LXXV

Thrain fils de Sigfus dit à sa femme qu'il voulait partir cet été là

pour l'étranger. Elle dit que c'était bien. Il prit passage sur le

vaisseau d'Hogni le blanc. Gunnar prit passage sur le vaisseau d'Arnfin,

de Vik, et Kolskegg son frère aussi.

Les deux fils de Njal, Grim et Helgi prièrent leur père de leur

permettre de partir. «Le voyage vous sera dangereux, dit Njal, au point

que vous ne serez pas sûrs d'en revenir la vie sauve, vous y gagnerez

pourtant de l'honneur et de la renommée. Mais il faut s'attendre à ce

qu'il s'ensuive de grandes querelles à votre retour». Ils continuèrent à

demander de partir, et les choses en vinrent au point qu'il leur dit de

faire comme ils voudraient. Ils prirent donc passage sur le vaisseau de

Bard le noir et d'Olaf, fils de Ketil, d'Elda. Il n'y avait qu'une voix

pour dire que les meilleurs hommes du district partaient tous à la fois.

Cependant les fils de Gunnar, Högni et Grani, étaient arrivés à l'âge

d'homme. Ils étaient d'humeur très différente: Grani avait beaucoup de

l'humeur de sa mère, mais Högni était bon et doux.

Gunnar fait porter au vaisseau ses bagages et ceux de son frère. Et

quand toutes les provisions sont embarquées, et le vaisseau prêt à

mettre à la voile, Gunnar s'en va à Bergthorshval et aux autres domaines

dire adieu à tous et remercier de leur aide ceux qui avaient pris son

parti. Le jour suivant, de bonne heure, il s'apprête à partir et dit à

tout le monde qu'il s'en va pour de bon. Et cela leur fit grande peine à

tous, quoiqu'ils eussent bonne espérance de le voir revenir plus tard.

Quand Gunnar est prêt, il embrasse ses hommes l'un après l'autre, et ils

sortent tous avec lui. Il pique en terre sa hallebarde, saute en selle,

et lui et Kolskegg s'en vont au galop.

Ils chevauchent le long du Markarfljot. Voilà que le cheval de Gunnar

fait un faux pas, et le jette à terre. Il tourne les yeux vers la

colline, et le domaine de Hlidarenda. «Ma colline est belle, dit-il,

jamais elle ne m'a semblé si belle, mes champs blanchissent, on rentre

mes foins; je vais retourner à la maison, et je ne m'en irai pas».--Ne

fais pas ce plaisir à tes ennemis, dit Kolskegg, de rompre la paix

jurée; nul n'aurait cru cela de toi. Songe qu'alors il t'arrivera comme

Njal a dit».--«Je ne m'en irai pas, dit Gunnar, et je voudrais que tu

fisses comme moi».--«Non pas, dit Kolskegg: je ne veux me déshonorer ni

maintenant, ni jamais quand on s'est fié à moi; puisque le sort en est

jeté, nous allons nous séparer. Dis à ma mère et à mes parents que je ne

reverrai pas l'Islande; car j'apprendrai bientôt ta mort, mon frère, et

je n'aurai plus de raison de revenir». Ils se séparent alors, Gunnar

retourne chez lui, à Hlidarenda, mais Kolskegg continue sa route vers le

vaisseau, et il fait voile vers l'étranger.

Halgerd fut joyeuse de voir Gunnar quand il rentra, mais la mère de

Gunnar ne disait pas grand'chose.

Gunnar reste donc chez lui cet automne, et l'hiver d'après, et il

n'avait que peu d'hommes auprès de lui.

Voici que l'hiver est passé. Olaf Pai envoie un messager à Gunnar, pour

lui offrir de venir au pays de l'ouest avec Halgerd, et de laisser son

domaine aux mains de sa mère et de son fils Högni.

Gunnar trouva cela bon d'abord, et dit oui; mais quand le moment fut

venu, il ne voulut plus.

Cet été là, au ting, Gissur et les siens vinrent au tertre de la loi

déclarer Gunnar hors la loi. Et avant que les gens du ting vinssent à se

séparer, Gissur réunit dans l'Almannagja tous les ennemis de Gunnar:

Starkad de Trihyrning et Thorgeir son fils, Mörd et Valgard le rusé,

Geir le Godi et Hjalti fils de Skeggi, Thorbrand et Asbrand fils de

Thorleik, Eilif et Önund son fils, Önund de Trollaskog, Thorgrim le

Norvégien, de Sandgil.

Gissur dit: «Je vous propose d'aller attaquer Gunnar chez lui, cet été,

et de le tuer». Hjalti dit: «J'ai promis à Gunnar ici au ting, quand il

a bien voulu m'écouter, que je ne serais jamais dans aucune entreprise

contre lui; et je ferai comme j'ai dit». Après ces paroles, Hjalti s'en

alla. Ceux qui restaient décidèrent d'aller attaquer Gunnar; ils se

donnèrent la main, et portèrent une peine contre quiconque se retirerait

de l'entreprise. Mörd fut chargé d'épier le meilleur moment pour

attaquer Gunnar. Ils étaient quarante dans le complot, et ils pensaient

qu'ils n'auraient pas de peine à venir à bout de Gunnar, maintenant que

Kolskegg, et Thrain, et tous ses autres amis étaient au loin.

Les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux.

Njal vint trouver Gunnar. Il lui dit sa mise hors la loi, et l'attaque

décidée contre lui. «Grand bien te fasse de m'en avertir» dit

Gunnar.--«Je veux, dit Njal, que Skarphjedin vienne chez toi, et aussi

mon autre fils Höskuld, et qu'ils donnent leur vie pour défendre la

tienne».--«Et moi, dit Gunnar, je ne veux pas que tes fils soient tués à

cause de moi; tu mérites de moi autre chose».--«Cela ne servira de rien,

dit Njal: quand tu seras mort, les querelles viendront bien là où seront

mes fils».--«Cela est à prévoir, dit Gunnar, mais je ne voudrais pas en

être cause. Je vous fais une demande, à toi et à tes fils, c'est de

veiller sur mon fils Högni. Je ne parle pas de Grani, car il ne fait

rien à ma guise». Njal dit qu'il le ferait, et retourna chez lui.

On raconte que Gunnar alla à toutes les assemblées et aux tings où on

vote la loi, et que nul de ses ennemis n'osa l'attaquer. Ainsi pendant

quelque temps il allait et venait comme un homme qui n'aurait jamais été

mis hors la loi.

La Saga de Njal · 第 80 / 164 题