Il y avait un homme nommé Sigmund. Il était fils de Lambi, fils de
Sighvat le rouge, il était grand voyageur, accort et beau, grand et
fort. C'était un homme d'humeur fière: il était bon skald et s'entendait
bien à toutes sortes de prouesses; mais il était vantard, moqueur et
querelleur. Il était venu à terre à l'est dans le Hornafjord. Son
compagnon s'appelait Skjöld. C'était un Suédois, auquel il n'était pas
bon d'avoir affaire. Ils prirent des chevaux et quittèrent le pays de
l'est et le Hornafjord. Et ils ne s'arrêtèrent de chevaucher que
lorsqu'ils furent arrivés dans le Fljotshlid, à Hlidarenda. Gunnar les
reçut bien. Ils étaient proches parents, Sigmund et lui. Gunnar offrit à
Sigmund de passer chez lui l'hiver. Sigmund dit qu'il voulait bien, si
Skjöld son compagnon restait aussi. «J'ai ouï dire de lui, dit Gunnar,
qu'il n'adoucirait pas ton humeur; et pourtant tu aurais grand besoin
qu'elle fût adoucie. De plus le séjour ici est dangereux, et je veux
vous donner, comme à mes parents, un conseil: c'est de ne pas aller trop
vite si ma femme Halgerd veut vous pousser à quoi que ce soit; car elle
fait bien des choses qui ne sont pas comme je voudrais».--«Qui avertit
veut du bien» dit Sigmund.--« Il faut suivre mon conseil, dit Gunnar; on
te tourmentera plus d'une fois, mais sois toujours avec moi, et fais
selon mes avis». Après cela ils restèrent chez Gunnar. Halgerd était
bien avec Sigmund; et cela alla si loin qu'elle lui donnait de l'argent,
et le servait, ni plus ni moins que son mari; et les gens en parlaient
beaucoup, et ne savaient pas ce qu'il y avait là-dessous.
Halgerd dit à Gunnar: «Ce n'est pas bien de nous contenter de ces cent
onces d'argent que tu as eues pour mon parent Brynjolf. Moi je vengerai
sa mort si je le peux». Gunnar dit qu'il n'avait pas envie de se
quereller avec elle, et s'en alla. Il vint trouver Kolskegg et lui dit:
«Va chez Njal et dis-lui que Thord prenne garde à lui, quoique nous
ayons fait la paix, car je n'ai pas confiance». Kolskegg alla le dire à
Njal, et Njal le dit à Thord. Kolskegg s'en retourna, et Njal les
remercia, lui et Gunnar, de cette marque d'amitié.
Il arriva une fois que Njal et Thord étaient assis dehors. Il y avait un
bouc qui d'habitude allait et venait dans l'enclos, et jamais personne
ne le chassait. Thord dit: «Voilà qui est étrange».--«Que vois-tu qui te
semble étrange?» dit Njal.--«Il me semble que je vois le bouc couché là
dans ce creux, et il est tout sanglant». Njal dit qu'il n'y avait là ni
bouc ni rien d'autre. «Qu'y a-t-il donc?» dit Thord.--«Tu dois être près
de ta mort, dit Njal, et c'est ton mauvais génie que tu as vu, tiens-toi
donc sur tes gardes».--«Cela ne me servira de rien, dit Thord, si
pareille chose doit m'arriver».
Halgerd vint trouver Thrain, fils de Sigfus, et lui dit: «Tu seras un
bon gendre, si tu me tues Thord le fils de l'affranchi».--«Je ne le
ferai pas, dit Thrain, car je m'attirerais la colère de mon parent
Gunnar. C'est une grosse affaire au reste; car ce meurtre sera vengé sur
le champ».--«Qui le vengera? dit-elle. Est-ce ce drôle sans
barbe?»--«Non pas lui, dit-il, mais ses fils». Après cela ils parlèrent
longtemps tout bas, et nul homme ne sut ce qu'ils avaient décidé.
Un jour il arriva que Gunnar n'était pas à la maison. Sigmund était là,
et aussi son compagnon. Thrain était venu de Grjota. Ils étaient assis
dehors, eux et Halgerd, et ils parlaient ensemble. Halgerd dit: «Vous
m'avez promis vous deux, Sigmund et Skjöld, de tuer Thord le fils de
l'affranchi, le père nourricier des fils de Njal; et toi, Thrain, tu
m'as promis de les aider». Ils convinrent tous qu'ils avaient promis
cela. «Je vais donc vous dire la manière de vous y prendre, dit-elle; il
faut monter à cheval et vous en aller à l'est dans le Hornafjord
chercher vos marchandises. Vous reviendrez le ting commencé; car si vous
étiez à la maison, Gunnar voudrait vous emmener au ting avec lui. Njal
sera au ting, et ses fils aussi, et Gunnar. Et alors vous tuerez Thord».
Ils dirent qu'ils feraient selon son conseil. Après cela ils
s'apprêtèrent à partir pour les fjords de l'est, et Gunnar n'y vit pas
de malice. Gunnar partit pour le ting.
Njal envoya Thord le fils de l'affranchi à l'est, au pied de l'Eyjafjöll
et lui dit de rester là une nuit. Thord partit pour l'est et n'en revint
pas; car la rivière était si grosse, qu'il n'y avait pas moyen, si loin
qu'on allât, de la passer à gué. Njal l'attendit une nuit; car il
voulait l'emmener au ting avec lui. Il dit à Bergthora de lui envoyer
Thord au ting, sitôt qu'il serait revenu. Au bout de deux nuits, Thord
revint de l'est. Bergthora lui dit qu'il fallait partir pour le ting;
«Mais auparavant, dit-elle, tu vas aller à Thorolfsfell donner un coup
d'oeil au domaine, et tu n'y resteras pas plus d'une nuit ou deux».