--Mais Pépa, Pépa?--demandai-je encore à mon ami Wolf.
--«Attendez, me répond-il.--Puisque je suis comme à confesse, il faut
que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment
diabolique,--et je ne sais pas comment cela se fait,--mais je me
rappelle toutes ces idées d'alors, comme si c'était hier.--C'est peut
être parce que j'y pense souvent,--voyez-vous, ajouta Wolf après un
moment de sombre silence.
«--D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de
toutes les autres--fut que je ne partirais pas,--après quoi je pensai
que je serais naturellement fusillé net;--ce qui m'était égal, puisque
le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de
Pépa.--La question n'était pas là,--elle était dans cet infernal patron
de l'amiral.--Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,--je le
connaissais.--Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait
retourner à mon bord--parler des ordres que je venais de recevoir; et
peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient
instruits:--de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous
concevez ce que signifiait pour moi, ce mot,--partir.--Maintenant que
vous connaissez Pépa...»
--Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un
regret...--on peut dire cela entre soi...--c'est que votre animal de
patron n'ait pas été dévoré par un requin,--ajoutai-je tout bas...
«Vraiment...--me dit Wolf avec un accent singulier.--Pardieu je pensai
tout juste comme vous..., moi!--quel dommage! me disais-je! comme
vous,--car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...--eh bien!
je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,--et je n'étais obligé qu'à
partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais
aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,--et demain au point
du jour...--un dernier baiser à Pépa,--et peut-être un combat acharné à
soutenir,--un combat enivrant, glorieux comme un combat inégal,
concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,--un pareil combat où j'aurais
joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette
nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...»
--C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable
patron...
«--Ah voilà, c'était ce maudit patron, répondit Wolf;--mais j'oubliais
de vous dire, ajouta-t-il,--que pendant l'instant qui me suffit pour
faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,--j'oubliais de
vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un
courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un
endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces
tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je
fus tiré de ma méditation par un cri du patron... qui ne se défiant de
rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti
tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le
gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en
criant,--jetez-moi un aviron ou je me noie...»
--Je ne pus dire un mot,--et je regardai Wolf en pâlissant, il était
impassible et froid.
--Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde.
«--Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement,
j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.»
--Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second
mouvement.
«--Mon second mouvement, répondit Wolf,--_fut de n'en rien faire et de
voir, au contraire, cette mort avec joie_.--Aussi le patron disparut en
m'appelant:--_assassin_; il avait raison, car sa vie avait été entre
mes mains,--et il m'eût été aussi facile de le sauver,--que de boucler
mon ceinturon...»
--Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant
avec amertume.
«--Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous,
l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au
fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de
sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma
position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le
sacrifice de ma vie;--persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière
m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans
fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime... qui après
tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul
avait tout fait,--que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous
d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien
rudes:--_Personne ne pouvait le savoir_--car souvent la vertu c'est la
peur du scandale;--dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de
consolant dans ma fatale position.--Songez surtout que j'aimais avec
fureur,--songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que
la mort de cet homme pouvait me rendre...--Une nuit avec Pépa!!!--Et
après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme
moi,»--s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le
coeur.
--J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à
répondre.