Kari pria Hjalti de venir avec lui chercher le corps de Njal: «car
chacun croira, dit-il, à ce que tu diras avoir vu.» Hjalti dit qu'il
irait volontiers chercher le corps de Njal pour le porter à l'église.
Ils partirent donc, et ils étaient quinze hommes. Ils s'en allèrent à
l'est, passant la Thjorsa; là ils rassemblèrent encore du monde, si bien
qu'ils furent cent, en comptant les voisins de Njal.
Ils arrivèrent à Bergthorshval au milieu du jour. Hjalti demanda à Kari
à quel endroit devait être le corps de Njal. Kari le lui montra. Il y
eut beaucoup de cendre à ôter. Par dessous ils trouvèrent la peau, et
elle était toute racornie par le feu. Ils l'ôtèrent, et dessous, Njal et
sa femme étaient là tous deux, sans que le feu les eût touchés. Tous
louèrent Dieu, et furent d'avis que c'était un grand prodige. On ôta le
petit garçon qui était couché entre eux deux; de tout son corps il n'y
avait de brûlé qu'un doigt, qu'il avait sorti de dessous la peau. On
emporta Njal au dehors, puis Bergthora. Et tous s'approchèrent pour voir
leurs cadavres.
«Que vous semble de ces cadavres?» dit Hjalti. «Nous attendons ton
jugement» répondirent-ils. «Je vais dire en vérité ce que je pense, dit
Hjalti. Le cadavre de Bergthora est tel qu'il fallait s'y attendre,
quoiqu'elle soit encore belle: mais le visage de Njal est si
resplendissant, que je n'ai jamais vu son pareil chez un homme mort.» Et
ils dirent tous que c'était vrai.
Alors ils se mirent à la recherche de Skarphjedin. Des serviteurs leur
montrèrent l'endroit où Flosi et les siens avaient entendu chanter. À
cet endroit, le toit et le mur du pignon s'étaient effondrés. C'est là
que Hjalti dit qu'il fallait creuser. Ils se mirent à l'ouvrage, et
trouvèrent le corps de Skarphjedin. Il était debout, appuyé contre la
muraille. Ses jambes étaient brûlées jusqu'aux genoux. Du reste de son
corps, rien n'avait été touché par le feu. Il s'était mordu la lèvre.
Ses yeux étaient grands ouverts, et la flamme ne les avait pas gonflés.
Il avait enfoncé sa hache dans la muraille, si avant qu'elle y tenait
jusqu'au milieu du tranchant; et elle s'était trouvée ainsi à l'abri du
feu. On retira la hache, Hjalti la prit et dit: «Voici une arme rare; il
y en a peu qui pourraient la porter.»--«Je sais un homme qui le pourra»
dit Kari.--«Qui cela?» dit Hjalti.--«Thorgeir Skorargeir, dit Kari. Je
le tiens maintenant pour le meilleur de leur race.»
Alors on ôta à Skarphjedin ses vêtements, que le feu n'avait pas brûlés.
Il avait mis ses mains en croix, la droite dessus. On trouva sur lui une
marque entre les épaules, et une autre sur la poitrine, toutes deux en
forme de croix. Et les gens pensèrent que c'était lui qui s'était fait
lui-même ces brûlures. Tous disaient qu'ils étaient plus à l'aise qu'ils
n'auraient cru, près de Skarphjedin mort; car pas un n'avait peur de
lui.
Ils cherchèrent le corps de Grim, et le trouvèrent au milieu de la
salle. En face de lui, au pied de la muraille de côté, on trouva Thord
l'affranchi; dans la chambre des fileuses, la vieille Sæun, et trois
hommes. En tout, on trouva onze corps. On les porta à l'église, puis
Hjalti s'en retourna et Kari avec lui.
Il vint une enflure à la jambe d'Ingjald. Il alla chez Hjalti, qui le
guérit, mais il boita depuis ce moment.
Kari alla à Tunga, trouver Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhalla y était
déjà, qui avait appris la nouvelle à son père. Asgrim reçut Kari à bras
ouverts, et le pria de passer tout l'hiver chez lui. Kari le promit.
Asgrim fit la même offre à tous ceux qui avaient été à Bergthorsval.
«L'offre est bonne, et j'accepte pour eux» dit Kari. Et ils vinrent tous
chez Asgrim.
Quand Thorhal fils d'Asgrim sut que Njal, son père nourricier, était
mort, brûlé dans sa maison, il en fut si saisi que tout son corps enfla,
et un flot de sang lui sortit des oreilles, si violent qu'on ne pouvait
l'arrêter. Enfin il tomba en faiblesse, et le sang s'arrêta. Il se
releva bientôt: «Ce n'est pas me conduire en homme, dit-il, mais
j'espère me venger de ce qui vient de m'arriver, sur quelqu'un de ceux
qui ont brûlé Njal.» Les autres lui dirent que personne ne lui en ferait
honte. «Je ne m'inquiète pas de ce qu'on dit» fut sa réponse.
Asgrim demanda à Kari quelle aide on pouvait attendre de ceux du pays de
l'est. Kari dit que Mörd fils de Valgard, et Hjalti fils de Skeggi lui
donneraient autant de monde qu'ils pourraient, et aussi Thorgeir
Skorargeir, et tous ses frères. Asgrim dit que c'était beaucoup. «Et
quelle aide aurons-nous de toi?» dit Kari.--«La plus forte que je
pourrai, dit Asgrim; et j'y laisserai ma vie, s'il le faut.»--«Fais
ainsi, ce sera bien», dit Kari.--«J'ai parlé aussi, dit Asgrim, à Gissur
le blanc. Je lui ai demandé son avis, et ce que nous avions à
faire.»--«Bien, dit Kari, et qu'a-t-il conseillé?» Asgrim répondit: «Il
a dit qu'il fallait nous tenir tranquilles jusqu'au printemps, qu'alors
il nous fallait aller dans l'est et commencer la procédure contre Flosi
pour le meurtre d'Helgi, prendre à témoins les voisins les plus proches,
et citer Flosi devant le ting pour fait d'incendie, puis citer ces mêmes
voisins à comparaître devant le tribunal. J'ai demandé à Gissur, qui
avait à porter plainte pour le meurtre. Il a dit que c'était à Mörd à le
faire, qu'il le trouve bon ou non: cela lui déplaira d'autant plus,
a-t-il dit, que jusqu'ici tout dans cette affaire a tourné mal pour lui.
Mais il faut que Kari se fâche toutes les fois qu'il verra Mörd, et il
finira par l'y amener. Il aura du reste peur de moi. Voilà ce qu'a dit
Gissur.» Kari répondit: «Nous suivrons tes conseils tant que nous
pourrons, et c'est toi qui nous guideras.»
Nous parlerons encore de Kari. Il ne pouvait pas dormir la nuit. Asgrim
s'éveilla une fois, et entendit que Kari était éveillé. «Ne peux-tu donc
dormir la nuit?» dit Asgrim. Et Kari chanta:
«Le sommeil fuit mes yeux, car j'entends toujours la prière de ma femme;
depuis qu'ils ont brûlé, l'automne passé, la maison de Njal, sans cesse
je songe au mal qu'ils m'ont fait.»
Il n'y avait personne dont Kari parlât si souvent que de Njal et de
Skarphjedin. Mais jamais il ne disait de mal de ses ennemis, jamais non
plus il ne faisait entendre de menaces contre eux.