CLVI

Une nuit, il arriva que Brodir et ses hommes entendirent un grand bruit.

Ils s'éveillèrent tous, sautèrent sur leurs pieds et mirent leurs

vêtements. Et voici qu'il tomba sur eux une pluie de sang bouillant. Ils

se couvrirent de leurs boucliers, et malgré cela beaucoup d'entre eux

furent brûlés. Ces prodiges durèrent jusqu'au jour, et il mourut un

homme sur chaque vaisseau. Ils dormirent le jour qui suivit.

La seconde nuit, il se fit encore un grand bruit, et ils se levèrent

encore tous, en sursaut. Et voici que les épées sortirent de leurs

fourreaux, et les haches et les javelots volaient en l'air et se

livraient bataille. Et toutes ces armes les attaquèrent si vivement

qu'il leur fallut se couvrir de leurs boucliers; il y eut malgré cela,

beaucoup de blessés, et il mourut un homme sur chaque vaisseau. Ces

prodiges durèrent jusqu'au jour, et ils dormirent encore le jour

suivant.

La troisième nuit, le même bruit revint encore. Après cela, il vint sur

eux une nuée de corbeaux, et il leur sembla que ces corbeaux avaient un

bec et des serres de fer. Les corbeaux les attaquèrent si rudement

qu'ils eurent à se défendre avec leurs épées, et à se couvrir de leurs

boucliers. Cela dura jusqu'au jour. Et il était mort encore un homme sur

chaque vaisseau. Après cela, ils dormirent un peu d'abord.

Quand Brodir s'éveilla, il respirait avec peine, et il donna l'ordre

qu'on mît au plus vite une barque à la mer: «car je veux, dit-il, aller

trouver Uspak.» Il entra dans la barque, et quelques hommes avec lui.

Quand il fut devant Uspak, il lui conta tous les prodiges qui avaient

fondu sur eux, le priant de lui dire ce que cela signifiait. Uspak

refusa de le dire, tant que Brodir ne lui aurait pas juré la paix. Et

Brodir jura. Mais Uspak fit encore résistance jusqu'à la nuit; car la

nuit Brodir ne commettait jamais de meurtre.

Alors Uspak dit: «Quand il est tombé sur vous une pluie de sang, cela

signifiait qu'il en sera versé beaucoup, le vôtre et celui de bien

d'autres; quand vous avez entendu un grand bruit, cela signifiait que

vous allez quitter ce monde, et que vous mourrez tous bientôt. Quand

toutes ces armes vous ont attaqués, c'était un présage de combat; et ces

corbeaux qui ont fondu sur vous, c'étaient les démons en qui vous croyez

et qui vous mèneront aux supplices de l'enfer.»

Brodir entra dans une colère si grande, qu'il ne put rien répondre, il

retourna vers ses hommes et fit placer les vaisseaux l'un à côté de

l'autre, au travers du détroit; on les attacha au rivage avec des

câbles. Brodir voulait dès le lendemain attaquer Uspak et le tuer, lui

et tous les siens. Uspak vit ce que Brodir avait en tête. Il fit voeu

d'embrasser la vraie foi, d'aller trouver le roi Brjan, et d'être avec

lui jusqu'à son dernier jour. Puis il fit avancer tous ses vaisseaux,

l'un après l'autre, le long du rivage, et ils coupèrent le câble de

Brodir. Les vaisseaux de Brodir se mirent à s'entre-choquer, mais ils

dormaient tous, lui et ses hommes. Uspak et les siens sortirent du fjord

et s'en allèrent à l'Ouest, en Irlande. Ils naviguèrent sans s'arrêter

jusqu'à Kunnjatta. Uspak dit au roi Brjan tout ce qu'il savait. Il reçut

le baptême, et se remit entre les mains du roi. Alors le roi Brjan fit

rassembler du monde par tout son royaume, et il donna l'ordre que toute

l'armée fût réunie à Dublin, la semaine avant le dimanche des Rameaux.

La Saga de Njal · 第 159 / 164 题