Sur ces entrefaites, Gunnar apprit la mort de son beau-père Höskuld.
Quelques jours plus tard Thorgerd, fille d'Halgerd et femme de Thrain,
accoucha à Grjota et mit au monde un garçon. Elle envoya quelqu'un à sa
mère en la priant de décider s'il fallait appeler l'enfant Glum, comme
son père, ou Höskuld, comme son grand-père. Halgerd demanda qu'il fût
appelé Höskuld. On donna donc ce nom à l'enfant.
Gunnar et Halgerd eurent deux fils. L'un s'appelait Högni et l'autre
Grani. Högni fut un vaillant homme, silencieux, méfiant, et véridique
dans toutes ses paroles.
Et voilà que les hommes partent pour le combat de chevaux, et il est
venu là une foule nombreuse. Il y avait Gunnar et ses frères avec les
fils de Sigfus, Njal et tous ses fils. Starkad était venu aveu ses fils,
Egil avec les siens.
Ils dirent à Gunnar qu'il était temps d'amener les chevaux. Gunnar
répondit qu'il voulait bien. Skarphjedin dit: «Veux-tu de moi pour faire
combattre ton cheval, ami Gunnar?»--«Je ne veux pas» dit Gunnar.--«Cela
vaudrait mieux pourtant, dit Skarphjedin; on a pris des deux côtés la
chose fort à coeur.»--«Vous auriez peu de chose à dire ou à faire, dit
Gunnar, avant qu'un malheur n'arrive; avec moi il viendra plus tard,
quoique cela revienne au même, à la fin.»
Après cela on amena les chevaux. Gunnar s'apprêta à faire combattre le
sien, que Skarphjedin amenait. Gunnar était en casaque rouge; il avait
autour du corps une large ceinture d'argent et un long aiguillon à la
main. Les chevaux coururent l'un sur l'autre, et ils se mordirent
longtemps sans qu'il fût besoin de les exciter, et les gens y prenaient
grand plaisir. Alors Thorgeir et Kol convinrent ensemble de pousser leur
cheval en avant, au moment où les chevaux se rueraient l'un sur l'autre,
et de voir s'ils pourraient faire tomber Gunnar. Et voici que les
chevaux se ruent l'un sur l'autre; Thorgeir et Kol courent à côté de
leur cheval et l'excitent tant qu'ils peuvent. Gunnar pousse le sien
contre eux, et en un clin d'oeil, Thorgeir et Kol tombent tous deux à la
renverse, et le cheval par dessus. Ils se relèvent vivement et courent à
Gunnar. Gunnar se jette de côté; il saisit Kol et le lance contre terre
si fort qu'il reste là, sans connaissance. Alors Thorgeir fils de
Starkad, frappa le cheval de Gunnar, et du coup lui fit sauter un oeil.
Gunnar frappa Thorgeir de son aiguillon, et Thorgeir tomba sans
connaissance. Gunnar s'approcha de son cheval et dit à Kolskegg:
«Tue-le; il ne faut pas qu'il vive mutilé.» Kolskegg coupa la tête du
cheval. À ce moment Thorgeir se releva. Il prit ses armes et voulut se
jeter sur Gunnar. On l'en empêcha, et il se fit un grand tumulte. «Cette
mêlée me dégoûte, dit Skarphjedin; il convient mieux à des hommes de se
battre avec des armes.» Et il chanta:
«Il y a presse au ting; la foule grossit et passe toute mesure. Il y
aura peine à terminer les querelles de tous ces hommes. Il est plus
digne de vaillants guerriers de teindre leurs armes dans le sang.
J'aimerais mieux avoir à dompter les féroces petits de la louve.»
Gunnar était si tranquille qu'un homme le tenait sans peine, et il ne
disait pas une seule mauvaise parole. Njal dit qu'il fallait s'arranger
et faire la paix: Thorgeir répondit qu'il ne donnerait ni recevrait de
paix; qu'il voulait la mort de Gunnar pour le coup qu'il en avait reçu.
«Gunnar a été trop solide jusqu'ici, dit Kolskegg, pour tomber devant
une parole, et il l'est encore.»
Alors les hommes quittent le lieu du combat et s'en vont chacun chez
soi. Ils ne firent nulle entreprise contre Gunnar. Et l'hiver se passa
ainsi.
L'été suivant, au ting, Gunnar rencontra Olaf Pai, son parent. Olaf
l'invita chez lui et l'engagea à se tenir sur ses gardes: «car ils te
feront, dit-il, tout le mal qu'ils pourront. Va toujours bien
accompagné.» Olaf lui donna quantité de bons conseils, et ils firent
entre eux très grande amitié.