«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral ***
m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet
horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes
instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de
cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient
mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé
Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont
tous comme ça.
«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos,
qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il
devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement
imprévu venait bouleverser ses arrangements.
«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de
déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère
et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire.
«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la
chaudrerie de ce village, il me dit:--Enfin nous voilà tranquilles
jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter
(c'était son mot).
«--Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de
souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous
le permettent.
«--A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir
sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en
attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me
préparera à bien dormir.
«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait,
et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.
«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est
un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où
l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des
aliments pour les pauvres.
«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou
danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens.
«Après que ces bayadères, selon le voeu de leur religion, qui prescrit
deux ablutions par jour, eurent été se baigner dans l'étang, la
conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un
bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser
devant moi.
«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement
qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou
plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et
veillerait toute la nuit.
«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir
danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon
camarade.
«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants
témoignèrent leur joie par les exclamations de _nela doré!_ _maaradjha!_
ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.
«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet
usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller
abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on
joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin
dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach....
J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos...
Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce
pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure
éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager
quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.
«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...--Eh bien!
me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable,
avec vous on ne peut compter sur rien... Encore une fois... nous ne
soupons donc plus?
«--Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au
bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller
prévenir les bayadères.
«--Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le
souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est
le contraire...
«--C'était une surprise, mon cher Duclos.....
«--Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au
monde, c'est une surprise...
«--Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une
couronne et des pétards, monsieur Duclos?...
«--Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne
ensemble quinze jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les
pétards.
«--Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous
faisait pas de surprise...
«--Je vous remercie bien, Monsieur.--Quand je m'attends à boire du
punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,--ou si
je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,--me répondit-il d'un
air piqué.
«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si
loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18...,
ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec
une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident
inattendu jeta dans sa journée.
«La danse commença,--elles étaient sept bayadères. La musique résonna,
et fit retentir la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des
caresas, des matatans et autres instruments du pays.
«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était
si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites
plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur
le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or
et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes
d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture
d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs
poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si
particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos
brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans
une pauvre chaudrerie du Carnate.
«Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis signe de cesser,
au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini
par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu
depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes
conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des
pensées malhonnêtes.
«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces
bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les
surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...
«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un
Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour
m'être agréable.--Je leur indiquai la _Kamie_, que j'aimais beaucoup et
que j'avais déjà entendue à Surate.
Elles me chantèrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, épopée
maratte pleine de grâce et de fraîcheur.
«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent
commencer un autre _giez_ ou poëme; mais je les remerciai, et après que,
selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un
plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,--tous les
spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la
chaudrerie.
«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi
je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis,
respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si
nourrie et si parfumée...
«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon
palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné...
«Une voix de femme me répondit:
«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec
mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de
mongaries,--Daja.--Son coeur s'est ouvert en votre faveur comme le
sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!
«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au
pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres.
«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset
jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le
lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances
m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,--mais alors elles
ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête
intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami
Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.
«_Tembrane meharsa!_ Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui
me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à
faire à Duclos. Elle s'en alla.
«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous
nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé
de moi.
Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune...,
elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint
un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère
et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et
disparut.
«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de
mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je
vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle
s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la
consoler...»
--Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.
--Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je.