Hildigunn était dehors et dit: «Il faut que tous mes serviteurs sortent
quand Flosi entrera dans le domaine. Les femmes nettoieront la maison et
l'orneront de tentures, et elles prépareront un siège élevé pour Flosi».
Alors Flosi entra dans l'enceinte. Hildigunn vint à sa rencontre: «Salut
à toi, mon oncle, dit-elle; mon coeur se réjouit de ta venue».--«Nous
allons prendre notre repas, dit Flosi, et ensuite nous nous remettrons
en route». Et on attacha leurs chevaux.
Flosi entra dans la salle et s'assit. Il renversa sur le banc le siège
qu'on lui avait préparé, en disant: «Je ne suis ni roi ni jarl, je ne
veux pas qu'on me fasse un trône, et il n'est pas besoin de se moquer de
moi». Hildigunn était debout à son côté: «Il est fâcheux, dit-elle, que
cela te déplaise, car nous l'avions fait de bon coeur».--«Si tu agis de
bon coeur avec moi, dit Flosi, tes actions se loueront elles-mêmes; et
elles se blâmeront elles-mêmes si elles sont mauvaises». Hildigunn eut
un rire froid: «N'en parlons plus, dit-elle. Nous aurons souvent encore
affaire l'un avec l'autre avant la fin». Elle s'assit près de Flosi, et
ils parlèrent longtemps à voix basse.
On apporta les tables; Flosi et ses hommes se lavèrent les mains. Flosi
regarda la serviette, elle était pleine de trous, et un des coins était
arraché. Il ne voulut pas s'en servir et la jeta sur le banc. Il déchira
un morceau de la nappe, s'y essuya les mains, et le lança à ses hommes.
Après quoi il se mit à table et leur dit de manger.
Alors Hildigunn entra dans la salle. Elle vint droit à Flosi, écarta ses
cheveux, qui couvraient son visage, et se mit à pleurer. «Tu as le coeur
bien gros, ma nièce, dit Flosi, pour pleurer ainsi. Tu as raison
pourtant, car tu pleures un bon mari».--«Quelle vengeance me
donneras-tu, dit-elle, et quelle aide?» Flosi répondit: «Je porterai ta
cause devant la justice, et j'irai jusqu'au bout, ou bien je ferai une
paix telle que tous les hommes de bien puissent dire qu'elle nous fait
honneur de tout point».--«Höskuld te vengerait, dit-elle, si c'était lui
qui eût à te venger».--«Tu es féroce, répondit Flosi, et je vois bien ce
que tu veux». Hildigunn reprit: «Moins grande était l'offense d'Arnor
fils d'Örnolf de Forsarskog envers ton père Thord godi de Frey, et
pourtant tes frères Kolbein et Egil l'ont tué au ting de Skaptafell.
Alors Hildigunn s'en alla dans la pièce d'entrée et ouvrit son coffre.
Elle prit le manteau que Flosi avait donné à Höskuld. C'est dans ce
manteau qu'Höskuld avait été tué, et elle l'avait gardé là tout plein de
sang comme il était. Elle rentra dans la salle avec le manteau, et vint,
sans dire un mot, droit à Flosi. Flosi avait mangé son saoul, et on
avait emporté les tables. Hildigunn jeta le manteau sur Flosi, et le
sang caillé tomba à grand bruit tout autour. «Voici, Flosi, dit-elle, le
manteau que tu donnas à Höskuld; je veux te le donner à mon tour. C'est
dans ce manteau qu'il a été tué. J'appelle à témoins Dieu et tout ce
qu'il y a de vaillants hommes, que je t'adjure, par la puissance du
Christ, par ta renommée et ta bravoure, de venger toutes les blessures
qui couvraient son cadavre; sinon, puisse chacun t'appeler un lâche!»
Flosi arracha le manteau et le lui jeta: «Tu es une sorcière d'enfer,
dit-il; tu voudrais nous voir faire ce qui serait notre perte à tous;
mais les conseils des femmes sont toujours cruels». Flosi était
tellement hors de lui, que son visage était tantôt rouge comme du sang,
tantôt pâle comme du foin séché, et tantôt noir comme la mort.
Flosi monta à cheval, avec ses hommes, et s'en alla. Il vint à Holtsvad
pour y attendre les fils de Sigfus et le reste de ses amis.
Il y avait un homme nommé Ingjald qui demeurait à Kelda. C'était le
frère de Hrodny, mère d'Höskuld, fils de Njal. Ils étaient tous deux les
enfants d'Höskuld le blanc, fils d'Ingjald le fort, fils de Geirfin le
rouge, fils de Sölvi, fils de Gunnstein le tueur de sorciers. Ingjald
avait pour femme Thraslaug, fille d'Egil, fils de Thord, godi de Frey.
La mère d'Egil était Thraslaug fille de Thorstein Titling. La mère de
Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, et soeur de Modolf le sage.
Flosi envoya dire à Ingjald de venir le trouver. Ingjald arriva aussitôt
avec quatorze hommes, tous de sa maison. Ingjald était grand et fort. Il
parlait peu, chez lui, mais c'était le plus brave des hommes, et il
donnait volontiers de ses biens à ses amis.
Flosi fit bon accueil à Ingjald et lui dit: «De grandes calamités sont
venues sur nous, et je ne sais comment nous sortirons de là. Je te prie,
mon neveu, de ne pas abandonner ma cause avant que nous soyons sortis de
peine.» Ingjald répondit: « Me voici moi-même en grand embarras. Je suis
parent de Njal et de ses fils, et il y a d'autres choses importantes qui
me font réfléchir.» Flosi reprit: «Quand je t'ai donné en mariage la
fille de mon frère, j'ai cru que tu m'avais promis de m'aider en toute
circonstance.»--«Il est probable aussi que je le ferai, dit Ingjald,
mais je vais retourner chez moi d'abord, et de là j'irai au ting.»