LXII

Il faut revenir à Gunnar, qui chevauche vers l'est, passant la Thjorsa.

Comme il s'éloignait de la rivière il sentit une grande envie de dormir,

et il pria les autres de s'arrêter là. Il tomba dans un profond sommeil,

et s'agitait en dormant. Kolskegg dit: «Voici que Gunnar rêve.» Hjört

dit: «Je vais l'éveiller.»--«Ne fais pas cela, dit Kolskegg; il faut que

son rêve s'achève.» Gunnar dormit longtemps. Quand il s'éveilla, il jeta

loin de lui son bouclier, et il avait très-chaud. Kolskegg dit:

«Qu'as-tu rêvé mon frère?»--«J'ai rêvé de telles choses, dit Gunnar, que

nous ne serions pas partis de Tunga en si petit nombre, si j'avais fait

ce rêve là-bas.»--«Dis-nous ton rêve» dit Kolskegg, Gunnar chanta:

«J'ai vu, m'a-t-il semblé, une troupe nombreuse qui fondait sur nous

trois. Je vais rompre, j'en suis sûr, le jeûne des corbeaux affamés, qui

nous suivent depuis Tunga. O guerrier qui lance des flammes, les

vautours vont venir, je te l'annonce, arracher aux loups les cadavres.

Terrible était mon rêve.»

«J'ai, rêvé, dit Gunnar, que je chevauchais, passant près de Knafahola.

Alors il me sembla voir une grande troupe de loups qui venaient sur moi

et, pour les éviter, je m'en allais vers la Ranga. À ce moment il me

sembla qu'ils m'attaquaient de tous côtés. Mais je me défendais contre

eux, et je perçais de flèches tous ceux qui s'avançaient le plus; à la

fin ils furent si près de moi que je ne pouvais plus me servir de mon

arc. Je pris mon épée et je la brandissais d'une main; de l'autre je

frappais avec ma hallebarde. Je ne me couvrais point de mon bouclier et

je ne sais ce qui me protégeait. Je tuai ainsi beaucoup de loups, et toi

aussi, Kolskegg. Mais Hjört, il me sembla qu'ils le jetaient à terre et

qu'ils déchiraient sa poitrine; et l'un d'eux avait son coeur dans sa

gueule. Alors j'entrai dans une si grande colère que d'un coup je fendis

le loup en deux, à partir de l'épaule. Après cela il me sembla que les

loups prenaient la fuite. Et maintenant, Hjört mon frère, mon avis est

que tu t'en retournes à Tunga.»--«Je ne veux pas, dit Hjört; quoique je

sache que ma mort est certaine, je te suivrai pourtant.»

Après cela ils partirent, chevauchant vers l'est, et ils vinrent près de

Knafahola. Kolskegg dit: «Vois-tu, mon frère, toutes ces lances qui

sortent du creux, et des hommes avec des armes?»--«Il n'y a là rien qui

me surprenne, dit Gunnar, à trouver mon rêve vrai.»--«Qu'allons-nous

faire? dit Kolskegg. Je suppose que tu ne vas pas fuir devant

eux.»--«Ils n'auront pas à nous railler à ce sujet, dit Gunnar; mais

nous allons marcher en avant jusqu'au rocher qui s'avance dans la Ranga.

C'est un bon endroit pour se défendre.»

Ils allèrent donc jusqu'au rocher, et s'y préparèrent au combat. «Où

cours-tu si vite, Gunnar?» lui cria Kol, comme ils passaient.--«Tu iras

le dire quand la journée sera finie» dit Kolskegg.

La Saga de Njal · 第 67 / 164 题