Il faut maintenant parler de Skamkel. Il chevauche le long de la Ranga,
cherchant ses moutons; voici qu'il voit briller quelque chose sur le
chemin. Il saute à terre et le ramasse: c'était le couteau et la
ceinture. Il lui semble qu'il connaît l'un et l'autre, et il vient à
Kirkjubæ. Otkel est là, qui se tient dehors et qui lui fait bon accueil.
Skamkel lui dit: «Connais-tu ces précieux objets?»--«Certainement je les
connais», dit Otkel.--«À qui sont-ils?» dit Skamkel.--«À Melkolf
l'esclave» dit Otkel.--«Il faut que d'autres que nous deux les
reconnaissent» dit Skamkel, car tu peux compter que je vais t'aider en
ceci.» Ils montrèrent les choses à plusieurs, et tous les reconnurent.
Alors Skamkel dit: «Qu'allons-nous faire à présent?» Otkel répondit: «Il
faut que nous allions trouver Mörd, fils de Valgard; nous lui montrerons
les choses et nous saurons ce qu'il nous conseille de faire.»
Après cela ils partirent pour Hofi et montrèrent à Mörd les choses, et
lui demandèrent s'il les reconnaissait. «Oui, dit-il, qu'est-ce que cela
fait? Prétendez-vous avoir quoi que ce soit à démêler avec
Hlidarenda?»--«Il est dangereux, dit Skamkel, d'avoir des affaires avec
des hommes aussi puissants».--«Cela est certain, dit Mörd, et pourtant
je sais des choses sur la vie et sur la maison de Gunnar, que nul de
vous ne sait».--«Nous te donnerons de l'argent, dirent-ils, pour que tu
conduises cette affaire». Mörd répondit: «Je paierai bien cher cet
argent-là; il se peut cependant que je risque l'aventure». Après cela
ils lui donnèrent trois marks d'argent, pour qu'il leur prêtât ses
conseils et son aide. Il leur conseilla donc d'envoyer des femmes avec
de menues marchandises qu'elles offriraient aux femmes dans chaque
maison, pour voir ce qu'on leur donnerait en échange: «Car chacun est
ainsi fait, dit Mörd, qu'on se débarrasse d'abord du bien volé quand on
en a en sa possession. Et il en sera de même ici si c'est une main
d'homme qui a mis le feu. Elles me montreront alors ce qu'on aura donné
à chacune d'elles dans chaque maison. Et je veux qu'on me laisse
tranquille sur cette affaire, dès que la lumière sera faite sur le vol».
Ils le promirent. Après cela ils retournèrent chez eux.
Mörd envoya des femmes dans tous les cantons, et elles furent en route
un demi-mois. Elles revinrent, et elles avaient toutes sortes de choses.
Mörd demanda où on leur avait donné le plus. Elles dirent que c'était à
Hlidarenda qu'on leur avait donné le plus, et que Halgerd avait fait
grandement les choses. Il demanda ce qu'elle leur avait donné. «Du
fromage», dirent-elles. Il demanda à le voir. Elles le lui montrèrent,
et il y en avait beaucoup de morceaux. Il les prit, et les garda avec
soin.
Quelque temps après, Mörd alla trouver Otkel. Il le pria d'aller
chercher le moule à fromages de Thorgerd; et ainsi fut fait. Il mit les
morceaux au fond du moule, et ils s'y ajustaient exactement. Ils virent
donc qu'on avait donné aux femmes un fromage tout entier. Alors Mörd
dit: «Vous voyez à présent que c'est Halgerd qui a volé le fromage». Et
ils furent tous du même avis. Mörd dit encore qu'il ne voulait plus
entendre parler de cette affaire. Ils se séparèrent là-dessus.
Kolskegg vint trouver Gunnar et lui dit: «C'est fâcheux à dire; il court
un bruit qu'Halgerd aurait volé, et fait ce grand dommage à Kirkjubæ».
Gunnar dit qu'il croyait qu'il en était ainsi. «Mais que veux-tu que je
fasse?» Kolskegg répondit: «Je suppose qu'on pense que c'est à toi,
comme au plus proche, à payer pour les méfaits de ta femme; et mon avis
est que tu ailles trouver Otkel et que tu lui offres une bonne
amende».--«C'est bien parlé, dit Gunnar, et ainsi je ferai».
Quelque temps après, Gunnar envoya chercher Thrain, fils de Sigfus, et
Lambi, fils de Sigurd, et ils vinrent aussitôt. Gunnar leur dit où il
voulait aller, et ils le trouvèrent bon. Gunnar monta à cheval avec
douze hommes. Il vint à Kirkjubæ et appela Otkel au dehors. Skamkel
était là; il dit: «Je vais aller dehors avec toi; car il s'agit
maintenant d'être plus avisé qu'eux; et je veux être à ton côté quand tu
seras dans l'embarras, comme en ce moment. Mon avis est que tu fasses le
fier».
Après cela, ils sortirent dehors, Otkel et Skamkel, Halkel et Halbjörn.
Ils saluèrent Gunnar. Il répondit courtoisement. Otkel demande où il
veut aller. «Pas plus loin qu'ici, dit Gunnar, et je suis venu pour te
dire, au sujet de ce grand dommage et de tout ce dégât qui a été fait
ici, que c'est ma femme qui l'a fait, et cet esclave que j'ai acheté de
toi».--«Il fallait s'y attendre», dit Halbjörn. Gunnar dit: «Je viens te
faire des offres honorables; je t'offre donc que les meilleurs hommes du
canton prononcent sur notre cas». Skamkel dit: «L'offre est honorable,
mais la partie n'est pas égale: les hommes libres du pays sont tes amis,
et ils ne sont pas les amis d'Otkel».--«J'offrirai donc, dit Gunnar, de
prononcer moi-même et d'en finir sur le champ. Je t'engagerai mon amitié
et je compterai tout l'argent dès à présent, et l'amende que je t'offre
c'est une double amende». Skamkel dit: «Tu n'accepteras pas cela; il est
insensé de le laisser prononcer lui-même, quand c'est à toi de le
faire». Otkel dit: «Je ne veux pas te laisser prononcer, Gunnar». Gunnar
dit: «Je vois bien les conseils qu'on te donne, et ceux qui les donnent
s'en repentiront; mais prononce donc toi-même». Otkel se pencha vers
Skamkel et dit: «Que répondrai-je maintenant?» Skamkel dit: «Tu diras
que l'offre est honorable, mais que tu veux porter la cause devant
Gissur le blanc et Geir le Godi. Les gens diront que tu fais comme
Halkel, ton grand-père, qui fut un très vaillant homme». Otkel dit: «Ton
offre est honorable, Gunnar; je veux cependant que tu me laisses du
temps pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le Godi». Gunnar dit:
«Fais ce que bon te semble. Mais il y a des gens qui diront que tu
prends peu de soin de ton honneur, en refusant les offres que je te
fais». Et Gunnar retourne chez lui.
Quand Gunnar fut parti, Halbjörn dit: «Je vois ici combien les hommes
sont peu semblables les uns aux autres: Gunnar ne t'a fait offre si
honorable que tu aies voulu accepter. Que prétends-tu donc, d'entrer en
démêlés avec Gunnar, lui qui n'a point son égal? Tu sais pourtant qu'il
est tel qu'il s'en tiendra à son offre, quand même tu ne l'accepterais
que plus tard. Mon avis est que tu partes de suite pour aller trouver
Gissur le blanc et Geir le godi». Otkel fit amener son cheval et se
prépara à partir.
Otkel n'y voyait pas très clair. Skamkel l'accompagna sur le chemin. Il
lui dit: «Je m'étonne que ton frère n'ait pas voulu t'ôter cette peine.
Je t'offre d'y aller à ta place, car je sais que les voyages sont une
grosse affaire pour toi».--«Je veux bien, dit Otkel, mais ne dis que la
vérité».--«C'est ce que je ferai», dit Skamkel. Skamkel prit donc le
cheval et le manteau d'Otkel, et Otkel rentra chez lui. Halbjörn était
dehors; il dit à Otkel: «Il est mauvais d'avoir pour ami de coeur un
esclave. Et nous regretterons longtemps que tu aies rebroussé chemin.
C'est une invention insensée d'envoyer le plus menteur de tous les
hommes à une mission comme celle-ci dont on peut dire que dépend la vie
de bien des gens».--«Quelle peur tu aurais, dit Otkel, si Gunnar
brandissait sa hallebarde, puisque tu es si effrayé dès à présent».--«Je
ne sais pas, dit Halbjörn, lequel de nous aura le plus peur; mais tu
conviendras d'une chose, c'est que Gunnar ne perd pas de temps à viser,
quand sa hallebarde est levée et qu'il est en colère». Otkel dit: «Vous
cédez toujours, vous tous, sauf Skamkel». Ils étaient tous deux fort en
colère.
L
Skamkel vint à Mosfell et il redit à Gissur toutes les offres de Gunnar.
«Il me semble, dit Gissur, que ces offres étaient honorables. Pourquoi
Otkel n'a-t-il pas accepté?»--«C'est surtout, dit Skamkel, parce qu'ils
ont voulu tous te faire honneur, c'est pourquoi il a réservé l'affaire à
ton jugement; cela vaudra mieux pour tout le monde».
Skamkel passa la nuit là. Gissur envoya chercher Geir le Godi, et il
arriva de grand matin. Gissur lui conta la chose, et comment elle
s'était passée, puis il lui demanda ce qu'il y avait à faire. Geir dit:
«Je pense que ton avis est aussi qu'il faut arranger l'affaire de façon
que chacun soit content. Nous allons faire dire son histoire à Skamkel
une seconde fois, et nous verrons comment il la dira». Et ainsi fut
fait. Geir dit: «Je veux croire que tu as dit cette histoire selon la
vérité; je te tiens pourtant pour le plus méchant des hommes; et si tu
as dit vrai, c'est qu'il ne faut pas se fier aux apparences».
Skamkel retourne chez lui. Il va d'abord à Kirkjubæ et appelle Otkel au
dehors. Otkel fait grand accueil à Skamkel. Skamkel lui donne le salut
de Gissur et de Geir: «Et pour ce qui est de cette affaire, nous n'avons
pas besoin de parler bas; car c'est leur volonté, à Gissur et à Geir le
Godi, qu'il ne faut pas faire d'accommodement dans une affaire comme
celle-là. Voici leur dire: Il faut que tu ailles à Hlidarenda et que tu
cites Halgerd en justice pour vol, et Gunnar pour avoir fait usage des
choses volées». Otkel dit: «Je ferai en toutes choses suivant leur
conseil».--«Ils ont été grandement émerveillés, dit Skamkel, que tu te
sois montré si fier; et moi je t'ai montré comme un homme qui valait
mieux que tous les autres». Otkel vint dire la chose à son frère,
Halbjörn dit: «Ceci doit être le plus grand de tous les mensonges».
Le temps se passa, et vinrent les derniers jours où on pouvait citer en
justice avant l'Alting. Otkel demanda à ses frères et à Skamkel de venir
avec lui à Hlidarenda pour faire la citation. Halbjörn dit qu'il irait:
«Mais nous nous repentirons de ce voyage, dit-il, dans quelque temps
d'ici». Ils partirent donc, douze en tout, pour Hlidarenda. Quand ils
entrèrent dans l'enclos, Gunnar était dehors, et il ne s'aperçut de rien
avant qu'ils ne fussent tout contre la maison. Il resta là, sans
rentrer, et Otkel bien vite leur fit dire à haute voix la citation.
Quand ils eurent fini, Skamkel dit: «La citation vaut-elle, maître
Gunnar?»--«Vous le savez bien, dit Gunnar, mais je te revaudrai ton
voyage un de ces jours, Skamkel, et aussi tes bons conseils».--«Nous
n'en aurons pas grand dommage, dit Skamkel, tant que ta hallebarde ne
sera pas en l'air». Gunnar était dans une grande colère. Il rentra et
conta la chose à Kolskegg. Kolskegg dit: «Il est fâcheux que nous
n'ayons pas été dehors: ils en auraient été pour leur courte honte si
nous avions été là». Gunnar dit: «Chaque chose a son temps, et cette
expédition ne leur fera pas honneur».
Quelque temps après, Gunnar alla trouver Njal et lui dit la chose. Njal
dit: «Ne prends pas cela trop à coeur; car tu en sortiras à ton honneur
avant que ce ting soit fini. Nous serons tous avec toi, dans le conseil
et dans l'action.» Gunnar le remercia et retourna chez lui.
Otkel partit pour le ting, ses frères aussi et Skamkel.