--Je n'ai rien reçu. M. Malois se dédit, le procès va avoir lieu; c'est
pour ça que tu as porté les lettres à la poste. Lis plutôt celles qui
sont sur mon secrétaire.
Et, d'un dernier effort, il saisit les allumettes sur sa table de nuit
et alluma sa bougie.
Il était couvert de sang. Des jets brûlants avaient éclaboussé le mur.
Les draps, les rideaux, tout était rouge. Denis, sanglant aussi des
pieds à la tête, se tenait debout au milieu de la chambre.
Quand il vit cela, M. Marambot se crut mort, et il perdit connaissance.
Il se ranima au point du jour. Il fut quelque temps avant de reprendre
ses sens, de comprendre, de se rappeler. Mais soudain le souvenir de
l'attentat et de ses blessures lui revint, et une peur si véhémente
l'envahit, qu'il ferma les yeux pour ne rien voir. Au bout de quelques
minutes son épouvante se calma, et il réfléchit. Il n'était pas mort
sur le coup, il pouvait donc en revenir. Il se sentait faible, très
faible, mais sans souffrance vive, bien qu'il éprouvât en divers points
du corps une gêne sensible, comme des pinçures. Il se sentait aussi
glacé, et tout mouillé, et serré, comme roulé, dans des bandelettes.
Il pensa que cette humidité venait du sang répandu; et des frissons
d'angoisse le secouaient à la pensée affreuse de ce liquide rouge
sorti de ses veines et dont son lit était couvert. L'idée de revoir ce
spectacle épouvantable le bouleversait et il tenait ses yeux fermés
avec force comme s'ils allaient s'ouvrir malgré lui.
Qu'était devenu Denis? Il s'était sauvé, probablement.
Mais qu'allait-il faire, maintenant, lui, Marambot? Se lever? appeler
du secours? Or, s'il faisait un seul mouvement, ses blessures se
rouvriraient sans aucun doute; et il tomberait mort au bout de son sang.
Tout à coup, il entendit pousser la porte de sa chambre. Son cœur cessa
presque de battre. C'était Denis qui venait l'achever, certainement.
Il retint sa respiration pour que l'assassin crût tout bien fini,
l'ouvrage terminé.
Il sentit qu'on relevait son drap, puis qu'on lui palpait le ventre.
Une douleur vive, près de la hanche, le fit tressaillir. On le lavait
maintenant avec de l'eau fraîche, tout doucement. Donc on avait
découvert le forfait et on le soignait, on le sauvait. Une joie éperdue
le saisit; mais, par un reste de prudence, il ne voulut pas montrer
qu'il avait repris connaissance, et il entr'ouvrit un œil, un seul,
avec les plus grandes précautions.
Il reconnut Denis debout près de lui, Denis en personne! Miséricorde!
Il referma son œil avec précipitation.
Denis! Que faisait-il alors? Que voulait-il? Quel projet affreux
nourrissait-il encore?
Ce qu'il faisait? Mais il le lavait pour effacer les traces! Et il
allait l'enfouir maintenant dans le jardin, à dix pieds sous terre,
pour qu'on ne le découvrît pas? Ou peut-être dans la cave, sous les
bouteilles de vin fin?
Et M. Marambot se mit à trembler si fort que tous ses membres
palpitaient.
Il se disait: «Je suis perdu, perdu!» Et il serrait désespérément les
paupières pour ne pas voir arriver le dernier coup de couteau. Il ne
le reçut pas. Denis, maintenant, le soulevait et le ligaturait dans un
linge. Puis il se mit à panser la plaie de la jambe avec soin, comme il
avait appris à le faire quand son maître était pharmacien.
Aucune hésitation n'était plus possible pour un homme du métier: son
domestique, après avoir voulu le tuer, essayait de le sauver.
Alors M. Marambot, d'une voix mourante, lui donna ce conseil pratique:
--Opère les lavages et les pansements avec de l'eau coupée de coaltar
saponiné!
Denis répondit:
--C'est ce que je fais, monsieur.