31 octobre 1889.

Jeanne, mon cher amour,

Je t’adore et tout mon cœur est à toi. Je suis toujours à tes pieds, ma

petite reine du nord, et tes beaux cheveux si fins m’ont donné une joie

d’enfant. Je les ai baisés avec une ardeur d’amour qui peut aller chez

un homme tel que moi jusqu’à la souffrance et jusqu’à la suffocation. Il

est impossible que tu ne comprennes pas cela, mon amoureuse chérie, qui

prétends ne rien entendre à la vénération romaine pour les reliques des

Saints.

Le défaut, l’unique défaut peut-être de ton éducation est d’avoir mis en

toi une confiance trop grande dans les spéculations de l’esprit, et je

t’avoue que cela m’inquiète et m’attriste parfois quand j’y pense. Je

voudrais que tu vécusses beaucoup plus par le cœur que par la pensée,

parce que c’est ainsi que j’ai toujours fait et qu’alors nous serions

beaucoup plus unis.

Puisque tu dois être ma femme, puisque tu l’es déjà par mon choix et par

notre irrévocable volonté formelle, il est nécessaire que tu me

comprennes bien, que tu saches exactement quel homme je suis. Une erreur

très grave et très funeste, puisqu’elle t’empêcherait d’être

complètement unie à moi, serait de croire que je suis un penseur, un

homme intellectuel. Je sais en réalité peu de chose et je n’ai jamais

compris que ce que Dieu m’a fait comprendre quand je me suis fait

semblable à un petit enfant.

Je suis _surtout_--ne l’oublie jamais--un _adorateur_ et je me suis

toujours vu au dessous des bêtes, toutes les fois que j’ai prétendu agir

autrement que par l’amour et les opérations de l’amour. Dieu m’a donné

de l’imagination et de la mémoire, rien de plus, en vérité. Mais j’ai la

raison fort pesante, à peu près comme pourrait être la raison d’un bœuf

et la faculté d’analyse, telle que les philosophes l’entendent, me

manque d’une manière absolue.

Ma mère, à qui je ressemblais beaucoup, m’a dit souvent, en m’appliquant

une parole célèbre qui fut dite autrefois d’un grand docteur de

l’Église: «Mon cher enfant, il est vrai que tu es un bœuf, mais un bœuf

dont les mugissements étonneront un jour la chrétienté.» Pauvre mère

douloureuse et chérie, elle me préférait à tous mes frères, parce

qu’elle croyait que Dieu avait mis en moi de grandes choses. Je ne sais

si mes beuglements auront à la fin une telle puissance, mais je sais

fort bien que la faculté d’aimer est développée chez ton ami d’une

manière inouïe. Cela, je t’assure, me suffit et je ne demande rien de

plus, parfaitement assuré que le reste me sera donné par surcroît. La

philosophie m’ennuie, la théologie m’assomme, les paroles sans amour me

sont inintelligibles, les raisonnements des sages m’apparaissent comme

un cloaque de ténèbres et l’orgueil de l’esprit humain me fait vomir.

Rappelle-toi, je t’en supplie, les expressions de Notre Seigneur, au

chapitre onzième de Saint Matthieu, vers. 25: «Je te prends à témoin, je

confesse devant toi, mon Père, seigneur du ciel et de la terre, que tu

as caché ces choses aux savants et aux prudents et que tu les as

révélées aux petits.»

Crois-tu, ma bien-aimée, que ces superbes réformateurs, qui osèrent

prendre sur eux de détourner de leur Mère des centaines de millions

d’âmes, se souvenaient de cette parole?

J’ai connu une très pauvre fille--Véronique--dénuée de science autant

qu’on peut l’être, mais dont le cœur flambait comme toutes les étoiles

des constellations. Elle ne savait rien, excepté son propre néant et

l’_obéissance irraisonnée_, telle que l’exige le pur amour. A cause de

cela, elle fut élevée à la contemplation de la gloire de Dieu et reçut

des lumières si grandes que je ne puis y penser sans mourir d’admiration

et d’effroi.

Ma chère Jeanne, si tu pouvais croire que l’effort de ton esprit te

portera à la vérité religieuse, tu te tromperais aussi cruellement que

si tu prenais le chemin des glaces du pôle pour aller dans l’Inde. Ceux

qui ont voulu chercher un passage ont été jusqu’à ce jour frappé de

mort.

Tu me dis que tu es _hérétique_ plus que je ne le pense. Je le pense

beaucoup, hélas! et c’est une pensée pleine de douleur pour moi, ma

pauvre enfant. _Je suis hérétique_ a toujours signifié: je suis séparé

de Dieu, ennemi de Dieu, je n’ai plus de Mère, je n’ai plus de Père, je

n’ai plus de frères, je suis privé de foi, d’espérance et d’amour et mon

âme désolée ressemble à une solitude épouvantable.--Seulement, chère

amie de mon cœur, tu répètes les leçons de ton enfance et tu ne sais pas

ce que tu dis. Si tu le savais, je serais percé de désespoir et forcé de

renoncer à toi.

La vénération des Reliques des saints, aussi ancienne que l’Église,

t’embarrasse, ma chérie. Cependant les objets qui ont appartenu, par

exemple, à ton père te sont précieux. Si tu possédais une parcelle de

ses ossements, tu l’enfermerais avec soin dans un coffret capitonné et

tu regarderais quelquefois ce pauvre débris avec attendrissement.

Pourquoi veux-tu que Dieu qui est l’Amour même ne se complaise pas dans

les restes mortels de ceux qui furent ses grands amis sur la terre et

qui partagent aujourd’hui sa gloire? L’Église romaine (quelles que

puissent être à cet égard les calomnies hérétiques) enseigne simplement

que l’Esprit de Dieu, c’est à dire, la Troisième Personne divine réside

sur la dépouille des saints, comme ces parfums puissants qui ne peuvent

se détacher des objets qu’ils ont saturés, et, qu’à ce titre, la

dépouille des saints mérite, non pas l’adoration, mais un culte

d’honneur et de vénération profonde. Voilà tout. Je ne comprends même

pas qu’une chose aussi naturelle puisse être un sujet d’étonnement. Je

donnerais ma vie pour baiser les os de Joseph dont il est parlé dans

l’Exode, XIII, 19, et je crois, sur le témoignage de Dieu, que les plus

grands miracles peuvent être opérés par de saintes reliques. Je te

recommande le texte du quatrième livre des Rois, XIII, 21 et celui de

l’Ecclésiastique, XLVIII, 14.

Je souffre beaucoup de te savoir encore hérétique, mais, mon cher amour,

je ne suis pas inquiet. Il est évident pour moi que Dieu te désire et

qu’il t’appelle. C’est pour cela qu’il t’a donné de l’amour pour moi. Il

fallait que ton cœur fût attendri, amolli, rendu humble par l’effet

d’une tendresse humaine. Tu penseras un jour comme moi ou plutôt tu

_sentiras_ comme moi et les objections que tu peux avoir aujourd’hui te

sembleront bien peu de chose.

Je me rappellerai, je crois, toute ma vie, une visite que je fis, il y a

bientôt dix ans, à Lyon ville des martyrs, à la crypte où sainte

Blandine et saint Pothin expirèrent après d’horribles supplices pour

l’amour de Jésus sous le règne du _doux_ philosophe Marc-Aurèle. Je

reçus là une des plus vives impressions dont l’âme humaine soit capable.

Je fondais de tendresse, je sanglotais de joie et cette impression a

duré longtemps. J’eus alors une lumière de plus sur les saints, sur

l’Amour du Dieu vivant résidant au milieu de ses morts bien-aimés et je

sens bien que ni les séductions ni les tourments de ce monde ne pourront

jamais affaiblir cette clarté des cieux.

Chère Jeanne, mille fois aimée, aie confiance dans ton âme, dans la

belle âme que Dieu t’a donnée, ne te défie pas de ton cœur. Il sera

toujours plus grand, plus fort, plus généreux que ton esprit, lequel te

perdrait infailliblement si tu avais le malheur de ne compter que sur

lui.--Si tu savais comme je méprise le mien, comme je le bafoue et comme

je le flagelle aussitôt qu’il entreprend de commander à mon cœur dont il

ne doit être, _suivant la nature_, que le très humble et très obéissant

domestique. Nous avons été formés à la ressemblance de Dieu, du Dieu qui

est Trois en Un, le Père et le Fils dans l’unité de l’Amour. Ce qui

correspond en nous au Père, c’est l’ensemble merveilleux de nos organes

physiques et intellectuels; le Fils est représenté par la faculté de

connaître, c’est à dire la Raison humaine; mais tout cela ne serait rien

sans le don d’Amour qui surpasse tout, qui est plus grand que tout, qui

fait en nous l’harmonie suprême. Ceux qui n’obéissent qu’aux deux

premiers sont des brutes de chair et d’orgueil. Ceux qui suivent le

Troisième resplendiront un jour comme des soleils,--fussent-ils des

monstres de laideur, fussent-ils des idiots, fussent-ils chargés de tous

les crimes et de toutes les ordures de l’humanité.

Bien-aimée, j’écrirai un jour pour toi et pour d’autres ce que je pense

de l’amour, car cette lettre trop courte et trop écrite à la hâte ne

permet guère l’expression de pensées aussi sublimes.

Demain, songes-y bien, c’est une des plus grandes fêtes de l’Amour.

C’est la fête de tous ceux qui ont aimé Jésus-Christ, qui lui ont donné

leur âme et leur sang par pur _Amour_, qui ont été sans orgueil, sans

confiance en eux-mêmes et qui à cause de cela éclatent de la plus

inimaginable splendeur.

A demain donc, ma Jeanne chérie. Je t’adore et je supplie Notre Seigneur

Jésus et sa Mère de te bénir et de ravir de joie ta chère âme. Je t’aime

d’un amour si grand que je consentirais à n’avoir _jamais_ de bonheur si

je pouvais, à ce prix, te faire entrer dans la lumière.

Ton Léon Bloy.

Dimanche 3 novembre 89.

Que ta lettre est belle, ma Jeanne bien-aimée, qu’elle est touchante et

que les opérations de Dieu sont admirables dans ta chère âme. Ah! tu

m’as rendu heureux aujourd’hui, je t’assure, bien heureux et bien fier

de toi, ma généreuse, ma parfaite amie. Il est enivrant pour moi d’avoir

été l’occasion de la lumière qui t’arrive et d’avoir obtenu si tôt ce

que j’osais à peine espérer. Bénis soient les Saints, bénis soient les

Morts, bénie soit la Très pure Vierge Marie _dont je porte le nom_ et

dont l’intercession toute-puissante a opéré ce prodige.

Je le désirais tant, mon amour, et j’osais si peu t’en parler, par

respect pour la liberté de ton âme et par crainte de t’épouvanter! Tu

verras, mon doux ange de miséricorde et de lumière, comme nous allons

être encore mieux unis maintenant qu’il ne pourra plus exister entre

nous de capitale objection, comme nos entretiens déjà si doux, vont

devenir suaves et ravissants! Et quand notre Père Jésus, plein de

tendresse et de pardon, voudra nous donner enfin l’un à l’autre par le

sacrement du mariage qu’il a institué, notre bonheur sera si grand et si

pur qu’il semble que les habitants du paradis pourront l’envier. C’est

toi-même, ma chère épouse bien-aimée, qui seras alors, qui es déjà mon

paradis de délices et remarque bien, mon amour, que ce mot n’est pas une

simple caresse de langage, une de ces tendres exagérations par

lesquelles les cœurs épris essayent de mettre un peu d’infini dans leurs

sentiments. Il est rare, tu le verras, que je parle, sans savoir

profondément ce que je dis. Le deuxième chapitre de la Genèse où se

trouve décrit le paradis terrestre est, à mes yeux, une figure

symbolique de la _Femme_. C’est une des découvertes dont je suis le plus

fier, car je t’assure que cette exégèse est d’une beauté incomparable.

Ah! Seigneur Jésus! que nous serions heureux dans la solitude, occupés

uniquement de nous aimer en Dieu et de travailler pour nos frères en

étudiant sa sainte Parole! Quelquefois, quand je pense à cela, mon cœur

oppressé de désir est agité de palpitations presque douloureuses et il

me semble que je vais tomber en défaillance.

Dieu t’aime beaucoup, mon élue, ma belle conquête, ma ravissante et ma

délicieuse terre promise. Dieu te prouve sa tendresse d’une manière

exceptionnelle. Quoique les conversions ne soient pas des événements

très rares, la tienne, est, à coup sûr, d’une espèce extraordinaire.

Vois combien les mouvements de la grâce ont été rapides en toi. Tu ne

peux pas en juger aujourd’hui, mais plus tard tu verras clairement ce

spectacle magnifique, tu connaîtras vraiment le don de Dieu et ta

reconnaissance pour lui sera sans bornes. Quel bel avenir que le nôtre,

ma chérie! Car je veux accepter et croire pleinement ce que tu me dis.

Je veux être persuadé que tu as raison de m’annoncer la fin prochaine de

mes souffrances et que Jésus en t’appelant à son service t’en a donné

l’assurance. Évidemment il doit en être ainsi. Tout ce qui nous arrive

est trop étonnant, trop surnaturel, trop marqué de la Main divine, pour

qu’il nous soit possible de supposer que cette Main va nous abandonner à

moitié chemin, c’est à dire, avant de nous avoir portés l’un et l’autre

dans quelque séjour de lumière.

Tu n’ignores pas, ma chère prédestinée, que tu es traitée avec une

grande douceur, mais si tu savais les joies qui t’attendent! Si tu

savais les délices du Saint Esprit qui vont descendre en toi aussitôt

que tu auras connu les sacrements de la sainte Église infaillible! Ces

joies sont telles, vois-tu, que le monde entier paraît un amas de boue,

qu’on livrerait avec transport ses membres aux plus effroyables

bourreaux. Je te le dis par expérience, il est impossible de comprendre

ces choses ou de les imaginer, quand on ne les a pas éprouvées. Tu seras

ivre de bonheur et pourtant très lucide, saturée de lumière. Ton cœur

plein de Jésus, tu le trouveras pesant comme un monde et cependant, si

doux, si délicieusement doux à porter que tu demanderas avidement

d’autres fardeaux pour éprouver ta force. O ma belle, ma tendre amie, ma

Jeanne adorée, que tu es digne d’envie et que je suis heureux d’avoir

été choisi pour devenir le compagnon de ton pèlerinage merveilleux, ma

petite femme de bonne volonté dont l’Amour de Dieu veut faire une de ses

saintes.

Les hommes qui ont prétendu être plus sages que leur Mère, il y a 300

ans et qui, en réalité, ont privé tant de peuples et tant de générations

de ces pures délices, inconnues de l’orgueil protestant, ces prétendus

réformateurs furent vraiment de bien cruels homicides et qui pourrait

mesurer leur effrayante responsabilité?

L’Angleterre, tu le sais, s’appelait autrefois, la _joyeuse Angleterre_

et depuis qu’elle a cessé d’obéir au prince des Apôtres pour s’aplatir

devant l’infâme Tudor qui fut un monstre de luxure et de cruauté,--elle

est devenue, la pauvre nation, semblable à un enfer de mélancolie. Il en

est ainsi, plus ou moins, je le suppose, des autres nations détachées de

la véritable Église. Il est possible que l’orgueil de la spéculation

intellectuelle y ait gagné quelque chose, mais à quel prix, grand Dieu?

Pour qui connaît l’Écriture et la Tradition et l’histoire humaine tout

entière, la Joie est le signe le plus infaillible de la présence de Dieu

et c’est pour cela que les gens du Nord quand ils sont rongés de

tristesse, viennent visiter les pays latins qui, seuls, ont conservé

quelque chose de l’admirable joie des premiers chrétiens qui mouraient

d’amour encore plus que de la dent des lions ou de la griffe des

persécuteurs.

J’y pense, ma chérie. Apprendras-tu _tout de suite_ à ta mère ce

changement? Peut-être ai-je tort, mais je crois que ce ne serait pas un

acte prudent. Fais-y bien attention. Tu n’as pas le devoir de l’avertir

à l’avance et cette démarche aurait pour effet probable des objections

ou des reproches, enfin, toute une correspondance pénible dont ton âme

aurait à souffrir et il est nécessaire que tu aies une grande sérénité.

Je compte beaucoup sur ta sagesse, ma chère mignonne, et je compte

encore plus sur Dieu qui t’inspirera.

Voici deux ou trois heures que je t’écris, mon bon ange, car je suis

très lent. Je vais donc m’arrêter. J’aurais voulu t’écrire une lettre

sublime qui fût pour toi comme du feu et de la lumière, mais je me sens

très bête aujourd’hui et je n’ai rien pu trouver, sinon que je t’aime de

plus en plus et que je mourrai de chagrin si nous ne devons pas nous

marier bientôt.

Au revoir donc et à mercredi soir...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J’aurai vu le père Sylvestre[1] mercredi.

[1] Le même Père franciscain qui administrait Barbey d’Aurevilly

environ six mois auparavant, fut choisi par Léon Bloy pour donner à

sa fiancée le premier enseignement de la religion catholique.

Je suis heureux aujourd’hui et plein d’espoir.

Ton Marie-Léon Bloy.

Mardi soir (le 5 novembre).

Jeanne, ma femme bien-aimée, mon très doux ange, tes lettres me font

mourir de bonheur et d’amour. J’ai passé deux jours cruels hier surtout,

rassure-toi pourtant, je ne suis pas sans espérance. Mais je suis navré

de n’avoir pu répondre aujourd’hui à ta seconde lettre bénie. Je veux

t’écrire en hâte dans un café où j’attends par force un ami qui ne vient

pas, hélas! Si je n’ai ni le temps ni la disposition d’esprit pour

mettre en ordre mes pensées, je veux au moins te dire que je t’aime

infiniment, que je suis fou de toi et que ma souffrance la plus cruelle

est de ne pouvoir te faire partager ma vie, chère colombe du déluge de

mes douleurs qui est venue m’apportant l’olivier divin de la

réconciliation. Tu parles de ta conversion, mais, ma reine chérie, tu

sauras plus tard quels changements admirables s’opèrent en moi depuis

que je te connais.

Enfin, nous nous verrons demain mercredi chez de bons et fidèles amis

qui t’aiment déjà. Je tressaille d’allégresse en y pensant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ma bien-aimée, ne t’inquiète pas. Cette réponse de ton amie danoise

n’est pas une surprise pour moi. J’avais le pressentiment que cela ne

réussirait pas, surtout parce que tu lui avais parlé de moi,--ce qui

l’inclinait à te juger et devait la mettre en défiance.

Je suis affligé _pour toi_ que tu aies fait une démarche inutile, mais

il est avantageux pour ton âme d’avoir fait une bonne expérience. Tu

croyais cette personne ton amie et elle ne l’est pas. Il est utile de

savoir ces choses, quand même on devrait en souffrir.

Tu sais, mon cher amour, que j’ai des idées sur l’_argent_ qui m’a tant

fait souffrir par son absence. Une de mes idées, c’est qu’il est--ce

métal mystérieux--en vertu d’un décret divin, le _signe de l’amitié_. Je

l’ai dit un jour à des imbéciles qui ont cru que j’exprimais une pensée

basse et cynique, alors que je leur donnais un aperçu du symbolisme le

plus transcendant: «Je reconnais un _ami_ à ce signe, qu’il me donne de

l’argent.» Toi, ma chérie, mon beau grand front de lumière, tu

comprendras, j’en suis sûr. J’ai des amis pauvres qui n’ont jamais pu

m’aider de leur bourse, mais je _sais_ qu’ils en souffrent et pour moi,

c’est absolument comme s’ils m’avaient donné des millions avec le sang

de leurs veines. Tu verras plus tard, mon adorée, comme cette idée est

grande et comme elle éclaire le monde si triste et si merveilleux, où

Jésus, le Fils de Dieu, a pu être vendu et acheté pour de l’argent.

Je trouve dans ta chère lettre un mot qui m’inquiète. Tu me dis que tu

veux faire le sacrifice de ton temps pour prier. Je crains une illusion.

Ce que Dieu demande à chacun de nous, c’est le sacrifice de notre

_volonté_, rien de plus et cela comprend tout.

Si les circonstances exigent que tu donnes pour un temps à des

occupations inférieures le temps que tu pourrais donner à la prière, tu

dois regarder cela comme un ordre de Dieu et croire que ce sacrifice lui

est plus agréable que ta prière, qu’il est lui-même, une prière

infiniment meilleure.

Pour ce qui est de mes souffrances, ma Jeanne bien-aimée, accepte-les

généreusement comme étant voulues par Dieu, et, je t’en prie, ne fais

pas trop d’attention à mes plaintes. Si je dois être malheureux, très

malheureux, longtemps encore--ce que je ne crois pas--tant mieux pour

toi. C’est qu’il le faut pour payer ta dette. Quand nous recevons une

grâce divine, nous devons être persuadés que quelqu’un l’a payée pour

nous. Telle est la loi. Dieu est infiniment bon, mais il est en même

temps infiniment juste et, comme tel, il se montre un créancier

infiniment rigoureux.--Il y a environ quinze ans, alors que tu étais

encore une fillette, j’ai passé des mois à demander à Dieu dans des

prières qui ressemblaient à la tempête, qu’il me fît souffrir tout ce

qu’un homme peut souffrir, pour que mes amis, mes frères et les âmes

inconnues de moi qui vivaient dans les ténèbres fussent secourues et je

t’assure, mon amour, que j’ai été exaucé d’une manière terrible.--Eh!

bien, je suis à peu près persuadé que c’est ainsi que je t’ai conquise

et que c’est par les douleurs infernales de quinze années que j’ai payé

les joies prodigieuses qui vont t’arriver.

Je te dis cela, ma chère femme adorée, parce que je veux tout te dire.

Mais je pense aussi que je vais avoir tout payé bientôt et qui sait si

ta conversion bienheureuse ne doit pas être le signal de ma délivrance.

Je suis forcé de m’arrêter ici. A demain, mon cher amour.

Ton Léon Bloy.

Mercredi matin, 6 novembre 89.

Ma bien-aimée,

Je t’ai écrit hier soir une pauvre lettre que tu as dû recevoir ce

matin, au moment même où je recevais la tienne qui m’a donné, comme

toujours, beaucoup de joie et un peu de tristesse. Il est fort pénible

d’avoir tant à craindre les yeux du monde.

Je voudrais pouvoir t’écrire une longue et intéressante lettre puisque

c’est à peu près la seule ressource qui nous reste. Mais l’horrible

nécessité me force à sortir. Je continue à souffrir beaucoup, mon ange

aimé, et ma principale consolation est de penser que mes souffrances,

acceptées pour toi, te seront utiles.

Que Dieu te bénisse entre toutes ses créatures et qu’il ait pitié de

nous _bientôt_...

Les démarches inutiles que tu as faites pour moi, ma très douce Jeanne,

me sont une preuve de plus de ce que j’ai toujours observé depuis un

grand nombre d’années. Jusqu’à l’heure inconnue de ma délivrance, _rien

ne doit me réussir_, pas même ce qui réussit à tout le monde. Je ne peux

pas périr. Je suis toujours soutenu d’une manière admirable,

incompréhensible, mais tout juste assez pour que je ne périsse pas et

pour que je subsiste dans une espérance invincible en souffrant sans

cesse. C’est ce que je t’expliquais hier soir.

Ce qui me fait penser néanmoins que j’arrive à la fin de cette période

si longue, si douloureuse et que le moment approche où j’aurai payé tout

ce que je _dois_ payer,--c’est que mes forces s’épuisent. Si cette vie

durait longtemps encore, je mourrais et cela ne se peut pas, puisque

j’ai _certainement_ une œuvre à accomplir.

Je veux espérer, mon unique amour, que ta réputation n’aura pas à

souffrir. Cependant, j’ai beaucoup d’ennemis et la malice des hommes est

grande. Il est possible que jusqu’au jour tant désiré où je pourrai

hautement t’appeler ma femme, il se produise des soupçons et de

malveillantes paroles et je ne pourrai pas te défendre, ma pauvre

enfant. Mais écoute, il faut bien se persuader que nous sommes comme les

premiers chrétiens _livrés aux bêtes_. Il faut mépriser cela et tout

endurer pour l’amour de Dieu. Tu appartiens au Seigneur des cieux et tu

es mienne, pour la vie et pour l’éternité. Tu dois être très vaillante,

très courageuse, sourde aux paroles injustes et aux paroles injurieuses.

Pour moi, je considère le monde (pour lequel Jésus a dit qu’il ne priait

pas) comme tellement vil que les outrages ne peuvent même plus

m’offenser. Si je ne me trompe pas, si je suis réellement appelé à faire

ce qui me fut dit autrefois, je dois m’attendre à toutes les

malédictions, à toutes les calomnies, à des montagnes de boue sur ma

tête et cela, je t’assure, ne me trouble pas.

Je suis forcé de m’arrêter ici, ma bien-aimée, pour aller souffrir

encore un jour. Dieu me traite avec une grande rigueur, que son saint

Nom soit béni!

Toi, mon adorée, quelles que soient les choses qu’on puisse te dire, un

jour ou l’autre, ne doute jamais de moi ni de mon amour qui est assez

grand pour tout accepter. Je suis fixé à toi d’une manière invincible et

si, par un miracle de l’enfer--pardonne-moi cette absurde

supposition--tu pouvais déchoir et te perdre toi-même, tu ne me perdrais

pas encore. Je serais encore ton époux, ton plus tendre ami et ton

compagnon dans la lumière du trône de Dieu où je te ramènerais doucement

par la main.

A ce soir, ma bien-aimée, je t’adore.

Léon Bloy.

Jeudi soir, 7 novembre 89.

Ma Jeanne bien-aimée, ma plus chère amie,

Je souffrais, hier soir, de ne pouvoir te parler et d’être forcé de me

séparer de toi. Mais il le fallait. Mes amis L... sont très sûrs, très

dévoués, très fidèles. Le mari est un compagnon de ma jeunesse longtemps

éprouvé. Il est de ceux dont je t’ai parlé qui souffrent, en vérité, de

me savoir malheureux et je ne pourrais pas l’aimer plus s’il était mon

frère. Mais je crains que sa femme ne te plaise pas. C’est une créature

très bonne et très simple, j’en ai la preuve. Seulement, c’est un esprit

étroit, incapable, ma chérie, de nous comprendre. Avant ton arrivée,

elle m’avait déjà fait souffrir et je commençais à regretter de t’avoir

fait venir dans cette maison. Elle ne s’en doutait pas le moins du

monde, je me hâte de le dire. C’est une âme fermée au surnaturel, à la

grandeur, c’est à dire à tout ce qui fait ma pensée et ma vie. Tu me

diras ton impression, puisque tu es restée, sans moi, auprès d’elle. Je

crains que ses réflexions ne t’aient dégoûtée.

Il faut bien comprendre ce que je t’écris, mon adorée. Cette femme est

une bonne créature, une des meilleures que j’ai connues, _mais dans

l’ordre inférieur_. Elle prétend avoir des idées exactes sur moi et me

connaître parfaitement et l’homme réel que je suis, elle est infiniment

éloignée d’en avoir conscience. Au fond à ses yeux, je suis malheureux

par ma faute. Elle ne sort pas de là et me condamne, elle qui me _doit_

peut-être son bonheur, si la vérité était connue, car son mari est un de

ceux pour qui j’ai le plus ardemment désiré de _payer_... Laissons cela,

ma bien-aimée. Je t’écris difficilement, à force de volonté, étant fort

accablé et triste à mourir. La journée a été affreuse. Il est vrai

qu’aujourd’hui, je n’avais pas à courir. Demain, seulement, je

recommencerai. Mais chez moi, une tristesse horrible m’a saisi, une

angoisse de l’enfer. J’ai cru voir un avenir si sombre, un tel refus de

la miséricorde sur moi qu’il m’a semblé que j’étais un agonisant. J’ai

mangé un morceau de pain qui me restait, puis à force de lutter contre

mes pensées, j’ai senti s’en aller mes forces et je me suis traîné

jusqu’à mon lit où un mauvais sommeil de 3 ou 4 heures est venu me faire

oublier ma souffrance.

Je t’écris cela, ma pauvre Jeanne, quoique je sache très bien que tu en

auras beaucoup de peine. Mais j’ai une idée fixe depuis longtemps. C’est

que je serai secouru, délivré, quand tu appartiendras véritablement à

Dieu dans son Église. Et cela presse d’une manière terrible, car mes

forces je le sens, disparaissent. Aucun homme ne pourrait résister à ce

que j’endure et j’ai le cœur si malade, en ce moment, si gonflé de

chagrin que les larmes m’empêchent presque d’écrire.

Accomplis donc ton sacrifice sans tarder, mon ange libérateur, ce

sacrifice qui doit te remplir de joie et de lumière, Il me semble que

Dieu qui exige tant d’une pauvre créature telle que moi aurait pitié de

nous deux, si nous pouvions, un jour, recevoir son corps sacré au même

autel.

Je t’embrasse dans la douleur et dans l’espérance _quand même_.

Lettres à sa fiancée · 第 13 / 20 题