À ce moment là, Kari et Kolbein avec Dagvid le blanc arrivèrent à
l'improviste à Hrossey. Ils vinrent tout de suite à terre, laissant
quelques hommes pour garder le vaisseau. Kari et ses compagnons allèrent
droit à la demeure du jarl, et s'approchèrent de la salle comme les
hommes étaient à boire. Il se trouvait justement que Gunnar racontait
l'incendie. Kari et les siens écoutèrent du dehors. C'était le jour même
de la fête.
Le roi Sigtryg demanda: «Et Skarphjedin, comment s'est-il comporté dans
les flammes?»--«Bien d'abord, dit Gunnar; mais il a fini par pleurer» et
il continuait à raconter l'histoire à sa manière, et il riait aux
éclats. Kari n'y put tenir. Il entra dans la salle en courant, l'épée
levée, et il chanta:
«Ils se sont vantés, les vaillants hommes, d'avoir brûlé Njal. Ont-ils
su quelle vengeance nous en avons tirée? Ils ont été payés de leur
exploit, ces rudes guerriers, et les corbeaux ont eu de la chair à
manger.»
Puis, s'élançant à travers la salle, il abattit son épée sur le cou de
Gunnar. La tête vola sur la table, devant le roi et les jarls; la table
et les vêtements des jarls furent inondés de sang.
Le jarl Sigurd reconnut l'homme qui avait fait ce meurtre. Il cria:
«Emparez-vous de Kari et tuez-le.» Kari avait été l'homme du jarl
Sigurd, et nul n'avait plus d'amis que lui; personne ne se leva, malgré
l'ordre du jarl. «On pourrait dire, seigneur, dit Kari, que c'est pour
vous que j'ai fait ce que je viens de faire, et pour venger votre homme,
Helgi fils de Njal.» Flosi prit la parole: «Kari, dit-il, n'a pas fait
cela sans motif; car il n'y a point de paix conclue entre lui et nous.
Ce qu'il a fait, il avait le droit de le faire.» Kari s'en alla, sans
que personne se mît à sa poursuite. Il se rembarqua, et ses compagnons
avec lui.
Le temps était beau. Ils firent voile au Sud, vers Katanes, et
débarquèrent à Thrasvik, chez un homme puissant, nommé Skeggi. Ils
restèrent chez lui longtemps.
Les autres, aux Orkneys, nettoyèrent la table et emportèrent le mort. On
vint dire au jarl que Kari et les siens avaient fait voile au Sud, vers
l'Écosse. «C'est un vaillant homme, dit le roi Sigtryg, celui qui a fait
cela si hardiment, sans y songer à deux fois.»--«Kari n'a pas son
pareil, répondit le jarl Sigurd, en hardiesse et en audace.» Alors Flosi
à son tour conta l'histoire de l'incendie. Il parla bien de tous, et on
crut ce qu'il disait.
Le roi Sigtryg vint à parler au jarl Sigurd de la demande qu'il avait à
faire. Il le pria de venir avec lui combattre le roi Brjan. Le jarl s'en
défendit longtemps. À la fin il consentit, à condition qu'il aurait en
mariage la mère de Sigtryg, et qu'il deviendrait roi en Irlande, s'ils
tuaient Brjan. Tout le monde voulut détourner le jarl Sigurd de partir,
mais cela ne servit de rien. On se sépara sur la promesse que fit Sigurd
de venir; Sigtryg lui promit en échange sa mère et un royaume. Il fut
convenu que le jarl Sigurd se trouverait à Dublin avec toute son armée,
le dimanche des Rameaux.
Le roi Sigtryg revint en Irlande, et dit à sa mère Kormlöd que le jarl
s'était engagé à venir, et aussi ce qu'il lui avait promis pour cela.
Elle s'en montra contente, mais elle lui dit qu'il fallait rassembler
encore plus de monde. Sigtryg lui demanda où on pourrait chercher de
l'aide. «Il y a, dit-elle, deux pirates au large, à l'ouest de l'île de
Mön: ils ont trente vaisseaux, et ce sont des guerriers si terribles que
nul ne peut leur résister. L'un s'appelle Uspak, l'autre Brodir. Va les
trouver, et n'épargne rien pour les amener à venir avec toi, quelque
prix qu'ils y mettent.»
Le roi Sigtryg se mit donc à la recherche des pirates, et il les trouva
au large de Mön. Il fit sans tarder sa demande, mais Brodir refusa de
venir, tant que Sigtryg ne lui eut pas promis sa mère et le royaume de
Brjan. Il fut convenu qu'on tiendrait la chose secrète, et que le jarl
Sigurd n'en saurait rien. Brodir promit de se trouver à Dublin avec son
armée, le Dimanche des Rameaux.
Le roi Sigtryg revint trouver sa mère, et lui dit ce qui s'était passé.
Cependant Uspak et Brodir s'étaient mis à parler ensemble. Brodir répéta
à Uspak tout ce qu'ils avaient dit, Sigtryg et lui, et il le pria de
venir avec lui combattre le roi Brjan, disant que c'était pour lui de
grande importance. Uspak répondit qu'il ne voulait pas se mettre en
guerre avec un si bon roi. Alors ils entrèrent en colère tous deux, et
séparèrent en deux leur flotte. Uspak avait dix vaisseaux, mais Brodir
en avait vingt.
Uspak était païen, mais c'était le plus sage des hommes. Il mena ses
vaisseaux dans le détroit; Brodir resta au large.
Brodir avait été chrétien; et il avait été consacré pour servir la messe
comme diacre; mais il avait renié sa foi, et il était devenu un apostat.
Il sacrifiait à des démons païens, et faisait toutes sortes de
sorcelleries. Il avait une armure que le fer n'entamait pas. Il était
grand et fort, et il avait une chevelure noire, si longue, qu'il la
rentrait dans sa ceinture.