Lesable demanda rudement: «De quoi vous mêlez-vous?»

Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la voix: «Dites donc,

vous, qu'est-ce qui vous prend? Tâchez d'être poli, ou vous aurez

affaire à moi!»

Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute mesure: «Monsieur

Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni un grand beau. Et je

vous prie désormais de ne jamais m'adresser la parole. Je ne me soucie

ni de vous ni de vos semblables.» Et il jetait un regard de défi vers

Pitolet et Boissel.

Maze avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et

l'ironie; mais, blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper au

cœur son ennemi, et reprit d'un ton protecteur, d'un ton de conseiller

bienveillant, avec une rage dans les yeux: «Mon cher Lesable, vous

passez les bornes. Je comprends d'ailleurs votre dépit; il est fâcheux

de perdre une fortune et de la perdre pour si peu, pour une chose

si facile, si simple... Tenez, si vous voulez, je vous rendrai ce

service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C'est l'affaire de cinq

minutes...»

Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine l'encrier du père Savon

que Lesable lui lançait. Un flot d'encre lui couvrit le visage, le

métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s'élança,

roulant des yeux blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin

couvrit son gendre, arrêtant à bras-le-corps le grand Maze, et, le

bousculant, le secouant, le bourrant de coups, il le rejeta contre le

mur. Maze se dégagea d'un effort violent, ouvrit la porte, cria vers

les deux hommes: «Vous allez avoir de mes nouvelles!» et il disparut.

Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel expliqua sa modération, par la

crainte qu'il avait eue de tuer quelqu'un en prenant part à la lutte.

Aussitôt rentré dans son bureau, Maze tenta de se nettoyer, mais il

n'y put réussir; il était teint avec une encre à fond violet, dite

indélébile et ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et

désolé, et se frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée

en bouchon. Il n'obtint qu'un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang

affluant à la peau.

Boissel et Pitolet l'avaient suivi et lui donnaient des conseils.

Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l'huile d'olive

pure; selon celui-là, on réussirait avec de l'ammoniaque. Le garçon de

bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un

liquide jaune et une pierre ponce. On n'obtint aucun résultat.

Maze, découragé, s'assit et déclara: «Maintenant, il reste à vider la

question d'honneur. Voulez-vous me servir de témoins et aller demander

à M. Lesable, soit des excuses suffisantes, soit une réparation par les

armes?»

Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche à suivre. Ils

n'avaient aucune idée de ces sortes d'affaires, mais ne voulaient pas

l'avouer, et, préoccupés par le désir d'être corrects, ils émettaient

des opinions timides et diverses. Il fut décidé qu'on consulterait un

capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des

charbons. Il n'en savait pas plus qu'eux. Après avoir réfléchi, il

leur conseilla néanmoins d'aller trouver Lesable et de le prier de les

mettre en rapport avec deux amis.

Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur confrère, Boissel

s'arrêta soudain: «Ne serait-il pas urgent d'avoir des gants?»

Pitolet hésita une seconde: «Oui, peut-être.» Mais pour se procurer

des gants, il fallait sortir, et le chef ne badinait pas. On renvoya

donc le garçon de bureau chercher un assortiment chez un marchand.

La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait noirs; Pitolet

trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent

violets.

En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels, Lesable leva la

tête et demanda brusquement: «Qu'est-ce que vous voulez?»

Pitolet répondit: «Monsieur, nous sommes chargés par notre ami M. Maze

de vous demander soit des excuses, soit une réparation par les armes,

pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes livré sur lui.»

Mais Lesable, encore exaspéré, cria: «Comment! il m'insulte, et il

vient encore me provoquer? Dites-lui que je le méprise, que je méprise

ce qu'il peut dire ou faire.»

Boissel, tragique, s'avança: «Vous allez nous forcer, monsieur,

à publier dans les journaux un procès-verbal qui vous sera fort

désagréable.»

Pitolet, malin, ajouta: «Et qui pourra nuire gravement à votre honneur

et à votre avancement futur.»

Lesable, atterré, les regardait. Que faire? Il songea à gagner du

temps: «Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous

l'attendre dans le bureau de M. Pitolet?»

Dès qu'il fut seul, il regarda autour de lui, comme pour chercher un

conseil, une protection.

Un duel! Il allait avoir un duel!

Il restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n'a jamais songé

à cette possibilité, qui ne s'est point préparé à ces risques, à ces

émotions, qui n'a point fortifié son courage dans la prévision de

cet événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le

cœur battant, les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout

à coup disparu. Mais la pensée de l'opinion du ministère et du bruit

que la chose allait faire à travers les bureaux réveilla son orgueil

défaillant, et, ne sachant que résoudre, il se rendit chez le chef pour

prendre son avis.

M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La nécessité d'une

rencontre armée ne lui apparaissait pas; et il songeait que tout cela

allait encore désorganiser son service. Il répétait: «Moi, je ne puis

rien vous dire. C'est là une question d'honneur qui ne me regarde pas.

Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant Bouc? c'est un

homme compétent en la matière et il pourra vous guider.»

Lesable accepta et alla trouver le commandant qui consentit même à être

son témoin; il prit un sous-chef pour le seconder.

Boissel et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient

emprunté deux chaises dans un bureau voisin afin d'avoir quatre sièges.

On se salua gravement, on s'assit. Pitolet prit la parole et exposa la

situation. Le commandant, après l'avoir écouté, répondit: «La chose est

grave, mais ne me paraît pas irréparable; tout dépend des intentions.»

C'était un vieux marin sournois qui s'amusait.

Et une longue discussion commença, où furent élaborés successivement

quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si

M. Maze reconnaissait n'avoir pas eu l'intention d'offenser, dans le

principe, M. Lesable, celui-ci s'empresserait d'avouer tous ses torts

en lançant l'encrier, et s'excuserait de sa violence inconsidérée.

Et les quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.

Maze, assis maintenant devant sa table, agité par l'émotion du duel

possible, bien que, s'attendant à voir reculer son adversaire,

regardait successivement l'une et l'autre de ses joues dans un de ces

petits miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur

tiroir pour faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe,

de leurs cheveux et de leur cravate.

Il lut les lettres qu'on lui soumettait et déclara avec une

satisfaction visible: «Cela me paraît fort honorable. Je suis prêt à

signer.»

Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la rédaction de ses

témoins, en déclarant: «Du moment que c'est là votre avis, je ne puis

qu'acquiescer.»

Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de nouveau. Les lettres

furent échangées; on se salua gravement, et, l'incident vidé, on se

sépara.

Une émotion extraordinaire régnait dans l'administration. Les employés

allaient aux nouvelles, passaient d'une porte à l'autre, s'abordaient

dans les couloirs.

Quand on sut l'affaire terminée, ce fut une déception générale.

Quelqu'un dit: «Ça ne fait toujours pas un enfant à Lesable.» Et le

mot courut. Un employé rima une chanson.

Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté surgit, soulevée

par Boissel: «Quelle devait être l'attitude des deux adversaires quand

ils se trouveraient face à face? Se salueraient-ils? Feindraient-ils de

ne se point connaître?» Il fut décidé qu'ils se rencontreraient, comme

par hasard, dans le bureau du chef et qu'ils échangeraient, en présence

de M. Torchebeuf, quelques paroles de politesse.

Cette cérémonie fut aussitôt accomplie; et Maze, ayant fait demander un

fiacre, rentra chez lui pour essayer de se nettoyer la peau.

Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler, exaspérés l'un

contre l'autre, comme si ce qui venait d'arriver eût dépendu de l'un ou

de l'autre. Dès qu'il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son

chapeau sur la commode et cria vers sa femme:

«J'en ai assez, moi. J'ai un duel pour toi, maintenant!»

Elle le regarda, surprise, irritée déjà.

--«Un duel, pourquoi cela?

--«Parce que Maze m'a insulté à ton sujet.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10 · 第 29 / 94 题