Parlons maintenant de Skarphjedin et de ses frères, qui s'en allaient
vers la Ranga. «Arrêtons-nous, dit Skarphjedin, et écoutons.» Ainsi
firent-ils. «Marchons sans faire de bruit, reprit-il; car j'entends des
voix d'hommes en amont de la rivière. Voulez-vous, Grim et Helgi, vous
charger de Lyting seul, ou de ses deux frères?» Ils dirent qu'ils se
chargeaient de Lyting seul. «C'est lui pourtant qui nous importe le
plus, dit Skarphjedin; s'il nous échappe, ce sera fâcheux; et c'est à
moi que je me fierais le mieux pour l'empêcher.»--«Si nous en venons aux
mains, dit Helgi, nous ferons en sorte qu'il ne s'échappera pas.»
Ils allèrent du côté où Skarphjedin avait entendu des voix, et virent
Lyting et ses frères auprès d'un ruisseau. Skarpjedin sauta par dessus
le ruisseau, sur un banc de sable qui se trouvait de l'autre côte. Là
étaient Halgrim et son frère, Skarphjedin frappe Halgrim à la jambe, et
la lui tranche sous lui; de l'autre main il s'empare de Halkel.
Lyting pointa son épée sur Skarphjedin, Helgi accourut et mit son
bouclier devant; l'épée s'y enfonça. Lyting ramassa une pierre et la
lança à Skarphjedin, qui laissa échapper Halkel. Halkel se mit à courir
le long du banc du sable, mais il ne pouvait remonter qu'en grimpant sur
ses genoux. Skarphjedin lui lança de côté sa hache Rimmugygi, et lui
brisa l'épine du dos. À ce moment, Lyting s'échappe, Grim et Helgi
courent après lui et chacun d'eux lui fait sa blessure, mais il réussit
à passer la rivière et à se mettre hors de poursuite. Il retrouve son
cheval, et court d'une traite à Vörsabæ.
Höskuld était chez lui. Lyting va le trouver, et lui dit ce qui s'est
passé. «Il fallait t'y attendre, dit Höskuld, tu t'es conduit comme un
fou. Tu trouveras vrai ce qui a été dit: La main ne se réjouit pas
longtemps du coup qu'elle a donné. Tu vas être, je crois, en grand doute
si tu pourras te garder des fils de Njal.»--«Il est certain, dit Lyting,
que j'aurai peine à m'en tirer; je te prie donc de faire la paix entre
moi et Njal, et les fils de Njal, de manière que je puisse rentrer dans
mon domaine.»--«Ainsi ferai-je» dit Höskuld.
Alors Höskuld fit seller son cheval, et partit pour Bergthorshval, lui
sixième. Les fils de Njal étaient rentrés, et ils s'étaient couchés pour
dormir. Höskuld vint trouver Njal, et ils se mirent à parler tous deux.
Höskuld dit à Njal: «Je suis venu en suppliant de la part de mon oncle
Lyting. Il a commis un grand méfait envers vous: il a rompu la paix, et
tué ton fils.»--«Lyting pense peut-être, dit Njal, qu'il a assez payé
par la mort de ses frères. Mais si je consens à un arrangement, ce n'est
que par égard pour toi. Je te dirai donc d'avance ceci: les frères de
Lyting seront traités comme gens hors la loi, Lyting n'aura rien pour
ses blessures, et payera pour Höskuld l'amende entière.»--«Je veux, dit
Höskuld, que tu prononces seul.»--«Je le ferai, puisque tu le veux» dit
Njal.--«Ne faut-il pas que tes fils soient là?» dit Höskuld.--«Alors
nous ne pourrons rien conclure, dit Njal, mais ils garderont la paix que
j'aurai faite.»--«Finissons-en donc, dit Höskuld, et promets la paix à
Lyting, au nom de tes fils.»--«Ainsi ferai-je, dit Njal. Je veux donc
que Lyting paie deux cents d'argent pour le meurtre d'Höskuld, et qu'il
garde son domaine de Samstad. Mais il me semble préférable qu'il le
vende et s'en aille. Non pas que moi et mes fils ne rompions la paix
faite, mais il se peut que quelqu'un surgisse dans le pays, qui lui
deviendrait redoutable. S'il semble que je le chasse, je lui permets de
rester, qu'il réponde seul des suites.» Après cela, Höskuld retourna
chez lui.
Les fils de Njal s'éveillèrent et demandèrent à leur père qui était
venu. Il leur dit que c'était Höskuld, son fils adoptif. «Il venait
demander la paix pour Lyting» dit Skarphjedin.--«C'est vrai» dit
Njal.--«C'était mal fait,» dit Grim.--«Höskuld ne l'aurait pas couvert
de son bouclier, dit Njal, si tu l'avais tué comme tu t'en étais
chargé.» Et Skarphjedin chanta:
«Ne faisons pas, nous autres, de reproches à notre père. Nous devions
nous attendre à ce qu'il fît la paix. Si l'on savait que nous l'avons
blâmé, on verrait l'acier reluire encore en de nouveaux combats.»
«Ne blâmons pas notre père» dit Skarphjedin.
Nous ne devons pas oublier de dire que cette paix fut toujours gardée.
C
Il y avait eu changement de chefs en Norvège. Le jarl Hakon avait fini
ses jours, et on avait mis à sa place Olaf fils de Trygvi. Voici quelle
fut la fin du jarl Hakon: un esclave nommé Kark lui coupa la gorge à
Rimul dans le Gaulardal.
En même temps que ces nouvelles, on apprit que la Norvège avait changé
de croyances. Les gens avaient rejeté la vieille foi, et le roi Olaf
avait fait chrétiens les pays de l'ouest, le Hjaltland, les îles Orkneys
et les Féröe.
Beaucoup de gens dirent en présence de Njal que c'était mal fait de
quitter les vieilles croyances. Mais Njal dit: «Il me semble que la
nouvelle foi est bien meilleure, et que celui qui la suivra, au lieu de
l'autre, fera bien. Et s'il vient ici de ces hommes qui annoncent cette
foi, je les aiderai de mon mieux.» Et il redisait cela souvent. Il s'en
allait volontiers à l'écart, se parlant à lui-même.
Ce même automne, il arriva un vaisseau dans les fjords de l'est, à
l'endroit que l'on nomme Gautavik sur le Berufjord. L'homme qui le
menait s'appelait Thangbrand. Il était fils du comte Vilbald, du pays de
Saxe. Thangbrand était envoyé par le roi Olaf fils de Trygvi, pour
annoncer la vraie foi. Avec lui venait un homme d'Islande nommé Gudleif.
Il était fils d'Ari, fils de Mar, fris d'Atli, fils d'Ulf le louche,
fils d'Högni le blanc, fils d'Utryg, fils d'Ublaud, fils de Hjörleif
Kvensama, roi du Hördaland. Gudleif était un grand tueur d'hommes.
C'était l'homme le plus hardi et le plus querelleur qu'on pût voir.
Il y avait deux frères qui demeuraient à Berunes. L'un s'appelait
Thorleif et l'autre Ketil. Ils étaient fils de Holmstein, fils d'Ossur
du Breiddal. Ils tinrent une assemblée où il fut défendu d'avoir aucun
commerce avec les hommes qui venaient d'arriver.
Hal de Sida l'apprit. Il habitait à Thvatta sur l'Alptafjord. Il monta à
cheval, avec trente hommes, et vint au vaisseau. Il alla droit à
Thangbrand et lui dit: «Vos affaires ne vont pas bien, n'est-il pas
vrai?» L'autre dit que c'était vrai. «Je vais donc te dire mon message,
dit Hal; je vous invite tous à venir chez moi, et je tâcherai de faire
marcher vos affaires.» Thangbrand le remercia et vint à Thvatta.
Un jour de l'automne suivant, Thangbrand sortit de bonne heure, il se
fit dresser une tente, et il y chanta la messe avec beaucoup de pompe;
car c'était jour de grande fête. «En l'honneur de qui fais-tu cette
fête?» dit Hal.--«En l'honneur de l'ange Michel» dit
Thangbrand.--«Quelle dignité ont les anges?» dit Hal.--«Une très grande,
dit Thangbrand. Il pèse tout ce que tu fais, le bien et le mal; et il
est si miséricordieux, qu'il donne toujours l'avantage aux bonnes
actions.»--«Je voudrais bien, dit Hal, l'avoir pour ami.»--«Il ne tient
qu'à toi, dit Thangbrand; donne-toi à lui, et à Dieu, aujourd'hui.»--«Je
veux bien, dit Hal, à une condition, c'est que tu me promettes de sa
part qu'il sera mon ange gardien.»--«Je te le promets» dit Thangbrand.
Et Hal reçut le baptême, avec toute sa maison.