XXV

Le petit Jean Varèze était en vacances pour Pâques, et sa mère s’en

réjouissait; d’abord parce qu’elle chérissait tendrement l’enfant, et

puis sa présence rompait le tête-à-tête avec Odette, dont elle avait une

secrète appréhension.

Elle s’accusait presque d’avoir dans ses pensées fait un vol à ses

enfants, et jamais sa tendresse complaisante n’alla avec plus d’ardeur à

la rencontre de leurs désirs.

Jean menait une vie de cocagne; le cirque, l’Acclimatation, les matinées

au théâtre se succédaient pour lui avec une prodigalité qui faisait

hocher la tête de M. Despasse; mais Odette approuvait; elle avait pour

son petit frère un sentiment presque maternel. Il la blaguait,

l’admirait, et confiait à ses copains que sa sœur était rudement

«chouette». Enfin, entre les deux femmes, le gamin recevait une

éducation aussi déplorable que possible. Quand on essayait de le faire

observer à madame Varèze, elle répondait en citant des exemples de

garçons élevés avec la dernière sévérité et ayant tourné d’une façon

lamentable, et elle acceptait pour bonne l’assurance que Jean lui

donnait généreusement de ne jamais lui causer de peine. Il idolâtrait

cette mère charmante, et jurait, plein de bonne foi, de lui consacrer sa

vie:

--Je ne me marierai jamais, mère; je vivrai toujours avec toi.

Cette phrase d’enfant allait droit au cœur de la mère, et lorsque, en

remerciement de son œuf de Pâques contenant une délicieuse petite

épingle de cravate, son fils la lui répéta encore plus affectueusement

que de coutume, elle ne put retenir les larmes qui lui vinrent aux yeux

et baisa la tête blonde avec emportement. Le petit l’embrassait aussi,

lui caressant les cheveux d’un geste maladroit, mais affectueux.

Pendant toute cette semaine, d’Estanger ne parut pas rue du Général-Foy,

et son nom ne fut pas prononcé.

Le lendemain de la rentrée de Jean à Arcueil, Odette demanda à sa mère:

--Tu n’as pas de nouvelles de M. d’Estanger, maman?

--Non, ma chérie, dit madame Varèze, un peu tremblante.

Elle était en train de faire une inspection de chapeaux et se tenait

debout devant plusieurs cartons rangés sur sa chaise longue. Elle

s’était retournée pour parler à sa fille, et, involontairement émue, en

parlant elle avait changé de couleur. Odette le remarqua; elle se

rapprocha de sa mère, et, sa voix se faisant un peu métallique, elle

demanda encore:

--Tu ne lui as pas écrit, maman?

--Non, je ne lui ai pas écrit; j’avais à penser à Jean... mais je

pourrai lui écrire.

--Tu ne lui as rien fait dire? continua Odette, comme résolue à

s’éclairer.

--Moi? Et par qui? Non. Et maintenant que j’y réfléchis, il est

surprenant qu’il soit resté tant de jours sans venir.

--Tu vas lui écrire, maman, n’est-ce pas? demanda la jeune voix

impérieuse.

--Certainement, certainement; nous enverrons Désiré porter la lettre; il

pourra attendre la réponse.

Odette était magnifiquement belle, le teint coloré, les yeux brillants.

--Écris tout de suite, veux-tu?

Les chapeaux furent mis de côté, et madame Varèze s’assit à son bureau.

La lettre terminée et expédiée, Odette, satisfaite, reprit l’entretien:

--Mère, je crois que M. d’Estanger est malheureux. Ne le crois-tu pas?

--Si, mon enfant, si.

--Il ne faut pas que nous l’abandonnions, mère.

--Mais qui y songe?

--Si, maman, tu y as songé, à cause de madame Lesquen. Pourquoi veux-tu

sacrifier notre ami à cette femme sans cœur... c’est mal, maman.

Madame Varèze essaya de sourire. Elle entoura sa fille de ses bras, et

comme Odette était la plus grande, ce fut elle qui dans cette étreinte

eut l’air de protéger sa mère; dans sa timide tendresse, madame Varèze

éprouvait un soulagement à être sûre qu’Odette n’avait aucun soupçon;

elle admira, comme elle admirait tout en sa fille, ce caractère

chevaleresque, si militant dans sa fidélité.

Le temps d’aller de la rue du Général-Foy à la rue d’Aumale sembla long.

Enfin Désiré reparut avec la réponse.

«J’ai été très souffrant, chère madame et amie, mais je suis mieux et

irai bientôt, j’espère, me réconforter à votre amitié. Ne m’oubliez

pas auprès de Pallas-Athênê.

«Affectueux dévouements.

«A. D’ESTANGER.»

Madame Varèze passa silencieusement le billet à Odette qui lut avec

attention: la dernière ligne la fit sourire. Elle dit d’une voix

allégée:

--Tu as bien fait d’envoyer prendre des nouvelles, maman.

Elle était satisfaite; la circonstance matérielle de l’indisposition de

leur ami l’inquiétait peu; la vraie maladie ou la mort étaient encore

pour elle des contingences obscures, tandis que l’idée que d’Estanger

eût été volontairement tenu éloigné l’avait exaspérée. Maintenant elle

était tranquille; elle ne mettait en doute ni la sincérité de sa mère ni

la lettre de réponse.

L’annonce de la présence inattendue, mais toujours bien accueillie, des

demoiselles Fernine qui attendaient au salon vint faire diversion.

Madame Varèze donna avec empressement l’ordre qu’on les introduisît dans

sa chambre.

Les deux sœurs, habillées de jupes de drap clair défraîchies et de

boléros d’astrakan usés mais abondamment jabotés de dentelles jaunies,

entrèrent de leur pas glissant, l’une suivant l’autre. Elles se jetèrent

avec impétuosité au cou de leurs amies, s’excusant et expliquant leur

présence: elles venaient demander à Odette de les accompagner cet

après-midi même à un très beau concert pour lequel on leur avait donné

des billets.

--Cela nous ferait tant de plaisir! répéta mademoiselle Fœdora, de l’air

de quelqu’un qui implore la vie.

Odette avait accepté immédiatement et alla sans perdre un instant mettre

son chapeau. Madame Varèze, bien entendu, avait approuvé, et remerciait

très affectueusement les deux sœurs.

--Vous êtes bonnes de toujours penser à mon Odette.

--Nous l’aimons tant!

Et elles se répandirent en flatteries caressantes, louant, admirant tour

à tour la mère, la fille, et tout ce qui frappait leurs yeux.

Odette fut bientôt revenue; elle embrassa sa mère tendrement, mais avec

une sorte de hâte. Mademoiselle Fernine l’aînée prodigua à madame Varèze

les assurances de veiller sur Odette et de la préserver contre tout

danger. A l’entendre, on aurait pu croire qu’au lieu de se diriger vers

la salle Érard elles se proposaient de tenter une ascension périlleuse.

Quand le trio fut parti, madame Varèze rentra lentement dans sa chambre

et d’abord y fit quelques pas, allant machinalement d’un meuble à

l’autre, puis elle se laissa tomber sur un fauteuil. Morne, les yeux

ternis, elle semblait terrassée par un accablement profond, saisie par

un sentiment horrible de néant et de désespérance. Elle avait été

frappée, comme d’une révélation nouvelle, du facile acquiescement

d’Odette à la quitter. Cette solitude de quelques heures lui sembla tout

à coup l’emblème de ce qui l’attendait. Qu’était la vie? Pourquoi

vivait-elle, pourquoi aimait-elle? Odette, son idole, le centre de ses

pensées, lui échapperait. Odette aurait sa vie indépendante, et elle, la

mère, ne serait plus qu’un accessoire.

Son père l’aimait sûrement, et cependant, même sur ce cœur dont elle

aurait voulu faire son appui, elle ne pouvait l’emporter contre

l’influence d’une femme étrangère... Son fils?... Il promettait de

l’aimer toujours... mais il deviendrait un homme, la vie le prendrait

aussi... Lui, l’ami retrouvé, celui qui un moment avait été le rêve

d’avenir, perdu, plus encore que les autres.

Et alors, à quoi bon?

Une lassitude absolue l’anéantissait, l’écrasait. Elle s’étonnait du

plaisir qu’elle avait pris si longtemps aux choses frivoles... Elle

éprouvait un profond dégoût de tout; elle aurait voulu rester toujours

là, inerte et silencieuse, sans que personne lui demandât rien...

Et elle demeura longtemps, le front penché, sans larmes, presque sans

vie... Puis, peu à peu, devant ses yeux flotta une image d’abord

indécise, ensuite allant se précisant... Elle vit, délaissé et accablé,

l’ami solitaire et malade, sans une tendresse près de lui, et elle en

eut une compassion infinie... Avec la pitié, un peu de chaleur lui monta

à l’âme; elle pensa que malgré tout elle pourrait lui faire quelque bien

encore. Son cœur, qui lui avait paru de cendre, retrouva quelques

étincelles; de longs soupirs s’échappèrent de ses lèvres, soupirs qui

ressemblaient à des sanglots, et la vie, la vie douloureuse et

puissante, reprit possession de son être.

Retour du flot · 第 28 / 40 题