MON AMI WOLF.

J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques

lettres, car en vérité je croyais rêver.--Un capitaine de frégate de mes

amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles

étaient les conditions de ce duel meurtrier.--A cinq pas, un pistolet

chargé et l'autre non.--

Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon

digne témoin sur ce qu'il appelait ma _crânerie_.--Vous aurez cherché

l'affaire, me disait-il,--comme cette fois à la Martinique.--Vous avez

aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur...

Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et _tutti

quanti_.

--J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,--il me

répondait à cela:--Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit

ordinairement que de l'eau;--il est connu pour sa douceur, son humeur

triste et solitaire.--Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et

vous ait insulté le premier;... c'est impossible.

--Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je...

--Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit

l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur...

--C'était à devenir fou, aussi je me tus.--Je fermai mes

lettres,--donnai quelques commissions à mon valet de chambre,--demandai

un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin.

--Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà;... Il vint au-devant de

moi;--il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses

cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu

d'hommes d'une beauté aussi remarquable.

--Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche...

--Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour

_me monter_ comme on dit,--pour me mettre au niveau de cet horrible

combat:--impossible:--j'allais là me brûler la cervelle sans colère,

sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point

d'honneur,--car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si

j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une

insulte irréparable.--Aussi j'aimais encore mieux me battre presque

sans savoir pourquoi;--sans lui en vouloir;--car malgré son crime je ne

le haïssais pas, il s'en faut.

--Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière

influence.--Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable

sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa

maudite confidence;--et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce

qui est extraordinaire.--Tout cela faisait que je ne pensai pas un

instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à

m'étonner de tant de choses inconcevables.

--Messieurs, dit mon témoin,--toute représentation est sans doute

inutile...

--Inutile! répéta Wolf.

--Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre,

dit le témoin de Wolf.

--Nous le savons,--répéta Wolf.

--Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine

d'une voix grave.

--Ce témoin de Wolf--mesura cinq pas...

--Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les

visiter.

--Je m'y oppose formellement, Monsieur,--m'écriai-je en l'arrêtant...

--Wolf me prit la main, la serra fortement et me

dit:--Capitaine,--bien,--mais j'ai à vous faire une demande:--Vous

confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir--quoique ce

soient mes armes?

--Avant que nos témoins aient pu rien empêcher--j'avais pris les

pistolets et je les présentais à Wolf,--Il en prit un.

--Je pris l'autre.

--Le coeur me battait horriblement.

--Quoique la conduite singulière de Wolf me fît penser que peut-être

tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise

plaisanterie,--pourtant je me plaçai en face de Wolf.

--De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai

presque heureuse.--Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et

appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis

levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de

reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,--leva son

pistolet et m'ajusta.

--Je l'ajustai à mon tour;--les canons des deux pistolets se touchaient

presque.

--Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins.

--Oui...

--Mon Dieu, pardonnez-leur,--dit en anglais le vieil officier taciturne,

en frappant dans ses mains.

--Nos deux coups partirent ensemble.

--J'eus un moment d'éblouissement,--causé par la flamme et l'explosion

du coup de Wolf,--et quand au bout d'une seconde je revins à moi,--je

vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son

coude...

--Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir...

car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas

moi... Pardon, mon ami,...--pardon... pardon...--

--J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,--je vous pardonne ma

mort, dit-il d'une voix faible...--Puis s'approchant du mon

oreille,--ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:--Mes

mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....--oh

Pépa!...

--Et puis il mourut.

--Ma balle lui avait traversé la poitrine.

--Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux

pistolets.....

La coucaratcha (II/III) · 第 18 / 55 题