Au ministère, les deux hommes semblaient vivre en assez bonne
intelligence. Une sorte de pacte tacite s'était fait entre eux
pour cacher à leurs collègues les batailles de leur intérieur. Ils
s'appelaient «mon cher Cachelin»--«mon cher Lesable», et feignaient
même de rire ensemble, d'être heureux et contents, satisfaits de leur
vie commune.
Lesable et Maze, de leur côté, se comportaient l'un vis-à-vis de
l'autre avec la politesse cérémonieuse d'adversaires qui ont failli se
battre. Le duel raté dont ils avaient eu le frisson mettait entre eux
une politesse exagérée, une considération plus marquée, et peut-être
un désir secret de rapprochement, venu de la crainte confuse d'une
complication nouvelle. On observait et on approuvait leur attitude
d'hommes du monde qui ont eu une affaire d'honneur.
Ils se saluaient de fort loin, avec une gravité sévère, d'un fort coup
de chapeau tout à fait digne.
Ils ne se parlaient pas, aucun des deux ne voulant ou n'osant prendre
sur lui de commencer.
Mais un jour, Lesable, que le chef demandait immédiatement, se mit à
courir pour marquer son zèle et, au détour du couloir, il alla donner
de tout son élan dans le ventre d'un employé qui arrivait en sens
inverse. C'était Maze. Ils reculèrent tous les deux, et Lesable demanda
avec un empressement confus et poli: «Je ne vous ai point fait de mal,
monsieur?»