Le timbre du vestibule tinta, des portes s'ouvrirent et se fermèrent.
Lesable parut. Il portait un habit noir, une cravate blanche et des
gants blancs. Il fit un effet. Cachelin s'était élancé, confus et ravi:
«Mais, mon cher, c'était entre nous; voyez, moi, je suis en veston.»
Le jeune homme répondit: «Je sais, vous me l'aviez dit, mais j'ai
l'habitude de ne jamais sortir le soir sans mon habit.» Il saluait, le
claque sous le bras, une fleur à la boutonnière. César lui présenta:
«Ma sœur, Mlle Charlotte,--ma fille, Coralie, que nous appelons
familièrement Cora.»
Tout le monde s'inclina. Cachelin reprit: «Nous n'avons pas de salon.
C'est un peu gênant, mais on s'y fait.» Lesable répliqua: «C'est
charmant!»
Puis on le débarrassa de son chapeau qu'il voulait garder. Et il se mit
aussitôt à retirer ses gants.
On s'était assis; on se regardait de loin, à travers la table, et on ne
disait plus rien. Cachelin demanda: «Est-ce que le chef est resté tard?
Moi je suis parti de bonne heure pour aider ces dames.»
Lesable répondit d'un ton dégagé: «Non. Nous sommes sortis ensemble
parce que nous avions à parler de la solution des toiles de prélarts de
Brest. C'est une affaire fort compliquée qui nous donnera bien du mal.»
Cachelin crut devoir mettre sa sœur au courant, et se tournant vers
elle: «Toutes les questions difficiles au bureau, c'est monsieur
Lesable qui les traite. On peut dire qu'il double le chef.»
La vieille fille salua poliment en déclarant: «Oh! je sais que monsieur
a beaucoup de capacités.»
La bonne entra, poussant la porte du genou et tenant en l'air, des deux
mains, une grande soupière. Alors «le maître» cria: «Allons, à table!
Placez-vous là, monsieur Lesable, entre ma sœur et ma fille. Je pense
que vous n'avez pas peur des dames.» Et le dîner commença.
Lesable faisait l'aimable, avec un petit air de suffisance, presque de
condescendance, et il regardait de coin la jeune fille, s'étonnant de
sa fraîcheur, de sa belle santé appétissante. Mlle Charlotte se mettait
en frais, sachant les intentions de son frère, et elle soutenait la
conversation banale accrochée à tous les lieux communs. Cachelin,
radieux, parlait haut, plaisantait, versait le vin acheté une heure
plus tôt chez le marchand du coin: «Un verre de ce petit Bourgogne,
monsieur Lesable. Je ne vous dis pas que ce soit un grand cru, mais il
est bon, il a de la cave et il est naturel; quant à ça, j'en réponds.
Nous l'avons par des amis qui sont de là-bas.»
La jeune fille ne disait rien, un peu rouge, un peu timide, gênée par
le voisinage de cet homme dont elle soupçonnait les pensées.
Quand le homard apparut, César déclara: «Voilà un personnage avec
qui je ferai volontiers connaissance.» Lesable, souriant, raconta
qu'un écrivain avait appelé le homard «le cardinal des mers», ne
sachant pas qu'avant d'être cuit cet animal était noir. Cachelin se
mit à rire de toute sa force en répétant: «Ah! ah! ah! elle est bien
drôle.» Mais Mlle Charlotte, devenue sérieuse, prononça: «Je ne vois
pas quel rapport on a pu faire. Ce monsieur-là était déplacé. Moi je
comprends toutes les plaisanteries, toutes, mais je m'oppose à ce qu'on
ridiculise le clergé devant moi.»
Le jeune homme, qui voulait plaire à la vieille fille, profita de
l'occasion pour faire une profession de foi catholique. Il parla des
gens de mauvais goût qui traitent avec légèreté les grandes vérités. Et
il conclut: «Moi, je respecte et je vénère la religion de mes pères,
j'y ai été élevé, j'y resterai jusqu'à ma mort.»
Cachelin ne riait plus. Il roulait des boulettes de pain en murmurant:
«C'est juste, c'est juste.» Puis il changea la conversation, qui
l'ennuyait, et par une pente d'esprit naturelle à tous ceux qui
accomplissent chaque jour la même besogne, il demanda: «Le beau Maze
a-t-il dû rager de n'avoir pas son avancement, hein?»
Lesable sourit: «Que voulez-vous? à chacun selon ses actes!» Et on
causa du ministère, ce qui passionnait tout le monde, car les deux
femmes connaissaient les employés presque autant que Cachelin lui-même,
à force d'entendre parler d'eux chaque soir. Mlle Charlotte s'occupait
beaucoup de Boissel, à cause des aventures qu'il racontait et de son
esprit romanesque, et Mlle Cora s'intéressait secrètement au beau Maze.
Elles ne les avaient jamais vus, d'ailleurs.
Lesable parlait d'eux avec un ton de supériorité, comme aurait pu le
faire un ministre jugeant son personnel.
On l'écoutait: «Maze ne manque point d'un certain mérite; mais quand
on veut arriver, il faut travailler plus que lui. Il aime le monde,
les plaisirs. Tout cela apporte un trouble dans l'esprit. Il n'ira
jamais loin, par sa faute. Il sera sous-chef, peut-être, grâce à ses
influences, mais rien de plus. Quant à Pitolet il rédige bien, il faut
le reconnaître, il a une élégance de forme qu'on ne peut nier, mais
pas de fond. Chez lui tout est en surface. C'est un garçon qu'on ne
pourrait mettre à la tête d'un service important, mais qui pourrait
être utilisé par un chef intelligent en lui mâchant la besogne.»