--En tout cas, c’est sa faute, non la tienne.
Cette conversation se tenait à déjeuner chez M. Despasse qui, le
dimanche, recevait ses filles et conviait généralement un ami ou deux
pour les rencontrer. Quelquefois aussi elles étaient seules comme ce
jour-là, et, en ces occasions, Odette, dont l’avidité intellectuelle
voulait tout embrasser, faisait la partie d’échecs de son grand-père et
y apportait une application passionnée. La hardiesse et la logique
naturelle de son esprit la rendaient une adversaire déjà redoutable;
elle jouait sans une seconde d’inattention, et il suffisait de la
regarder en de pareils moments pour deviner la force de volonté qui
était en elle. M. Despasse, d’ordinaire très attentif, ne put se
défendre de laisser errer ses pensées en contemplant ce jeune visage
résolu.
--Tu sauras ce que tu veux, toi, dit-il soudain.
Odette répondit un bref «oui», mais sans quitter l’échiquier du regard.
Madame Varèze, assise un peu à l’écart, feuilletant distraitement un
portefeuille, levait les yeux de temps en temps sur Odette avec une
inquiétude presque craintive... elle-même se sentait si incapable de
vouloir contre cette volonté d’enfant. Elle s’efforçait de se persuader
qu’elle serait vieille bientôt et que le trouble de son cœur ne pouvait
durer... puis Albert d’Estanger ne pensait qu’à Marguerite. Cependant
rien n’est immuable, et si elle osait laisser deviner le secret de son
âme, peut-être avec le temps Albert arriverait-il à l’aimer? Tout son
être frémissait de cette espérance... mais que dirait Odette si jalouse
de posséder sa mère sans partage? Non, à cause de sa fille elle devait
se refuser le droit de souhaiter une vie personnelle. Son affection pour
Albert resterait ce qu’elle était, une amitié très vive. La visite de
madame Lesquen, qui serait certainement renouvelée, servirait de
prétexte à inviter plus discrètement Albert... et le calme reviendrait
comme avant.
M. Despasse ne sortait jamais l’après-midi du dimanche, et ses amis
venaient volontiers fumer chez lui, causer et regarder ses collections;
jusqu’à trois ou quatre heures, madame Varèze et Odette restaient pour
faire les honneurs, et alors les visites étaient autant pour elles que
pour M. Despasse.
La partie d’échecs durait encore quand le docteur Thoury parut. Il était
un fidèle visiteur hebdomadaire, mais arrivait généralement vers la fin
de la journée, au moment où la conversation se corsait et où se
racontaient les anecdotes pimentées.
--Tiens, déjà Thoury? dit M. Despasse sans bouger.
--Surtout que je ne vous dérange pas.
--Non, nous finissons notre partie; causez avec madame Varèze.
--Venez dans l’autre salon, dit madame Varèze; cela les gênerait de nous
entendre parler.
Ils y passèrent. Madame Varèze, d’abord, ne s’assit pas, regardant les
tableaux qui ornaient les murs.
--Avez-vous vu le Degas nouveau que père a acheté? demanda-t-elle.
--Non, pas encore.
Elle montra le tableau.
--Est-ce assez joli? J’adore ces petites danseuses, mais elles me
donnent des idées tristes.
--Tristes, madame, et pourquoi?
--Toutes les pauvres petites bêtes d’amour me donnent ces idées-là.
--C’est que vous ne ressemblez à personne, et, à ce propos, je vous fais
mon compliment: être l’amie du mari et de la femme divorcés, il n’y a
que vous au monde qui en soyez capable. D’Estanger sait-il que vous avez
vu son ex-femme?
--Je n’ai aucune raison d’en faire mystère à personne.
--Allons, tant mieux!
Le docteur Thoury ne s’apercevait pas que tout doucement il se rendait
désagréable; l’aigreur que lui causait sa jalousie de d’Estanger lui
faisait perdre un peu le sentiment de ce que madame Varèze tolérerait.
Il croyait du reste que, comme presque toutes les femmes, elle serait
flattée de le voir jaloux: il ne comprenait pas que jamais elle ne
l’avait envisagé sous le point de vue d’un amant ou d’un mari
présomptif; son insistance à parler de sujets qui l’agitaient irritait
madame Varèze. Comme les personnes très douces, elle était sujette
parfois à des colères subites; intérieurement bouleversée comme
elle l’était, le ton ironique du docteur Thoury l’énervait
extraordinairement. Après un silence d’un moment, se retournant, le
visage un peu pâle, les lèvres tremblantes, elle dit:
--Mon cher docteur, vous me feriez bien plaisir de ne plus vous occuper
si particulièrement de mes actions; il ne s’agit pas de symptômes à
surveiller.
Lui aussi devint pâle et répondit:
--Très bien, madame; je dois entendre que mon amitié vous est à charge.
--Il est certain que je n’entends accepter de personne une inquisition
sur ma conduite; je suis libre, et très libre, mon cher ami.
Et madame Varèze, sans regarder derrière elle, rentra dans la pièce où
se jouait la partie d’échecs; frémissante et le cœur angoissé, elle
s’assit, tournant le dos aux joueurs. Au bout de cinq minutes Odette se
levait triomphante:
--J’ai battu grand-père, dit-elle en étendant ses bras, comme lassée par
son extrême application.
--Elle est formidable! dit M. Despasse en allumant un cigare.
Et s’adressant à sa fille:
--Où est Thoury?
--Je crois qu’il regarde les tableaux.