«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je
rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche,
et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.»
--Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.
«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours.
J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui
s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide, transparente comme du
cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.»
--Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me
dit Jenny avec un sourire sarcastique.
«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas
une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des
espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays,
sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau
poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains,
d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était
pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus
étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons
n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller
avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette
onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon
Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en
perles sur cette peau brune et veloutée!...»
Jenny fit un mouvement d'impatience.
«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir.
Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja
danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un
_khyourou_, un _giet_, en accompagnant sa belle voix sonore du péha,
espèce de guitare à trois cordes.
«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait
de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres;
conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la
satisfaire.
«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait
enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me
faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec
une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions
joyeusement ce frugal repas.»
--Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de
Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré
Gessner.
--Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des
idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour
elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou
malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa
part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime
tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui.
«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras
m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien,
n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me
parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours
malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux
corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon
existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un
moment d'ennui, et sans voir âme qui vive.
--Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la
misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.
--Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de
souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV,
_difficile à amuser_, ainsi que disait madame de Maintenon.
C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est à prendre ou à
laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener
à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par
des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de
ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi,
Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous
arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron,
et six rameurs.
«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.
«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de
chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces
de ses oeuvres mortes hors de l'eau.
--Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé
ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou
je te casse la figure avec cette rame.
--«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid--Mais, quoique
Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des
brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La
damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il
me fut impossible de la manoeuvrer. Un second brisant nous emplit
tout-à-fait.
--Il n'y avait pas une minute à perdre.--Daja, suis-moi, dis-je à
l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort,
car elle nageait comme une dorade.
«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur
la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied,
je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la
chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se
précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer sur elle si j'étais
fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours,
et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau;
car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.
«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre
mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.
«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en
plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à
une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue
jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y
avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout
ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de
l'eau, et de crier;
--Daja, au secours!...
«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de
mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec
ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais
dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec
violence, et avançait quelque peu en criant au secours.--Lorsque tout à
coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous
fait couler à fond Daja et moi.»
--Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec
sang-froid.--Heureusement, lui dis-je...
«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant
à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis
cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin,
toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je
revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital.
«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.--Ah! cordieu! me dit-il
en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment
êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés...
--«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos
souvenirs... Et Daja?
--«Qui ça, Daja?... un chien.
«Je réprimai un mouvement d'impatience.--Savez-vous où est Fritz, mon
valet de chambre, monsieur Duclos?...
--«Il est sorti, et va revenir dans une heure.
--«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...
--«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus
comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de çà, de là,
et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me
réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous
rappelez-vous?
--«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces
souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me
trouvais sur le sort de Daja.
--«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons
de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers
de la division entretenait une fille du pays... Très
bien.--C'est-à-dire, je dis très bien,--ce n'est pas dire qu'il
l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;--c'est une réflexion que
je fais... Très bien.--Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il
n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent:
il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes
et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la
farce qu'on lui a faite? Devinez!
--«Dites... dites donc...--Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car
je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le coeur.--Duclos
continua...
«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille...
L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade.....
Qu'est-ce qu'on va faire?--On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon
coeur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre
pays, la belle aux yeux doux...
«--On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me
jetant à demi hors de mon lit...
«--Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est
du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait cela?
peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui
était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme
Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas
tout.
«--Comment, ce n'est pas tout!...--Et je croyais rêver, Jenny, en
parlant à Duclos, j'écoutais machinalement...
«--Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez
jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là...,
voilà-t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni
deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle
croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de
nous brûler comme eux après le _de profundis_ qu'est-ce que fait donc
mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de
l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant de
leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la
chose devenait rare.
«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux
tremblement me saisit,--une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le
temps de crier Daja, et je m'évanouis.»
* * * * *
Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé
Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur
son joli visage.
--Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était
brûlée, vous croyant mort?
--C'était elle, Jenny...
--J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas...
Cette fille était folle...
--Folle à lier! répondis-je...
A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle
voulait sa toilette.
--Sans doute, lui répondit-elle.
En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait
un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie;
elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que
lui donnait son émotion... C'était si naturel!...
--Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car
je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez
madame d'Arville?
--A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir.
Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie
est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste,
pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance
et de grâce.
Une idée me vint...
--Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et
finissant d'agrafer un bracelet.
--Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux
brillants..., ces joues rosées...
--A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser...
N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré
vous?...
Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...
--Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny,
que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle,
éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...;
je serais si heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny.....,
le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je...
--Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?...
Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à
quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la
bonne heure...
--Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny...
--Vous êtes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant:
--Julie..., ma voiture.
Je ne pus retenir un mouvement d'impatience.
--Holà!..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on
m'entoure d'hommages, et si j'étais coquette...
--Quant à cela, ma chère, je ne suis plus un enfant, et je suis arrivé à
ce point d'insouciance qui fait que je me contente d'une seule
conviction.
--Et laquelle?...
--C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants à la fois. Or,
avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses
maîtresses: aussi j'espère bien en trouver en Angleterre... où je vais.
--Ah! du dépit!... un départ!... c'est fort gai, dit Jenny
nonchalamment.
--Du dépit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrangé depuis longtemps;
car voilà un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le
pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du
voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier...
Lisez.
Jenny prit brusquement la lettre et lut:
«J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa dormeuse et son briska
seront prêts demain vendredi, ainsi que les caisses à chapeau de femme,
etc.»
--Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prévenir, sans égards...,
sans mesure...
--Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et
puis, j'aurais écrit à ce cher Octave.
--A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez,
vous avez le beau jeu...
--Ecoutez donc, ma chère, on joue, c'est pour cela.
Et lui baisant la main, je sortis...
* * * * *
Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa à lord Nottington
qui me la demanda.
* * * * *