Les serviteurs et Kolskegg étaient depuis trois nuits déjà dans les
îles, quand Thorgeir fils de Starkad, en eut la nouvelle. Il fit dire à
l'autre Thorgeir de venir à sa rencontre à la pointe de Trihyrning. Puis
il partit de Trihyrning, lui douzième. Il monte sur la pointe et attend
là l'autre Thorgeir. À ce moment, Gunnar est seul dans son domaine. Les
deux Thorgeir chevauchent, traversant les bois.
Et voici que le sommeil les prit, et ils ne purent faire autrement que
de dormir. Ils pendirent leurs boucliers aux branches, attachèrent leurs
chevaux, et mirent leurs armes à côté d'eux.
Cette nuit-là, Njal était à Thorolfsfell; il ne pouvait pas dormir, et
sortait et rentrait sans cesse. Thorhild demanda à Njal pourquoi il ne
dormait pas. «Il me passe toutes sortes de choses devant les yeux,
dit-il, je vois quantité de fantômes horribles, ceux des ennemis de
Gunnar. Et c'est une chose singulière: ils vont comme des furieux, et
pourtant ils ne savent pas où ils vont.»
Peu après, un homme arriva devant la porte. Il descendit de cheval et
entra; c'était le berger de Thorhild. «As-tu trouvé les moutons?»
demanda-t-elle.--«J'ai trouvé quelque chose qui vaut mieux, je pense»
dit-il.--«Qu'était-ce?» dit Njal.--«J'ai trouvé vingt-quatre hommes,
dit-il, dans le bois là-haut. Ils avaient attaché leurs chevaux et
dormaient. Leurs boucliers étaient pendus aux branches.» Et il avait
regardé de si près qu'il dit les armes et les habits de chacun. Alors
Njal sut au juste qui ils étaient tous. Il dit à l'homme: «Tu es un bon
serviteur, et il nous en faudrait beaucoup de pareils. Tu t'en trouveras
bien; mais à présent je vais te donner un message.» L'autre dit qu'il
irait. «Tu vas aller, dit Njal, à Hlidarenda, et tu diras à Gunnar
d'aller à Grjota, et d'envoyer de là chercher des hommes. Moi j'irai
trouver ceux qui sont dans le bois, et je leur ferai peur pour qu'ils
s'en aillent. Tout a si bien tourné qu'ils ne gagneront rien à ceci, au
contraire ils y perdront beaucoup.»
Le berger s'en alla et dit tout à Gunnar par le menu. Gunnar monta à
cheval et s'en alla à Grjota; de là il fit venir des hommes auprès de
lui.
Il faut maintenant reparler de Njal. Il monte à cheval, et va trouver
les deux Thorgeir: «Vous êtes des imprudents, leur dit-il, de dormir
comme vous le faites. Que signifie cette équipée? Gunnar n'est pas un
homme dont on se moque. En vérité, c'est une grande trahison de
l'attaquer ainsi. Sachez qu'il est en train de rassembler du monde; il
sera bientôt ici, et il vous tuera, si vous ne rentrez chez vous
promptement.» Ils se levèrent vivement, car ils avaient très peur; ils
prirent leurs armes, montèrent à cheval, et coururent d'une traite
jusqu'à Trihyrning.
Njal vint à la rencontre de Gunnar et le pria de ne pas renvoyer ses
hommes: «Je vais, dit-il, me mêler de ton affaire, et tâcher de conclure
la paix. Je crois qu'ils ont eu une bonne peur. Je veux qu'ils payent
pour cette trahison, eux tous qui ont pris part à ceci, autant que tu
auras à payer toi-même pour le meurtre de l'un ou de l'autre de ces deux
Thorgeir, si pareille chose arrive jamais. Je garderai cet argent et
j'aurai soin que tu le trouves sous ta main, quand tu en auras besoin.»