Le petit Jean Varèze était en vacances pour Pâques, et sa mère s’en
réjouissait; d’abord parce qu’elle chérissait tendrement l’enfant, et
puis sa présence rompait le tête-à-tête avec Odette, dont elle avait une
secrète appréhension.
Elle s’accusait presque d’avoir dans ses pensées fait un vol à ses
enfants, et jamais sa tendresse complaisante n’alla avec plus d’ardeur à
la rencontre de leurs désirs.
Jean menait une vie de cocagne; le cirque, l’Acclimatation, les matinées
au théâtre se succédaient pour lui avec une prodigalité qui faisait
hocher la tête de M. Despasse; mais Odette approuvait; elle avait pour
son petit frère un sentiment presque maternel. Il la blaguait,
l’admirait, et confiait à ses copains que sa sœur était rudement
«chouette». Enfin, entre les deux femmes, le gamin recevait une
éducation aussi déplorable que possible. Quand on essayait de le faire
observer à madame Varèze, elle répondait en citant des exemples de
garçons élevés avec la dernière sévérité et ayant tourné d’une façon
lamentable, et elle acceptait pour bonne l’assurance que Jean lui
donnait généreusement de ne jamais lui causer de peine. Il idolâtrait
cette mère charmante, et jurait, plein de bonne foi, de lui consacrer sa
vie:
--Je ne me marierai jamais, mère; je vivrai toujours avec toi.
Cette phrase d’enfant allait droit au cœur de la mère, et lorsque, en
remerciement de son œuf de Pâques contenant une délicieuse petite
épingle de cravate, son fils la lui répéta encore plus affectueusement
que de coutume, elle ne put retenir les larmes qui lui vinrent aux yeux
et baisa la tête blonde avec emportement. Le petit l’embrassait aussi,
lui caressant les cheveux d’un geste maladroit, mais affectueux.
Pendant toute cette semaine, d’Estanger ne parut pas rue du Général-Foy,
et son nom ne fut pas prononcé.
Le lendemain de la rentrée de Jean à Arcueil, Odette demanda à sa mère:
--Tu n’as pas de nouvelles de M. d’Estanger, maman?
--Non, ma chérie, dit madame Varèze, un peu tremblante.
Elle était en train de faire une inspection de chapeaux et se tenait
debout devant plusieurs cartons rangés sur sa chaise longue. Elle
s’était retournée pour parler à sa fille, et, involontairement émue, en
parlant elle avait changé de couleur. Odette le remarqua; elle se
rapprocha de sa mère, et, sa voix se faisant un peu métallique, elle
demanda encore:
--Tu ne lui as pas écrit, maman?
--Non, je ne lui ai pas écrit; j’avais à penser à Jean... mais je
pourrai lui écrire.
--Tu ne lui as rien fait dire? continua Odette, comme résolue à
s’éclairer.
--Moi? Et par qui? Non. Et maintenant que j’y réfléchis, il est
surprenant qu’il soit resté tant de jours sans venir.
--Tu vas lui écrire, maman, n’est-ce pas? demanda la jeune voix
impérieuse.
--Certainement, certainement; nous enverrons Désiré porter la lettre; il
pourra attendre la réponse.
Odette était magnifiquement belle, le teint coloré, les yeux brillants.
--Écris tout de suite, veux-tu?
Les chapeaux furent mis de côté, et madame Varèze s’assit à son bureau.
La lettre terminée et expédiée, Odette, satisfaite, reprit l’entretien:
--Mère, je crois que M. d’Estanger est malheureux. Ne le crois-tu pas?
--Si, mon enfant, si.
--Il ne faut pas que nous l’abandonnions, mère.
--Mais qui y songe?
--Si, maman, tu y as songé, à cause de madame Lesquen. Pourquoi veux-tu
sacrifier notre ami à cette femme sans cœur... c’est mal, maman.
Madame Varèze essaya de sourire. Elle entoura sa fille de ses bras, et
comme Odette était la plus grande, ce fut elle qui dans cette étreinte
eut l’air de protéger sa mère; dans sa timide tendresse, madame Varèze
éprouvait un soulagement à être sûre qu’Odette n’avait aucun soupçon;
elle admira, comme elle admirait tout en sa fille, ce caractère
chevaleresque, si militant dans sa fidélité.
Le temps d’aller de la rue du Général-Foy à la rue d’Aumale sembla long.
Enfin Désiré reparut avec la réponse.
«J’ai été très souffrant, chère madame et amie, mais je suis mieux et
irai bientôt, j’espère, me réconforter à votre amitié. Ne m’oubliez
pas auprès de Pallas-Athênê.
«Affectueux dévouements.
«A. D’ESTANGER.»
Madame Varèze passa silencieusement le billet à Odette qui lut avec
attention: la dernière ligne la fit sourire. Elle dit d’une voix
allégée:
--Tu as bien fait d’envoyer prendre des nouvelles, maman.
Elle était satisfaite; la circonstance matérielle de l’indisposition de
leur ami l’inquiétait peu; la vraie maladie ou la mort étaient encore
pour elle des contingences obscures, tandis que l’idée que d’Estanger
eût été volontairement tenu éloigné l’avait exaspérée. Maintenant elle
était tranquille; elle ne mettait en doute ni la sincérité de sa mère ni
la lettre de réponse.
L’annonce de la présence inattendue, mais toujours bien accueillie, des
demoiselles Fernine qui attendaient au salon vint faire diversion.
Madame Varèze donna avec empressement l’ordre qu’on les introduisît dans
sa chambre.
Les deux sœurs, habillées de jupes de drap clair défraîchies et de
boléros d’astrakan usés mais abondamment jabotés de dentelles jaunies,
entrèrent de leur pas glissant, l’une suivant l’autre. Elles se jetèrent
avec impétuosité au cou de leurs amies, s’excusant et expliquant leur
présence: elles venaient demander à Odette de les accompagner cet
après-midi même à un très beau concert pour lequel on leur avait donné
des billets.
--Cela nous ferait tant de plaisir! répéta mademoiselle Fœdora, de l’air
de quelqu’un qui implore la vie.
Odette avait accepté immédiatement et alla sans perdre un instant mettre
son chapeau. Madame Varèze, bien entendu, avait approuvé, et remerciait
très affectueusement les deux sœurs.
--Vous êtes bonnes de toujours penser à mon Odette.
--Nous l’aimons tant!
Et elles se répandirent en flatteries caressantes, louant, admirant tour
à tour la mère, la fille, et tout ce qui frappait leurs yeux.
Odette fut bientôt revenue; elle embrassa sa mère tendrement, mais avec
une sorte de hâte. Mademoiselle Fernine l’aînée prodigua à madame Varèze
les assurances de veiller sur Odette et de la préserver contre tout
danger. A l’entendre, on aurait pu croire qu’au lieu de se diriger vers
la salle Érard elles se proposaient de tenter une ascension périlleuse.
Quand le trio fut parti, madame Varèze rentra lentement dans sa chambre
et d’abord y fit quelques pas, allant machinalement d’un meuble à
l’autre, puis elle se laissa tomber sur un fauteuil. Morne, les yeux
ternis, elle semblait terrassée par un accablement profond, saisie par
un sentiment horrible de néant et de désespérance. Elle avait été
frappée, comme d’une révélation nouvelle, du facile acquiescement
d’Odette à la quitter. Cette solitude de quelques heures lui sembla tout
à coup l’emblème de ce qui l’attendait. Qu’était la vie? Pourquoi
vivait-elle, pourquoi aimait-elle? Odette, son idole, le centre de ses
pensées, lui échapperait. Odette aurait sa vie indépendante, et elle, la
mère, ne serait plus qu’un accessoire.
Son père l’aimait sûrement, et cependant, même sur ce cœur dont elle
aurait voulu faire son appui, elle ne pouvait l’emporter contre
l’influence d’une femme étrangère... Son fils?... Il promettait de
l’aimer toujours... mais il deviendrait un homme, la vie le prendrait
aussi... Lui, l’ami retrouvé, celui qui un moment avait été le rêve
d’avenir, perdu, plus encore que les autres.
Et alors, à quoi bon?
Une lassitude absolue l’anéantissait, l’écrasait. Elle s’étonnait du
plaisir qu’elle avait pris si longtemps aux choses frivoles... Elle
éprouvait un profond dégoût de tout; elle aurait voulu rester toujours
là, inerte et silencieuse, sans que personne lui demandât rien...
Et elle demeura longtemps, le front penché, sans larmes, presque sans
vie... Puis, peu à peu, devant ses yeux flotta une image d’abord
indécise, ensuite allant se précisant... Elle vit, délaissé et accablé,
l’ami solitaire et malade, sans une tendresse près de lui, et elle en
eut une compassion infinie... Avec la pitié, un peu de chaleur lui monta
à l’âme; elle pensa que malgré tout elle pourrait lui faire quelque bien
encore. Son cœur, qui lui avait paru de cendre, retrouva quelques
étincelles; de longs soupirs s’échappèrent de ses lèvres, soupirs qui
ressemblaient à des sanglots, et la vie, la vie douloureuse et
puissante, reprit possession de son être.