Et Lesable, levant les yeux, s'aperçut de leur ressemblance. Il
lui sembla qu'un voile se levait qui les lui montrait tels qu'ils
étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune et
grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours.
Cachelin déclara: «Si seulement on pouvait divorcer. Ça n'est pas
agréable d'avoir épousé un chapon.»
Lesable se dressa d'un bond, tremblant de fureur, éclatant à ce mot.
Il marcha vers son beau-père, en bredouillant: «Sortez d'ici!...
Sortez!... Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse...» Et
il saisit sur la commode une bouteille pleine d'eau sédative qu'il
brandissait comme une massue.
Cachelin, intimidé, sortit à reculons en murmurant: «Qu'est-ce qui lui
prend, maintenant?»
Mais la colère de Lesable ne s'apaisa point; c'en était trop. Il se
tourna vers sa femme, qui le regardait toujours, un peu étonnée de sa
violence, et il cria, après avoir posé sa bouteille sur le meuble:
«Quant à toi... quant à toi...» Mais, comme il ne trouvait rien à dire,
n'ayant pas de raisons à donner, il demeurait en face d'elle, le visage
décomposé, la voix changée.
Elle se mit à rire.
Devant cette gaieté qui l'insultait encore, il devint fou, et
s'élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu'il la
giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant.
Elle rencontra le lit et s'abattit dessus à la renverse. Il ne
la lâchait point et frappait toujours. Tout à coup il se releva,
essoufflé, épuisé; et, honteux soudain de sa brutalité, il balbutia:
«Voilà... voilà... voilà ce que c'est.»
Mais elle ne remuait point, comme s'il l'eût tuée. Elle restait sur
le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses
deux mains. Il s'approcha, gêné, se demandant ce qui allait arriver et
attendant qu'elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait
en elle. Au bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il
murmura: «Cora! dis, Cora!» Elle ne répondit point et ne bougea pas.
Qu'avait-elle? Que faisait-elle? Qu'allait-elle faire surtout?
Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu'elle s'était éveillée,
il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une femme, sa
femme, lui, l'homme sage et froid, l'homme bien élevé et toujours
raisonnable. Et dans l'attendrissement de la réaction, il avait envie
de demander pardon, de se mettre à genoux, d'embrasser cette joue
frappée et rouge. Il toucha, du bout du doigt, doucement, une des mains
étendues sur ce visage invisible. Elle sembla ne rien sentir. Il la
flatta, la caressant comme on caresse un chien grondé. Elle ne s'en
aperçut pas. Il dit encore: «Cora, écoute, Cora, j'ai eu tort, écoute.»
Elle semblait morte. Alors il essaya de soulever cette main. Elle se
détacha facilement, et il vit un œil ouvert qui le regardait, un œil
fixe, inquiétant et troublant.
Il reprit: «Écoute, Cora, je me suis laissé emporter par la colère.
C'est ton père qui m'avait poussé à bout. On n'insulte pas un homme
ainsi.»
Elle ne répondit rien, comme si elle n'entendait pas. Il ne savait que
dire, que faire. Il l'embrassa près de l'oreille, et, en se relevant,
il vit une larme au coin de l'œil, une grosse larme qui se détacha et
roula vivement sur la joue; et la paupière s'agitait, se fermait coup
sur coup.
Il fut saisi de chagrin, pénétré d'émotion, et, ouvrant les bras, il
s'étendit sur sa femme; il écarta l'autre main avec ses lèvres, et lui
baisant toute la figure, il la priait: «Ma pauvre Cora, pardonne-moi,
dis, pardonne-moi.»
Elle pleurait toujours; sans bruit, sans sanglots, comme on pleure des
chagrins profonds.
Il la tenait serrée contre lui, la caressant, lui murmurant dans
l'oreille tous les mots tendres qu'il pouvait trouver. Mais elle
demeurait insensible. Cependant, elle cessa de pleurer. Ils restèrent
longtemps ainsi, étendus et enlacés.
La nuit venait, emplissant d'ombre la petite chambre; et lorsque la
pièce fut bien noire, il s'enhardit et sollicita son pardon de manière
à raviver leurs espérances.
Lorsqu'ils se furent relevés, il avait repris sa voix et sa figure
ordinaires, comme si rien ne s'était passé. Elle paraissait au
contraire attendrie, parlait d'un ton plus doux que de coutume,
regardait son mari avec des yeux soumis, presque caressants, comme si
cette correction inattendue eût détendu ses nerfs et amolli son cœur.
Il prononça tranquillement: «Ton père doit s'ennuyer, tout seul chez
lui; tu devrais bien aller le chercher. Il serait temps de dîner,
d'ailleurs.» Elle sortit.
Il était sept heures, en effet, et la petite bonne annonça la soupe;
puis Cachelin, calme et souriant, reparut avec sa fille. On se mit à
table et on causa, ce soir-là, avec plus de cordialité qu'on n'avait
fait depuis longtemps, comme si quelque chose d'heureux était arrivé
pour tout le monde.
V
Mais leurs espérances toujours entretenues, toujours renouvelées,
n'aboutissaient jamais à rien. De mois en mois leurs attentes déçues,
malgré la persistance de Lesable et la bonne volonté de sa compagne,
les enfiévraient d'angoisse. Chacun sans cesse reprochait à l'autre
leur insuccès, et l'époux désespéré, amaigri, fatigué, avait à souffrir
surtout de la grossièreté de Cachelin qui ne l'appelait plus, dans leur
intimité guerroyante, que «M. Lecoq», en souvenir sans doute de ce jour
où il avait failli recevoir une bouteille par la figure pour avoir
prononcé le mot Chapon.
Sa fille et lui, ligués d'instinct, enragés par la pensée constante
de cette grosse fortune si proche et impossible à saisir, ne savaient
qu'inventer pour humilier et torturer cet impotent d'où venait leur
malheur.
En se mettant à table, Cora, chaque jour, répétait: «Nous avons peu de
chose pour le dîner. Il en serait autrement si nous étions riches. Ce
n'est pas ma faute.»
Quand Lesable partait pour son bureau, elle lui criait du fond de sa
chambre: «Prends ton parapluie pour ne pas me revenir sale comme une
roue d'omnibus. Après tout, ce n'est pas ma faute si tu es encore
obligé de faire ce métier de gratte-papier.»
Quand elle allait sortir elle-même, elle ne manquait jamais de
s'écrier: «Dire que si j'avais épousé un autre homme j'aurais une
voiture à moi.»
A toute heure, en toute occasion, elle pensait à cela, piquait son mari
d'un reproche, le cinglait d'une injure, le faisait seul coupable,
le rendait seul responsable de la perte de cet argent qu'elle aurait
possédé.
Un soir enfin, perdant encore patience, il s'écria: «Mais nom d'un
chien! te tairas-tu à la fin? D'abord c'est ta faute à toi seule,
entends-tu, si nous n'avons pas d'enfant, parce que j'en ai un, moi...»
Il mentait, préférant tout à cet éternel reproche et à cette honte de
paraître impuissant.
Elle le regarda, étonnée d'abord, cherchant la vérité dans ses yeux,
puis ayant compris, et pleine de dédain: «Tu as un enfant, toi?»
Il répondit effrontément: «Oui, un enfant naturel que je fais élever à
Asnières.»
Elle reprit avec tranquillité: «Nous irons le voir demain pour que je
me rende compte comment il est fait.»