WOLF.

--Qui t'a remis cela,--demandai-je à mon laquais?

--Capitaine, c'est un officier anglais,--un beau, grand jeune homme

brun.--

--C'est bien, va m'attendre à bord.

J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.--Mon ami Wolf s'y trouvait

déjà.--Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même

une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.--

Il vint à moi, et, me tendant la main:--J'étais sûr de vous voir, me

dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une

sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure...

Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais

lui être utile.

--Mon cher ami,--puisque vous me permettez de vous donner ce

nom,--répondit-il,--j'ai d'abord mille excuses à vous faire d'avoir

abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable

histoire.

--Ma foi,--lui dis-je (et c'était vrai)--que le diable m'emporte si j'y

pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au

roman, mon cher Wolf... et vous vous serez _vanté_,--ne parlons plus de

cela... encore une fois je l'avais oublié.

--Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas

_vanté_;--tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,--et vous êtes le

seul,--ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus

mélancoliques,--vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale.

--Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.--Fausse ou

vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli.

--Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce

et sonore.--Vous savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce

secret ne peut être possédé que par vous--ou par moi,--par tous deux

c'est impossible.

--Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela?

--Très sérieusement...

--C'est une plaisanterie.

--Non, mon ami...

--Mais c'est absurde...

--Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me

faire passer pour ce que je suis:--_Un meurtrier_,--ajouta Wolf

péniblement,--puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au

point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il

est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir,

et il en sera ainsi.

--Voilà qui est fort...--il en sera ainsi parce que vous le voulez,

Wolf.

--Sans doute;--puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse:

Ne me refusez pas cela,--ne me forcez pas, je vous en supplie, à un

éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous

me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait

toujours, n'est-ce pas.

--Allons, il faut nous brûler la cervelle,--parce qu'il vous a plu de me

gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est

désagréable, vous l'avouerez au moins,...--dis-je avec humeur, sans

pouvoir pourtant me fâcher tout-à-fait.

--Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit

Wolf.

--Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez

la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est toujours

à cinq pas, et à pair ou non,--j'imagine.

--Toujours,...--répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille.

--Vos témoins, lui demandai-je...

--Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il.

--Aurez-vous vos armes,... Wolf?

--Oui, j'aurai les miennes;--ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est

inutile... à moins pourtant que vous vous défiez...

--Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois...

--Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire

à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait.

--Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle

équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes

aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que deux aspirants sortant de

l'école de marine; mais enfin, à quand?

--Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux

port...

--Va pour les ruines du vieux port.

--Votre main, me dit Wolf.

--La voici.

--Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore.

--Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup.

Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes.

§ V.

La coucaratcha (II/III) · 第 17 / 55 题