Lesquen avait été heureux d’apprendre la rencontre de sa femme avec son
ancien maître, et il avait été touché du plaisir évident qu’elle avait
pris à l’entendre louer.
Il y a des personnes dont les actions les plus héroïques sont acceptées
sans broncher comme monnaie courante; d’autres, au contraire, chez qui
les moindres efforts prennent une tournure de sacrifice. Lesquen
appartenait à la première catégorie, et même sa belle-mère, qui
l’estimait au dernier point, avait pour lui une affection plutôt
protectrice que déférente.
Reconnaître que quelqu’un possède toutes les qualités, n’implique pas
nécessairement qu’on respecte ce quelqu’un; il arrive parfois que cette
constatation produit un effet exactement contraire, tant est puissant
l’instinct qui nous avertit que les vices plus que les vertus mènent au
succès. L’extrême modestie de Lesquen l’empêchait toujours de se faire
valoir, mais il ne demandait pas l’admiration et ne souhaitait que la
tendresse; que sa femme l’aimât, il se jugeait comblé et récompensé au
delà de toutes les fatigues.
Le docteur Thoury avait, dès le lendemain de sa présentation,
correctement laissé une carte, se portant ainsi candidat officiel à un
appel plus direct. Madame Mustel, qui suivait son idée de distraire sa
fille, ne laissa pas tomber une aussi bonne occasion, et insista sur
l’opportunité de répondre à cette avance par une invitation à dîner.
Lesquen fut du même avis; Marguerite ne présenta pas d’objection; il
s’agissait seulement de savoir avec qui l’on ferait rencontrer le
docteur Thoury. Le problème se posait un peu ardu. Madame Mustel fit
observer combien il était peu judicieux de se confiner uniquement dans
le cercle familial:
--Toi, mon ami, qui as une carrière où tu espères te distinguer, tu dois
comprendre que des relations bien choisies t’y aideront; et, si tu veux
me le permettre, j’ajouterai que, pour ta femme, un peu de diversité
dans les visages serait agréable. Vous en êtes arrivés à ne savoir
comment composer un dîner en dehors de la famille.
--Je reconnais que nous avons eu tort, dit Lesquen.
Lui aussi avait réfléchi: il fallait que Marguerite perdît le sentiment
morbide d’être une femme divorcée, et pour y parvenir il était
nécessaire de voir du monde, de ne plus se cantonner dans leur petite
église fermée.
Madame Mustel, intérieurement surprise, pensa que le voyage dans le Midi
avait été vraiment très salutaire au jeune ménage. Elle nomma deux ou
trois personnes qu’on pourrait convier, et qui suffiraient pour former
un cercle agréable.
--D’abord nous trois, à supposer que vous vouliez de moi? Oui. Alors, je
reprends: nous trois, puis Alice et son mari: le capitaine Torcy est gai
et pas trop famille. Cela fait cinq. Notre ancien ami Laprune-Hallier,
qui est plein d’esprit et pardonnera facilement à Marguerite de l’avoir
négligé; je l’ai vu l’autre jour encore, et je sais qu’il sera très
content qu’on pense à lui. Six; le docteur Thoury, sept, et Roger
trouvera bien un huitième convive. Fixez un jour, que Marguerite écrive
tout de suite au docteur Thoury, et vous verrez que cela marchera
parfaitement.
--Crois-tu la chose possible ainsi? demanda Marguerite à son mari.
--Tout à fait; ta mère a très bien combiné; j’irai de mon côté voir
Thoury et le remercier de sa sympathie pour ma femme.
Madame Mustel ne manqua pas de triompher vis-à-vis de sa fille:
--Tu vois à quel point ton mari est facile à convaincre; un peu de
persévérance de ta part, et tu t’organiseras une vie bien plus normale,
bien plus agréable; il est temps, car tu sais, ma chérie, que tu n’as
pas l’air gai. Pourquoi? Que te manque-t-il, grand Dieu?
--Rien, assurément.
--En attendant, tu t’ennuies. Rien de plus dangereux que l’ennui. En
général--je ne parle pas de Roger qui est une exception--les hommes
s’arrangent pour se distraire; toute la vie extérieure est combinée
uniquement dans le but de leur procurer à tout prix du plaisir. Quant
aux femmes, c’est une autre question: elles sont toujours supposées
n’avoir besoin de quoi que ce soit.
--Tu exagères peut-être, maman.
Avec une sorte de surprise Marguerite sentit se réveiller en elle tout
un ordre de sentiments qu’elle croyait anéantis et qui n’étaient
qu’assoupis. Elle retourna chez d’anciens fournisseurs, et loin de
distraire sa pensée du passé, elle crut y revivre: mystérieusement elle
retrouvait son ancienne personnalité, abdiquée, comme on relègue une
parure durant les jours de deuil. Une animation nouvelle lui était
revenue, Roger lui-même s’en aperçut, et se félicita de la voie dans
laquelle il était entré; il se promit d’y persévérer.
Tout le monde accepta. Madame Torcy, la sœur de Lesquen, était toujours
ravie de l’occasion de venir à Paris. C’était une petite personne très
arriviste, sans aucune ressemblance avec son frère; elle avait fait un
mariage de raison, s’en trouvait bien, affectionnait suffisamment son
mari sans s’occuper s’il était oui ou non volage; pourvu qu’il fût exact
à tous ses devoirs d’officier, et ambitieux d’avancer, elle le tenait
quitte. Elle désirait plaire, s’habillait parfaitement, et n’inspirait
qu’une médiocre sympathie à Marguerite qui, par contre, aimait assez son
beau-frère.
Madame Torcy n’était pas sans ressentir une certaine jalousie de
l’admiration que son mari professait pour Marguerite; dans les réunions
de famille, elle disait parfois, non sans quelque aigreur:
--Ces deux-là s’entendent parfaitement.
Les Torcy étaient arrivés de bonne heure de Versailles; en ces
occurrences, madame Torcy faisait généralement quelques courses
préalables dans Paris, envoyait une valise chez sa belle-sœur et s’y
habillait. Marguerite et le capitaine se trouvèrent les premiers réunis
au salon.
Sur le conseil de sa mère, Marguerite s’était parée avec élégance; elle
portait une robe de gaze grise gracieusement drapée, et dont le corsage
ouvert en carré lui seyait à merveille; une branche d’aubépine partant
de l’épaule mettait une note rose sur l’éclatante blancheur de sa peau;
ses jolis cheveux aux reflets roux ondaient et brillaient aux lumières;
elle n’avait pas de gants et ses bagues étincelaient sur ses doigts fins
aux ongles nacrés. Quoique très simple, il émanait d’elle une impression
d’élégance raffinée.
Le capitaine Torcy, qui n’était pas homme à alambiquer sur les
sentiments, lui dit simplement:
--Tiens, ce soir, vous avez tout à fait l’air de la Marguerite
d’autrefois; car depuis que vous êtes la femme de ce bon Roger vous vous
embourgeoisez un peu sans vous en apercevoir.
Marguerite rougit. En s’habillant elle avait involontairement pensé à
«l’autre», et à ses goûts. Il lui sembla qu’on découvrait le secret de
son cœur, et elle répondit d’une voix troublée:
--Ne parlez pas du passé, Henri.
--Et pourquoi? Vous ne pouvez pas escamoter le passé, et vous n’avez
rien à vous reprocher, que je sache. Si vous aviez un remords, je ne me
consolerais pas de n’y avoir aucune part.
Sa femme entra.
--Qu’est-ce que vous disiez? demanda-t-elle en s’approchant.
--Toujours la même chose. Je parlais à Marguerite de mon amour pour
elle; tu sais qu’il date de loin.
--Il est absurde, dit madame Torcy en s’asseyant.
Et regardant sa belle-sœur sans bienveillance:
--Tu as une bien jolie robe, dit-elle d’un ton un peu chagrin.
Madame Mustel avait prédit juste, la réunion marcha à souhait. Le
docteur Thoury se mit en frais et multiplia ses amabilités pour plaire à
Marguerite, faisant surtout un cas extraordinaire de Lesquen, au point
que madame Torcy regarda son frère avec un intérêt inaccoutumé.
Après le dîner, ce fut madame Mustel qui devint l’objet des attentions
particulières du docteur Thoury; confidentiel et respectueux, il se
plaça à son côté et l’entretint avec un intérêt affectueux du jeune
ménage, exprimant chaleureusement sa satisfaction de l’heureuse
circonstance qui l’avait mis en présence de madame Lesquen.
--Et ma fille a été enchantée aussi de vous connaître. J’espère qu’elle
ira souvent chez madame Varèze; c’est une charmante femme dont la
fréquentation ne peut lui être qu’agréable.
Avec une affectation assez marquée, le docteur Thoury laissa tomber son
monocle, et se baissa pour le ramasser, en homme embarrassé de répondre.
Madame Mustel s’en aperçut et, un peu intriguée, ajouta:
--Vous voyez beaucoup madame Varèze, je crois?
--Je l’ai beaucoup vue surtout, car je me figure que ses anciens amis
vont dorénavant être un peu oubliés. J’avoue n’avoir pas grande
confiance pour eux dans l’avenir.
--Et serait-ce indiscret de vous en demander la raison?
--Au fait, non; il n’est plus rien pour vous, ni pour personne ici.
--Qui? Il?
Thoury baissa la voix:
--Votre ex-gendre. Je ne le nomme pas, parce que les noms ont un écho
particulier. Il est très assidu chez madame Varèze, et elle l’accueille
ouvertement; du reste ce n’est pas un mystère.
Madame Mustel l’écoutait stupéfaite.
--Et vous vous imaginez que...?
--... que cela pourrait bien finir par un mariage? oui; j’ai des raisons
pour être passablement édifié sur les sentiments de madame Varèze... Au
fond, n’est-ce pas, elle est dans son droit? Ils sont libres tous les
deux.
--Assurément, ils sont libres.
--Seulement, comme relation pour madame Lesquen... j’ai pensé agir en
ami en vous avertissant... Ai-je eu tort?
--Je vous en ai la plus grande obligation.
--Le hasard joue de ces tours. Du reste, cet événement ne peut toucher
en rien madame votre fille; elle a un mari exceptionnel.
Du ton dont il délivrait un diagnostic favorable, il ajouta:
--Non, madame votre fille n’a rien à regretter.