ALBERT BECKMANN.

Un document officiel nous renseignera sur ce point: c’est un extrait de

la plaidoirie prononcée en décembre 1874 lors du fameux procès d’Arnim,

qui se déroula devant le tribunal (_Stadtgericht_) de Berlin. Nous

empruntons ces lignes au compte rendu sténographique publié

immédiatement après les débats chez MM. Puttkammer et Muhlbrecht,

_Librairie des sciences politiques et judiciaires, 64, Unter den

Linden_, sous le titre de: _Der Arnim’sche Prozess, Stenographische

Berichte mit Aktenstücken._ Les journalistes parisiens encore trop

nombreux qui fréquentent M. Beckmann, qui dînent chez lui et le traitent

_naïvement ou pour d’autres raisons_ de «camarade», pourront vérifier

notre citation; elle se trouve dans la 6e livraison de la publication

précitée, pages 358 et 359:

_L’accusé, dit M. Dockhorn (il s’agit de M. d’Arnim), convient qu’il a

rédigé ou tout au moins inspiré quelques articles de journaux, et qu’il

s’est servi pour les répandre d’un certain Beckmann. Ce Beckmann lui a

été adjoint pour ce genre de service. Je dois faire remarquer que M.

Beckmann a été et est encore un «pressagent»_ (c’est-à-dire un

_reptile_); _que de tels agents sont attachés à toutes les légations

importantes; que par conséquent M. Beckmann était, vis-à-vis de

l’accusé, dans la position d’un employé grassement payé, dont les

appointements étaient fournis par un fonds que l’on n’aime pas à appeler

par son nom_ (le fonds des reptiles). _(Hilarité.) J’en tire la

conclusion que M. Beckmann devait des obligations à l’accusé_ (M.

d’Arnim), _et que celui-ci avait le droit et le devoir de se servir de

M. Beckmann._

L’incident qui décidait M. l’avocat Dockhorn, un des jurisconsultes les

plus estimés et les plus savants de l’Allemagne, à clouer au pilori

l’ancien commensal du roi de Hanovre, mérite d’être relaté, il est

typique si l’on veut se rendre exactement compte des façons d’agir des

reptiles prussiens. En 1872, la situation entre la France et l’Allemagne

était excessivement tendue. M. d’Arnim se plaignait sans cesse des

violences des journaux et des affronts qu’il essuyait à chaque instant

dans les salons de la société parisienne.

L’ambassadeur résolut de frapper un grand coup. Il enjoignit à son agent

Beckmann de glisser dans les journaux une note disant que si M. d’Arnim

continuait à être exposé à des mortifications dans le monde

aristocratique et financier, il donnerait sa démission et que l’empire

allemand ne serait plus représenté à Paris que par un simple consul.

Beckmann résolut de faire de cette pierre deux coups.

De la rue de Lille il courut dare dare à certaine caisse voisine du

boulevard et se fit annoncer chez le Mercadet de l’endroit. Il lui

apprit la mission dont il était chargé. Le banquier allemand flaira là

un de ces coups de Bourse qui depuis longtemps lui étaient familiers.

--Seulement, fit-il, pour que la fête soit complète, il faut annoncer

non pas que M. d’Arnim _veut_ donner sa démission, mais qu’il l’a déjà

donnée. De cette manière, _on baissera au moins de deux francs plus

bas_[57]!

[57] Le banquier en question a eu fréquemment recours à des habitués

de l’ambassade allemande, entre autres dans la circonstance

suivante: vers l’automne 1875, le parquet s’émut de certaines

opérations financières de cette maison, opérations qui, tout en

enrichissant des banquiers, avaient causé des ruines nombreuses. En

présence d’un grand nombre de plaintes, une instruction judiciaire

fut commencée et elle prenait une tournure menaçante pour les

inculpés. M. X... fit alors venir un ami de l’ambassade et lui

exposa qu’il fallait à tout prix décider M. de Hohenlohe à accepter

une invitation à la chasse dans une de ses propriétés. L’ami sut en

effet agir sur l’ambassadeur d’Allemagne dans le sens voulu par M.

X..., et le prince passa toute une journée à tirer le faisan chez le

banquier, en compagnie d’une nombreuse société venue exprès pour

constater l’intimité du diplomate allemand et du célèbre _faiseur_.

Le ministre Decazes craignit des réclamations pour le cas où les

poursuites continueraient, et ordre fut donné d’étouffer l’affaire.

Cela se passait en 1875; depuis, les choses ont changé quelque peu

et c’est en vain que l’année dernière, à l’occasion de nouvelles

poursuites, M. X... a essayé, toujours par la même entremise,

d’obtenir la protection de M. de Hohenlohe. Celui-ci avait reçu

l’ordre de Berlin de s’abstenir de toute démarche, et, à l’heure

qu’il est, l’œuvre de la justice française suit son cours contre le

banquier allemand.

Le même soir, M. Beckmann partait pour Bruxelles et décidait l’_Écho du

Parlement_, avec lequel il avait des accointances, à insérer une note

conforme en principe aux instructions de M. d’Arnim, mais dont la teneur

exagérée satisfaisait pleinement les projets du financier allemand. On

ne menaçait pas la France de la démission de M. d’Arnim, on l’annonçait

comme un fait accompli.

L’effet de cette nouvelle fut considérable. On vit dans la rupture des

relations diplomatiques la préface d’une nouvelle guerre, il y eut une

panique à la Bourse.

M. de Bismarck voulut prendre M. d’Arnim au pied de la lettre et lui

demander si réellement il donnait sa démission. Comme ce n’était pas

l’intention du diplomate, M. d’Arnim chargea Beckmann de faire démentir

la nouvelle, en l’attribuant à la mauvaise humeur d’un sportsman

prussien, M. de Kaden, qui venait d’être «blacboulé» au Jockey-Club.

Mais plus tard, après le départ du comte d’Arnim, M. Beckmann répéta

partout que celui-ci avait donné de gros ordres de vente en vue de

l’effet que devait produire la nouvelle de l’_Écho du Parlement_.

Là-dessus, M. de Bismarck accusa M. d’Arnim d’avoir «tripoté» à la

Bourse de Paris, et celui qui avait trahi l’ambassadeur se déclara tout

prêt à servir de témoin.

* * * * *

Mais les accusations réunies jusque vers le mois de juillet par M. de

Bismarck ne reposaient en somme que sur des rumeurs vagues et ne

pouvaient donner prise à aucune action sérieuse contre un homme qui,

bien que disgracié, occupait toujours une situation dans l’État, et

surtout qui comptait dans l’entourage du souverain de nombreuses et

ardentes amitiés. Ce qu’il fallait au chancelier, c’étaient des faits

justiciables du Code. Son étoile ne tarda point à le servir.

Le successeur de M. d’Arnim à Paris, M. le prince de Hohenlohe, était un

séide fidèle et éprouvé du chancelier. Il avait été le propagateur de

l’alliance prussienne pendant son passage aux affaires comme président

du Conseil en Bavière, et il avait su s’attirer ainsi les bonnes grâces

du «patron». Sous des dehors ternes, sous des apparences insignifiantes,

le nouveau représentant de l’empereur Guillaume à Paris cache une

ambition froide et implacable. Pour la satisfaire, M. de Hohenlohe

reculera devant bien peu d’extrémités. En venant à Paris, il savait que

pour consolider sa position, pour gagner davantage la confiance du

«maître», il fallait contribuer à la ruine de son prédécesseur. Il

trouva pour cette besogne des collaborateurs zélés parmi le personnel de

l’ambassade; il put ainsi constater des lacunes dans les archives, et il

adressa une note à Berlin, signalant les pièces qui manquaient, qui

avaient été enlevées et soustraites. Ce fut cette dénonciation qui

servit de base à la procédure devant aboutir à l’arrestation du comte

d’Arnim, accusé de détournement de documents appartenant à l’État.

Un instant on eut la pensée de joindre à cette accusation celle de

«détournement d’objets mobiliers». M. d’Arnim avait eu la douleur de

perdre, pendant son séjour rue de Lille, une fille qu’il affectionnait

beaucoup; en quittant Paris, l’ambassadeur avait emporté différents

objets lui rappelant la chère morte, et notamment une chaise, _une

simple chaise cannelée, d’une valeur d’une dizaine de francs, sur

laquelle la jeune fille s’était assise pour la dernière fois avant de

s’aliter et de mourir_. Il paraît que cette chaise faisait partie du

mobilier inventorié de l’ambassade; de là l’accusation de vol.

La prophétie de M. Beckmann allait donc se réaliser: Arnim serait

condamné comme un laquais qui a dérobé l’argenterie de la maison!

Dès qu’il eut connaissance de ce grief, M. d’Arnim offrit de verser

immédiatement telle somme qui lui serait réclamée pour avoir le droit de

conserver cette chaise.

La ridicule accusation tomba.

* * * * *

Les eaux de Bohême jouissent d’une grande vogue depuis la guerre; le

nombre des baigneurs russes, allemands et autrichiens y a augmenté dans

une notable proportion, et les médecins français y envoient une

clientèle toujours croissante depuis qu’Ems, Baden-Baden, Hambourg et

autres stations allemandes ont été déclassées par le _high-life_

parisien. L’essaim des baigneurs étrangers se répartit indifféremment

parmi toutes ces villes d’eaux voisines l’une de l’autre, et qui,

lorsqu’elles sont trop pleines, se renvoient mutuellement le surplus de

leur clientèle. Si on ne trouve pas place à Teplitz, on se rabat sur

Franzensbad ou sur Aussig; quant aux principales stations, Karlsbad et

Marienbad, il ne faut pas songer à s’y loger pendant les mois de juillet

et d’août, à moins de s’y prendre à l’avance.

Or, parmi les baigneurs de Carlsbad, on remarquait pendant la saison de

1874 quelques-uns de ces personnages énigmatiques qui, le jour de

l’arrivée du roi Guillaume à Versailles, s’étaient mêlés comme nous

l’avons vu à la population de la ville pour faire de l’enthousiasme.

Ces messieurs, qui s’efforçaient en vain de se donner la tournure et le

ton de gentlemen prenant les eaux pour leur santé, ne quittaient pas des

yeux M. le comte d’Arnim, qui, conformément à l’ordonnance de son

médecin, faisait une cure à Carlsbad pour se reposer des fatigues et des

contrariétés de son ambassade. Que le comte fût à la promenade «de

digestion», qu’il allât boire ses quatre verres réglementaires à la

grande source, dans le salon de lecture du _Curhaus_, partout enfin, il

apercevait devant lui, derrière lui ou à ses côtés un de ces sbires

déguisés. Jusqu’alors le seul résultat pratique de cet espionnage avait

été la constatation que M. d’Arnim écrivait beaucoup de lettres et qu’il

recevait souvent la visite d’un homme de lettres autrichien, M. Jules

L... Peu à peu le plus habile de ces mouchards apprit que cet écrivain

travaillait à une brochure intitulée _La Révolution d’en haut_, et dans

laquelle devaient être insérés plusieurs des dépêches et documents que

M. d’Arnim avait emportés de Paris.

Lorsque Jules L... eut terminé son travail, il partit pour Vienne,

toujours suivi par un des faux baigneurs, afin d’offrir la primeur de

son travail à des journaux viennois. Mais ceux-ci se refusèrent à le

publier. M. Jules L... vint alors à Paris, espérant obtenir un meilleur

résultat auprès des journaux de la capitale. Il eut recours à son ancien

ami et confrère, M. Beckmann, le priant de lui servir d’introducteur.

Mais les journaux français ne publièrent pas davantage la brochure que

leurs confrères viennois.

En revanche, quelques semaines après, les épreuves de la brochure, avec

corrections de la main de M. d’Arnim, étaient sur le bureau de M. de

Bismarck.

Le chancelier avait maintenant l’arme nécessaire pour frapper son

adversaire; l’empereur, à la lecture du pamphlet qui mettait les

ministres de son choix sur le même rang que les sans-culottes, et qui

livrait à la publicité des secrets d’État, l’empereur ne pouvait plus

refuser à son ministre le droit d’agir selon la rigueur des lois.

A la vue de ces épreuves notées de la main même du comte, l’empereur, en

effet, témoigna son mécontentement; d’ailleurs, M. de Bismarck, échappé

miraculeusement aux balles du fanatique Kullmann, avait gagné un nouveau

prestige. Sa Majesté ne pouvait plus rien lui refuser...

Le 4 octobre 1874, M. d’Arnim se promenait dans le parc de sa belle

propriété de Nassenheide, en Silésie; il causait avec son régisseur,

lorsque la sonnette de la grande grille tinta avec violence.

En un clin d’œil la propriété fut envahie par un commissaire arrivé le

matin de Berlin à la tête d’une douzaine d’estaffiers qui se répandirent

dans la maison, bouleversant les tiroirs, scrutant les armoires et

fouillant avec rage partout où ils supposaient pouvoir découvrir un

papier quelconque.

Les issues du château étaient gardées par la gendarmerie.

Les habitants du village qui accouraient effarés, ne sachant ce qui se

passait, furent durement repoussés.

M. d’Arnim demanda au commissaire quelle était la raison de ce

déploiement de forces et de cette invasion. A cette question, le

commissaire répondit par une autre interrogation.

--Êtes-vous disposé, monsieur le comte, demanda-t-il, à me livrer les

pièces mentionnées sur cette liste? Et l’homme de police tira de sa

poche la copie de la note de M. de Hohenlohe.

--J’ai déjà répondu à M. de Bulow, secrétaire de M. de Bismarck, que je

considère ces pièces comme m’appartenant personnellement, d’ailleurs je

n’ai plus d’ordres à recevoir de M. le chancelier, mais seulement de S.

M. l’empereur.

--Par conséquent vous refusez?

--Parfaitement.

--Alors, je dois, à mon grand regret, mettre à exécution le mandat dont

je suis porteur.

Le commissaire tendit au comte un papier qui était un ordre

d’arrestation en bonne et due forme.

Le comte d’Arnim ne s’attendait guère à ce coup de théâtre. Il comptait

sur son crédit à la cour, sur la bienveillance de l’empereur. On

l’avait, il est vrai, prévenu; mais, dédaigneux, il avait répondu comme

le duc de Guise: «Ils n’oseront pas.» Il eut un instant, un seul instant

de trouble, dont il se remit vite; prenant du bout des doigts le mandat,

il le parcourut rapidement:

--Comment? je suis arrêté parce qu’on me soupçonne de vouloir m’enfuir à

l’étranger!... Quelle fable!

--Pardon, monsieur le comte, fit le commissaire de police, n’avez-vous

pas contracté un emprunt hypothécaire sur ce château et n’attendez-vous

pas aujourd’hui même une lettre de crédit de 120,000 thalers? (440,000

francs.) Eh bien! pourquoi auriez-vous emprunté une telle somme, et

quelle raison auriez-vous de vous la faire assigner, si vous n’aviez pas

l’intention d’aller à l’étranger, si vous ne songiez pas à fuir?

--Allons, dit M. d’Arnim avec un sourire de mépris, je vois que la

police de M. de Bismarck est toujours bien faite... C’est vrai, j’ai

contracté cet emprunt, j’attends la lettre de change; mais je ne voulais

pas m’enfuir à l’étranger...

--Que comptiez-vous faire de cette grosse somme?

--Ceci me regarde, monsieur, répondit avec hauteur l’ex-ambassadeur.

Le jour même, le diplomate était écroué dans la petite prison de la

ville voisine. Le lendemain, il partait pour Berlin, où sa détention fut

d’abord très rigoureuse et ne se relâcha qu’au bout de quinze jours,

lorsqu’on dut transférer le prisonnier malade à l’hospice de la Charité.

Pendant ce temps, la police continuait ses investigations; une

commission judiciaire ayant à sa tête le procureur général Tessendorf

vint à Paris, s’installa à l’ambassade et interrogea minutieusement tous

les employés, jusqu’aux garçons de bureau.

M. Beckmann fut chargé de sonder les journalistes qui voudraient déposer

contre l’ex-ambassadeur. Mais l’émissaire fut mal reçu partout. M.

Landsberg, en particulier, se renferma dans le silence le plus absolu.

Le procès du comte d’Arnim, jugé devant le tribunal de la ville de

Berlin, du 9 au 15 décembre 1874, fut fertile en incidents et plein de

révélations.

On apprit comment le chancelier faisait surveiller l’ambassadeur par un

des secrétaires de la mission; et le rôle que jouait M. Beckmann,

fabricant de fausses nouvelles par ordre, fut mis en pleine lumière.

En revenant de Berlin--où on l’avait cité comme témoin--M. Landsberg dit

au comte de Wesdehlen:

--Maintenant, il ne reste plus à M. Beckmann qu’à se faire commander des

cartes ainsi libellées:

La police secrète prussienne · 第 32 / 49 题