Flosi était déjà arrivé, et il avait logé tout son monde dans ses
huttes. Runolf habitait la hutte des gens de Dal, et Mörd celle des gens
de la Ranga. Hal de Sida était venu de l'est depuis longtemps, et il
n'était guère venu que lui de ce pays-là, mais il avait beaucoup de
monde à sa suite, il joignit sa troupe à celle de Flosi, et il
l'engageait fort à conclure la paix. Hal était un homme sage et
bienveillant. Flosi lui donna de bonnes paroles, mais n'en fit pas
davantage. Hal lui demanda quelles gens lui avaient promis leur aide.
Flosi nomma Mörd fils de Valgard, et dit qu'il avait demandé la fille de
Mörd en mariage pour son parent Starkad. C'est un bon parti, répondit
Hal, mais de Mörd il ne peut venir que du mal, et tu t'en apercevras
avant que ce ting n'ait pris fin.» Et ils n'en dirent pas davantage.
Il arriva un jour que Njal et Asgrim parlèrent longtemps en secret. Tout
à coup Asgrim sauta sur ses pieds, et dit aux fils de Njal: «Allons, et
cherchons-nous des amis, pour que nous ne soyons pas écrasés sous le
nombre; car dans cette affaire, c'est la force qui décidera.» Asgrim
sortit, et derrière lui Helgi fils de Njal, puis Kari fils de Sölmund,
puis Grim fils de Njal, puis Skarphjedin, puis Thorhal fils d'Asgrim,
puis Thorgrim le grand, puis Thorleif Krak.
Ils allèrent à la hutte de Gissur le blanc, et ils entrèrent. Gissur se
leva pour venir à leur rencontre. Il les fit asseoir et leur offrit à
boire. «Ce n'est pas notre affaire, répondit Asgrim, et ce qui nous
amène nous n'avons pas à le dire tout bas: quelle aide pouvons-nous
attendre de toi, mon oncle?» Gissur répondit: «Ma soeur Jorunn serait
d'avis que je ne puis me dispenser de t'aider. Il en sera donc ainsi,
maintenant et toujours, et nous aurons un même sort, tous les deux.»
Asgrim le remercia, et s'en alla.
«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens
d'Ölfus» répondit Asgrim. Et ils y allèrent. Asgrim demanda si Skapti
fils de Thorod était dans sa hutte. On lui dit qu'il y était. Ils
entrèrent. Skapti était assis sur le banc. Il souhaita la bienvenue à
Asgrim, et Asgrim lui fit une bonne réponse. Skapti pria Asgrim de
s'asseoir à côté de lui. «Je n'ai pas le loisir, répondit Asgrim, et
pourtant j'ai quelque chose à te demander.»--«Que je l'entende donc» dit
Skapti. «Je viens, dit Asgrim, te demander aide et assistance pour moi,
et mes parents que voici.»--«J'aurais souhaité, dit Skapti, que vos
embarras ne vinssent pas me chercher jusque dans ma demeure.»--«C'est
mal parler, répondit Asgrim, que de refuser d'aider les gens au moment
où ils en ont le plus grand besoin.»--«Quel est cet homme, dit Skapti,
qui en a quatre devant lui, grand, pâle, à la face de malheur, qui a
l'air terrible, et semble être un sorcier?»--«Je me nomme Skarphjedin,
répondit l'autre, et tu m'as vu au ting plus d'une fois. Mais moi je
suis plus sage que toi et je n'ai pas besoin de te demander comment tu
t'appelles. Tu t'appelles Skapti fils de Thorod. Mais tu t'es appelé
d'abord Burstakol, l'homme à la tête rasée, après que tu as tué Ketil
d'Elda. Alors tu as rasé tes cheveux, et tu as frotté ta tête de
goudron. Après quoi tu as payé des esclaves pour lever de terre une
bande de gazon, et tu t'es caché dessous pendant la nuit. Ensuite tu as
été trouver Thorolf, fils de Lopt, du pays d'Eyra, qui t'a pris à son
bord et t'a emmené au loin en te cachant dans ses sacs de farine.» Et
là-dessus ils sortirent, Asgrim et eux tous.
«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte de Snorri
le Godi» dit Asgrim. Et ils allèrent à la hutte de Snorri. Il y avait un
homme devant. Asgrim lui demanda si Snorri était dans sa hutte. L'homme
dit qu'il y était. Asgrim entra, et tous les autres avec lui. Snorri
était assis sur le banc. Asgrim vint à lui et le salua amicalement.
Snorri lui fit bonne mine, et le pria de s'asseoir. «Je n'ai pas le
loisir, dit Asgrim, et pourtant j'ai quelque chose à te
demander.»--«Parle donc» dit Snorri. «Je te demande, dit Asgrim, de
venir avec moi au tribunal, et de me donner ton aide; car tu es un homme
sage, et tu t'entends à mener les affaires.»--«Nous avons des procès qui
vont mal, dit Snorri, et bien des gens sont contre nous; c'est pourquoi
nous n'avons pas envie d'entrer dans les querelles de ceux des autres
districts.»--«Nous n'avons pas à t'en vouloir, dit Asgrim, car tu ne
nous dois rien.»--«Je sais que tu es un brave homme, dit Snorri; je te
promets donc de n'être jamais contre toi et de ne pas donner d'aide à
tes ennemis.» Asgrim le remercia. «Qui est cet homme, dit Snorri, qui en
a quatre devant lui, pâle et au visage dur, qui rit en montrant ses
dents, et qui porte sa hache levée sur son épaule?»--«Je me nomme
Hjedin, dit l'autre, mais il y en a qui m'appellent Skarphjedin, de mon
nom tout entier. Qu'as-tu à me dire de plus?»--«J'ai à te dire ceci,
répondit Snorri. Tu m'as l'air d'un homme hardi, et qui ne craint
personne. Et pourtant je vois une chose, c'est que ton bonheur est
passé, et que tu n'as plus devant toi qu'une courte vie.»--«C'est bien,
dit Skarphjedin; c'est une dette que nous paierons tous. Mais toi tu
ferais mieux de venger ton père que de me faire tes prophéties.»--«Bien
d'autres me l'ont dit avant toi, dit Snorri, et je ne me fâcherai pas
pour cela.» Ils sortirent et ils n'avaient pas trouvé là de secours.
De là ils allèrent à la hutte des gens du Skagfjord. Dans cette hutte
demeurait Haf le riche. Il était fils de Thorkel, fils d'Eirik, de la
vallée de God, fils de Geirmund, fils de Hroald, fils d'Eirik à la barbe
hérissée, qui tua Grjotgard, en Norvège, dans la vallée de Sokn. La mère
de Haf s'appelait Thorunn et était fille d'Asbjörn Myrkarskall, fils de
Hrossbjörn.
Asgrim et les autres entrèrent dans la hutte. Asgrim vint à Haf, et le
salua. Haf lui fit bon accueil, et le pria de s'asseoir. «Je suis venu,
dit Asgrim, te demander ton aide, pour moi et mes parents.» Haf répondit
vivement: «Je ne veux pas me mêler de vos embarras. Mais dis-moi, qui
est cet homme pâle, qui en a quatre devant lui, et qui a l'air si
terrible qu'on le dirait sorti des gouffres de la mer?»--«Que t'importe
qui je suis, face de bouillie, dit Skarphjedin. Là où tu seras en
embuscade pour m'attendre, je n'aurai pas peur d'aller en avant; ce ne
sont pas des compagnons comme toi sur ma route, qui m'effraieront
beaucoup. Tu ferais bien d'aller chercher ta soeur Svanlög; qu'Eydis
Jarnsaxa et Stedjakol ont enlevée de ta maison, sans que tu aies osé
bouger.»--«Sortons, dit Asgrim, il n'y a point d'aide à attendre ici.»
Après cela ils allèrent à la hutte de ceux de Mödruvöll, et ils
demandèrent si Gudmund le puissant était dans sa hutte. On leur dit
qu'il y était. Ils entrèrent. Il y avait au milieu de la hutte un siège
élevé. Là était assis Gudmund. Asgrim vint devant Gudmund et le salua.
Gudmund lui fit bon accueil et le pria de s'asseoir. «Je ne veux pas
m'asseoir, dit Asgrim. Je suis venu te demander ton aide; car tu es un
chef brave et puissant.» Gudmund répondit: «Je ne serai pas contre toi.
Mais pour ce qui est de te donner mon aide, nous pourrons en parler plus
tard.» Et il eut avec eux des façons fort gracieuses. Asgrim le remercia
de ses paroles. Gudmund dit: «Il y a un homme dans ta troupe que je
considère depuis un instant, et qui me semble plus terrible qu'aucun de
ceux que j'aie jamais vus.»--«Qui est-il?» demanda Asgrim. «C'est celui
qui en a quatre devant lui, dit Gudmund; l'homme à la chevelure foncée
et au teint pâle, à la haute taille et à l'air hardi. Il me semble si
redoutable que j'aimerais mieux l'avoir dans ma suite que dix autres. Et
pourtant cet homme a une face de malheur.»--«Je vois, dit Skarphjedin,
que c'est de moi que tu parles. Nous avons, toi et moi, des destins
divers. J'ai été blâmé pour le meurtre d'Höskuld, godi de Hvitanes, et
ce n'est pas sans raison. Mais toi, Thorkel Hak et Thorir fils d'Helgi
ont raconté de fâcheuses histoires sur ton compte, et tu as pris cela
fort à coeur.» Et là-dessus ils sortirent.
«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens
de Ljosvatn» répondit Asgrim. Dans cette hutte logeait Thorkel Hak. Il
était fils de Thorgeir le Godi, fils de Tjörvi, fils de Thorkel le long.
La mère de Thorgeir était Thorunn, fille de Thorstein, fils de Sigmund,
fils de Gnupabard. La mère de Thorkel Hak s'appelait Gudrid. Elle était
fille de Thorkel le noir de Hleidrargard, fils de Thorir Snepil, fils de
Ketil Brimil, fils d'Örnolf, fils de Björnolf, fils de Grim Lodinkin,
fils de Ketil Hæing, fils de Halbjörn Halftroll.
Thorkel Hak avait été à l'étranger, et y avait acquis de la gloire. Il
avait tué un brigand dans la forêt de Jamt, au pays de l'est. Après quoi
il était allé en Suède où il s'était joint à Sörkvi Karl, et tous deux
avaient guerroyé dans l'est, ensemble. Un soir, sur les côtes de la
Baltique, Thorkel eut à chercher de l'eau pour les autres. Il rencontra
un monstre à tête humaine et se battit contre lui, longtemps. À la fin
il le tua. De là, il vint à Adalsysli, où il tua un dragon. De là il
revint en Suède, de là en Norvège, d'où il retourna en Islande. Il avait
fait graver tous ses exploits sur son alcôve, et sur un tabouret devant
son siège. Il attaqua sur le chemin de Ljosvatn Gudmund le puissant et
ses frères, et ceux de Ljosvatn eurent la victoire. Thorir fils d'Helgi
et Thorkel Hak firent une chanson sur Gudmund. Thorkel disait qu'il n'y
avait pas un homme en Islande avec qui il ne se mesurât volontiers en
combat singulier, ou qui pût le faire reculer d'une semelle. On
l'appelait Thorkel Hak (la mauvaise langue) parce qu'il ne ménageait ni
en paroles, ni en actions, ceux à qui il avait affaire.