Ma chère Jeanne bien aimée,
Je t’écris du fond d’un café où je suis forcé d’attendre. Tu penses
peut-être que je ne veux pas te répondre. Ma pauvre amie, j’endure des
peines horribles et j’ai craint de te désoler en t’écrivant. J’ai passé
une semaine d’agonie, au point d’en arriver à désirer la mort pour
échapper à tant de tourments, au point de désirer la folie, au point de
me reprocher comme un crime de n’avoir pas, dès le premier jour, pris la
fuite et de t’avoir condamnée à partager le destin d’un homme si
malheureux. Hier soir, je croyais que c’était la fin. Si tu m’avais
rencontré dans la rue, je t’aurais percé le cœur. J’étais ivre du désir
de la mort. Sans doute, on a toujours raison de conseiller la patience
et la résignation. Mais il y a tant d’années que je suis à la torture et
que je n’ai pas un jour de repos. Il y a dans ma vie une chose si
terrible et toi, ma chérie, qui m’es apparue comme une consolatrice,
comme un refuge inespéré, je ne puis te posséder! Tout cela m’accable,
m’écrase, me rend fou.
Demain matin, prie pour moi de toutes tes forces à cette chapelle.
Je te verrai dans l’après-midi, chez Mlle X..., puisqu’il m’est interdit
de te voir autrement.
Mais, mon Dieu, que cela est amer!
On me reproche quelquefois de ne pas travailler, de ne pas produire. Ah!
qu’il est facile de juger les autres, quand on a le ventre plein, qu’on
ne souffre ni dans son corps, ni dans son âme, et qu’on n’est pas,
chaque jour, dévoré par une angoisse mortelle!
J’ai fait plusieurs lieues aujourd’hui. Je t’écris à force de volonté,
ayant la fièvre et sachant à peine ce que j’écris.
Et malgré tout, je ne peux pas me défendre contre l’espérance. Un ami
fort étrange m’a dit aujourd’hui qu’il pensait me faire avoir une place
excellente, 5 ou 600 francs par mois et voilà maintenant que je rêve,
car ce serait la délivrance.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Léon Bloy.
Mardi soir, 22 octobre 1889.
Ma chère Jeanne bien aimée,
Je t’écris comme la dernière fois, dans un café. Je n’aime pas beaucoup
cela, mais ma vie errante le veut ainsi.
Rassure-toi cependant, mon amour. Je ne suis pas souffrant et ma
tristesse ordinaire est aujourd’hui sans amertume. J’ai manqué hier mon
éditeur, mais aujourd’hui, j’ai pu tirer de lui la petite avance qui
assure ma semaine...
Tranquillise-toi donc, ma douce bien-aimée, ma chère consolatrice mille
fois bénie.
J’ai peur de t’avoir mis en retard hier et cette pensée m’a tourmenté.
Mais je suis si lâche quand il faut me séparer de toi, quand je ne dois
plus voir tes beaux yeux si compatissants, si tendres pour moi, si
touchants! O ma fiancée que je t’aime, et que je me sentirais fort si tu
étais toujours auprès de moi pour soutenir ma pauvre âme! Il m’est
impossible de passer un seul instant sans penser à toi, sans te couvrir
de baisers, sans te bénir du fond de mon cœur où tu es assise, sans te
désirer éperdument de toutes les énergies de mon âme et de toutes les
puissances de mon être. Car je sens bien, quels que puissent être les
obstacles, que tu m’appartiens, que tu es vraiment ma femme, que nous
sommes désormais un même cœur... et que c’est Dieu qui le veut ainsi.
Tu avais raison hier. Nous sommes impatients parce que telle est la
nature de l’amour que les anciens appelaient du nom même du
désir--Cupido--mais il y a peu de temps que nous nous connaissons et nos
affaires, en somme, ont été très vite. Si cela continue ainsi, nous
serons bientôt unis l’un à l’autre complètement et pour toujours. Mon
adorée, il me semble qu’à ce moment je deviendrai fou de joie.
As-tu bien songé, mon très doux ange de lumière, que tu auras un enfant
malade à soigner, que j’ai l’âme criblée de blessures et que bien
souvent tu me verras triste...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’ai été aimé pourtant, grandement aimé jusqu’à la mort, par une pauvre
femme qui s’est complètement donnée à moi. Je ne puis y penser sans être
navré de pitié, car je ne l’aimais pas, quoique elle fût assez belle.
J’ai vu clairement alors ce que c’est que l’âme humaine et combien nous
devons peu compter sur notre corps quand il veut, à lui seul, nous
rendre heureux.
Il est étrange, ma très pure amie, que je vous écrive ces choses. Mais
j’ai fini et je n’y reviendrai plus. Il fallait que rien de moi ne te
fût inconnu. Je t’aime, Jeanne, de toutes les façons imaginables, c’est
à dire comme une épouse _chrétienne_ doit être aimée de son mari et
j’éprouvais le besoin de te le dire, pour que tu sois bien assurée que
je serai pour toi un véritable époux et que tu réalises vraiment pour
moi l’_idéal_, comme tu me le disais toi-même l’autre jour, en
t’adressant à moi.
A dimanche donc, chez Mlle X..., en attendant que tu aies fait ton
déménagement et que tu puisses venir chez moi, déjeuner ou dîner.
Que je serai heureux le jour où tu pourras me donner une journée
entière, ma chérie!
Je t’envoie mille baisers et je suis à toi, _devant Dieu_, complètement
et pour toujours.
Ton Léon.
P. S.--Dimanche, apporte-moi, chez Mlle X..., le manuscrit de mon
article _Le fumier du lys_. J’en aurai besoin.
En attendant, envoie un mot de tendresse à ton ami qui meurt d’amour
pour toi.
Rue Blomet, 24 octobre 1889.
Ma chère Jeanne, ma petite femme bien aimée,
Voici une lettre très douce et très bienveillante de ta mère, que j’ai
reçue ce matin, en même temps que la tienne. Tu le vois, nous avons fait
un pas de plus. Nous voici engagés maintenant d’une manière aussi
absolue que si nous avions reçu le sacrement de mariage qui doit nous
donner tant de bonheur. Tu es à moi et je suis à toi pour la vie, quoi
qu’il puisse arriver. Dieu nous mène visiblement par des voies
extraordinaires et le consentement de ta mère est à mes yeux un signe de
plus, un signe suprême qui me remplit de confiance en me délivrant de
mes dernières craintes.
Je commence par t’informer que j’ai reçu ta carte peu de temps après ton
départ lundi. Elle ne s’est pas égarée, comme tu le craignais. N’ayons
aucune inquiétude de ce genre, mon adorée. Je te l’ai déjà dit, nous
sommes bien gardés et il ne nous arrivera aucun mal. De ton côté, tu as
dû trouver hier soir, rue Lafayette, ma lettre amoureuse.
Comme nous nous chérissons, ma petite Jeanne, comme nous sommes bien
dans le cœur l’un de l’autre! Comme nous serons heureux, aussitôt que
Dieu le voudra! Tu as bien raison de m’écrire que tu prévois une vie
glorieuse pour nos deux esprits. Tu as très bien compris ma situation,
et la détresse de ta chère âme souffrante t’a éclairée sur ma propre
détresse. Il est bien vrai que ton amour me sauve. Je périssais sans
secours. Complètement privé de bonheur, le pauvre Marchenoir ne pouvait
plus combattre, ne pouvait plus vivre. Avec toi, mon cher amour, je
serai tout fort. Nous nous aimerons, nous prierons ensemble, nous
étudierons ensemble la Parole sainte, et Dieu me rendra l’admirable
lumière qu’il avait éloignée de moi pour m’enseigner à souffrir dans les
ténèbres. Avec toi pour me soutenir à chaque pas, il n’y aura plus de
découragements, ni de défaillances, et j’accomplirai, je le sens,
quelque grande œuvre que l’amour de Dieu et ton amour m’auront inspirée.
Quel avenir merveilleux!
Sans doute, il est très dur d’attendre, surtout pour moi, à cause de la
violence passionnée de ma nature, mais qu’il me vienne un peu de secours
d’une manière quelconque, qu’il me soit donné de rester chez moi, sans
angoisses, sans inquiétudes d’ordre matériel, je me réfugierai dans un
travail acharné, dans la prière, dans la pratique sainte des sacrements
de ma Mère Église, et je pourrai penser à toi, mon doux ange de paix,
sans trop d’impatience.
Tu me parles de la Croix, de la très sainte et très adorable CROIX, qui
est le plus grand et le plus beau de tous les mystères. Quelle joie
quand nous pourrons l’étudier et l’approfondir ensemble! Car je crois
être sûr que c’est en ce point que je suis appelé à recevoir le plus de
lumières et que je n’ai tant souffert que pour me préparer à cette
prodigieuse faveur.
Songe, ma bien-aimée, que c’est le point central. _Stat Crux dum
volvitur orbis_, dit l’Église romaine, c’est à dire la Croix est debout
et immobile pendant que l’univers accomplit ses évolutions. Souviens-toi
aussi de cette chose qui me fut autrefois révélée et que _seul_ au monde
j’ai pu dire, à savoir que ce Signe de douleur et d’ignominie est la
figure la plus expressive du Saint Esprit. Jésus qui est le Fils de
Dieu, le Verbe fait chair et qui représente toute l’humanité, porte donc
cette Croix qui est _plus grande_ que Lui et qui l’accable. Il faut que
Simon de Cyrène l’aide à la porter. Quand je pense à ce grand personnage
mystérieux, choisi de toute éternité, parmi des milliards de créatures,
pour _aider_ un jour la Seconde Personne divine à porter l’image de la
Troisième, je suis pénétré d’un respect infini qui ressemble à de
l’épouvante.
Le nom de Simon veut dire: Obéissant et c’est la Désobéissance qui a
imposé la Croix, c’est à dire le Saint Esprit, sur les épaules de cet
autre obéissant qui est Jésus-Christ. Remarque bien, Jeanne, que cela
fait _trois_, deux Obéissants pour porter le fardeau terrible de la
Désobéissance et que ce trio lamentable est en chemin pour aller vaincre
la mort. Quel abîme!
Vivant sans cesse auprès de toi, ma chère compagne, et reposant parfois
ma tête lassée sur ton cœur, je me replongerais avec ivresse, avec mon
enthousiasme d’autrefois dans ces études admirables qui nous
rempliraient de l’amour de Dieu. J’en suis sûr, nous ferions des
découvertes sublimes. Mon doux Sauveur Jésus, quand donc cette joie
parfaite, ce paradis sur terre, nous sera-t-il accordé? Qui sait? Ma
fiancée chérie, mon très doux cœur, ma fleur d’amour, cela dépend
peut-être de toi. Je pense quelquefois que Dieu attend pour nous unir
que tu appartiennes aussi bien que moi à sa véritable Église qui fut la
mère et la nourrice du monde chrétien--quand tu auras pu vaincre d’une
âme généreuse les préjugés et les _ignorances_ de ton éducation
luthérienne. Remarque bien, mon amour, que je ne veux exercer sur toi
aucune pression. Je te laisse avec confiance entre les mains de Dieu,
ainsi que tu le reconnais toi-même. Mais tu as déjà senti la beauté
supérieure de nos prières, de nos cérémonies, de nos églises et pour moi
c’est un signe que tu ne tarderas pas à comprendre que c’est parmi nous
et non ailleurs que se trouve la vraie tradition apostolique,
œcuménique, universelle, le vrai trésor de la Joie divine et la vraie
demeure du Saint Esprit.
N’oublie pas d’aller entendre la grande messe des Morts, le 2 novembre,
dans une grande église, à Saint-Germain-des-Prés ou à Saint-Roch.
Je te recommande le chant sublime, _surhumain_ du _Dies iræ_. C’est, je
crois, la plus belle chose qui ait été accordée à l’humanité. Dimanche
prochain, j’apporterai pour toi, chez Mlle X..., un livre très bien
fait, qui te permettra de suivre en même temps les paroles et la
musique.
Il y a dans l’Église catholique une croyance fort touchante, et qui te
plaira. C’est que les âmes des morts pour lesquels on prie obtiennent de
Dieu le pouvoir de protéger et de secourir _temporellement_ les
chrétiens pieux qui leur font cette charité. Tu prieras donc avec
confiance en ce jour pour l’âme de ton père et je ne serais pas surpris
que ta prière fût récompensée de quelque manière sensible et visible.
J’en ai vu des exemples.
Au revoir donc, ma petite femme bien aimée, bien tendrement aimée. Je
prends ton cœur et je mets le mien à la place.
Espérons beaucoup.
Je t’envoie mille baisers.
Léon Bloy.
J’ai beaucoup de choses à te dire encore. Ce sera pour une autre fois.
Puisque tu dois partager ma vie, je dois te révéler tout ce qui me
concerne et j’aurai à te faire une confidence douloureuse qui te fera
mieux comprendre ma tristesse habituelle.
Je ne puis fermer ma lettre sans te dire encore une fois que je t’aime,
que je t’adore, que tu es ma vie, mon unique amour, ma lumière, mon
espérance et ma joie, et que je tomberais peut-être dans le désespoir si
je venais à te perdre.
Je te couvre de baisers.
Léon.