’exprimais une pensée
basse et cynique, alors que je leur donnais un aperçu du symbolisme le
plus transcendant: «Je reconnais un _ami_ à ce signe, qu’il me donne de
l’argent.» Toi, ma chérie, mon beau grand front de lumière, tu
comprendras, j’en suis sûr. J’ai des amis pauvres qui n’ont jamais pu
m’aider de leur bourse, mais je _sais_ qu’ils en souffrent et pour moi,
c’est absolument comme s’ils m’avaient donné des millions avec le sang
de leurs veines. Tu verras plus tard, mon adorée, comme cette idée est
grande et comme elle éclaire le monde si triste et si merveilleux, où
Jésus, le Fils de Dieu, a pu être vendu et acheté pour de l’argent.
Je trouve dans ta chère lettre un mot qui m’inquiète. Tu me dis que tu
veux faire le sacrifice de ton temps pour prier. Je crains une illusion.
Ce que Dieu demande à chacun de nous, c’est le sacrifice de notre
_volonté_, rien de plus et cela comprend tout.
Si les circonstances exigent que tu donnes pour un temps à des
occupations inférieures le temps que tu pourrais donner à la prière, tu
dois regarder cela comme un ordre de Dieu et croire que ce sacrifice lui
est plus agréable que ta prière, qu’il est lui-même, une prière
infiniment meilleure.
Pour ce qui est de mes souffrances, ma Jeanne bien-aimée, accepte-les
généreusement comme étant voulues par Dieu, et, je t’en prie, ne fais
pas trop d’attention à mes plaintes. Si je dois être malheureux, très
malheureux, longtemps encore--ce que je ne crois pas--tant mieux pour
toi. C’est qu’il le faut pour payer ta dette. Quand nous recevons une
grâce divine, nous devons être persuadés que quelqu’un l’a payée pour
nous. Telle est la loi. Dieu est infiniment bon, mais il est en même
temps infiniment juste et, comme tel, il se montre un créancier
infiniment rigoureux.--Il y a environ quinze ans, alors que tu étais
encore une fillette, j’ai passé des mois à demander à Dieu dans des
prières qui ressemblaient à la tempête, qu’il me fît souffrir tout ce
qu’un homme peut souffrir, pour que mes amis, mes frères et les âmes
inconnues de moi qui vivaient dans les ténèbres fussent secourues et je
t’assure, mon amour, que j’ai été exaucé d’une manière terrible.--Eh!
bien, je suis à peu près persuadé que c’est ainsi que je t’ai conquise
et que c’est par les douleurs infernales de quinze années que j’ai payé
les joies prodigieuses qui vont t’arriver.
Je te dis cela, ma chère femme adorée, parce que je veux tout te dire.
Mais je pense aussi que je vais avoir tout payé bientôt et qui sait si
ta conversion bienheureuse ne doit pas être le signal de ma délivrance.
Je suis forcé de m’arrêter ici. A demain, mon cher amour.
Ton Léon Bloy.
Mercredi matin, 6 novembre 89.
Ma bien-aimée,
Je t’ai écrit hier soir une pauvre lettre que tu as dû recevoir ce
matin, au moment même où je recevais la tienne qui m’a donné, comme
toujours, beaucoup de joie et un peu de tristesse. Il est fort pénible
d’avoir tant à craindre les yeux du monde.
Je voudrais pouvoir t’écrire une longue et intéressante lettre puisque
c’est à peu près la seule ressource qui nous reste. Mais l’horrible
nécessité me force à sortir. Je continue à souffrir beaucoup, mon ange
aimé, et ma principale consolation est de penser que mes souffrances,
acceptées pour toi, te seront utiles.
Que Dieu te bénisse entre toutes ses créatures et qu’il ait pitié de
nous _bientôt_...
Les démarches inutiles que tu as faites pour moi, ma très douce Jeanne,
me sont une preuve de plus de ce que j’ai toujours observé depuis un
grand nombre d’années. Jusqu’à l’heure inconnue de ma délivrance, _rien
ne doit me réussir_, pas même ce qui réussit à tout le monde. Je ne peux
pas périr. Je suis toujours soutenu d’une manière admirable,
incompréhensible, mais tout juste assez pour que je ne périsse pas et
pour que je subsiste dans une espérance invincible en souffrant sans
cesse. C’est ce que je t’expliquais hier soir.
Ce qui me fait penser néanmoins que j’arrive à la fin de cette période
si longue, si douloureuse et que le moment approche où j’aurai payé tout
ce que je _dois_ payer,--c’est que mes forces s’épuisent. Si cette vie
durait longtemps encore, je mourrais et cela ne se peut pas, puisque
j’ai _certainement_ une œuvre à accomplir.
Je veux espérer, mon unique amour, que ta réputation n’aura pas à
souffrir. Cependant, j’ai beaucoup d’ennemis et la malice des hommes est
grande. Il est possible que jusqu’au jour tant désiré où je pourrai
hautement t’appeler ma femme, il se produise des soupçons et de
malveillantes paroles et je ne pourrai pas te défendre, ma pauvre
enfant. Mais écoute, il faut bien se persuader que nous sommes comme les
premiers chrétiens _livrés aux bêtes_. Il faut mépriser cela et tout
endurer pour l’amour de Dieu. Tu appartiens au Seigneur des cieux et tu
es mienne, pour la vie et pour l’éternité. Tu dois être très vaillante,
très courageuse, sourde aux paroles injustes et aux paroles injurieuses.
Pour moi, je considère le monde (pour lequel Jésus a dit qu’il ne priait
pas) comme tellement vil que les outrages ne peuvent même plus
m’offenser. Si je ne me trompe pas, si je suis réellement appelé à faire
ce qui me fut dit autrefois, je dois m’attendre à toutes les
malédictions, à toutes les calomnies, à des montagnes de boue sur ma
tête et cela, je t’assure, ne me trouble pas.
Je suis forcé de m’arrêter ici, ma bien-aimée, pour aller souffrir
encore un jour. Dieu me traite avec une grande rigueur, que son saint
Nom soit béni!
Toi, mon adorée, quelles que soient les choses qu’on puisse te dire, un
jour ou l’autre, ne doute jamais de moi ni de mon amour qui est assez
grand pour tout accepter. Je suis fixé à toi d’une manière invincible et
si, par un miracle de l’enfer--pardonne-moi cette absurde
supposition--tu pouvais déchoir et te perdre toi-même, tu ne me perdrais
pas encore. Je serais encore ton époux, ton plus tendre ami et ton
compagnon dans la lumière du trône de Dieu où je te ramènerais doucement
par la main.
A ce soir, ma bien-aimée, je t’adore.
Léon Bloy.
Jeudi soir, 7 novembre 89.
Ma Jeanne bien-aimée, ma plus chère amie,
Je souffrais, hier soir, de ne pouvoir te parler et d’être forcé de me
séparer de toi. Mais il le fallait. Mes amis L... sont très sûrs, très
dévoués, très fidèles. Le mari est un compagnon de ma jeunesse longtemps
éprouvé. Il est de ceux dont je t’ai parlé qui souffrent, en vérité, de
me savoir malheureux et je ne pourrais pas l’aimer plus s’il était mon
frère. Mais je crains que sa femme ne te plaise pas. C’est une créature
très bonne et très simple, j’en ai la preuve. Seulement, c’est un esprit
étroit, incapable, ma chérie, de nous comprendre. Avant ton arrivée,
elle m’avait déjà fait souffrir et je commençais à regretter de t’avoir
fait venir dans cette maison. Elle ne s’en doutait pas le moins du
monde, je me hâte de le dire. C’est une âme fermée au surnaturel, à la
grandeur, c’est à dire à tout ce qui fait ma pensée et ma vie. Tu me
diras ton impression, puisque tu es restée, sans moi, auprès d’elle. Je
crains que ses réflexions ne t’aient dégoûtée.
Il faut bien comprendre ce que je t’écris, mon adorée. Cette femme est
une bonne créature, une des meilleures que j’ai connues, _mais dans
l’ordre inférieur_. Elle prétend avoir des idées exactes sur moi et me
connaître parfaitement et l’homme réel que je suis, elle est infiniment
éloignée d’en avoir conscience. Au fond à ses yeux, je suis malheureux
par ma faute. Elle ne sort pas de là et me condamne, elle qui me _doit_
peut-être son bonheur, si la vérité était connue, car son mari est un de
ceux pour qui j’ai le plus ardemment désiré de _payer_... Laissons cela,
ma bien-aimée. Je t’écris difficilement, à force de volonté, étant fort
accablé et triste à mourir. La journée a été affreuse. Il est vrai
qu’aujourd’hui, je n’avais pas à courir. Demain, seulement, je
recommencerai. Mais chez moi, une tristesse horrible m’a saisi, une
angoisse de l’enfer. J’ai cru voir un avenir si sombre, un tel refus de
la miséricorde sur moi qu’il m’a semblé que j’étais un agonisant. J’ai
mangé un morceau de pain qui me restait, puis à force de lutter contre
mes pensées, j’ai senti s’en aller mes forces et je me suis traîné
jusqu’à mon lit où un mauvais sommeil de 3 ou 4 heures est venu me faire
oublier ma souffrance.
Je t’écris cela, ma pauvre Jeanne, quoique je sache très bien que tu en
auras beaucoup de peine. Mais j’ai une idée fixe depuis longtemps. C’est
que je serai secouru, délivré, quand tu appartiendras véritablement à
Dieu dans son Église. Et cela presse d’une manière terrible, car mes
forces je le sens, disparaissent. Aucun homme ne pourrait résister à ce
que j’endure et j’ai le cœur si malade, en ce moment, si gonflé de
chagrin que les larmes m’empêchent presque d’écrire.
Accomplis donc ton sacrifice sans tarder, mon ange libérateur, ce
sacrifice qui doit te remplir de joie et de lumière, Il me semble que
Dieu qui exige tant d’une pauvre créature telle que moi aurait pitié de
nous deux, si nous pouvions, un jour, recevoir son corps sacré au même
autel.
Je t’embrasse dans la douleur et dans l’espérance _quand même_.