Les mandements des évêques en 1874.--M. d’Arnim et le duc
Decazes.--Origines de la querelle entre M. de Bismarck et M.
d’Arnim.--M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier ses mémoires secrets
sur le Concile.--La colère de M. de Bismarck et la disgrâce de M.
d’Arnim.--M. Beckmann et ses fonctions à l’ambassade allemande.--M.
Beckmann à l’œuvre.--Comment se font les coups de Bourse.--Le prince de
Hohenlohe, successeur de M. d’Arnim.--La police secrète à
Carlsbad.--Arrestation de M. d’Arnim.--Son procès.--Un mot de Landsberg
sur Beckmann.--Landsberg accusé d’avoir collaboré au _Figaro_.--Un
article de la _Nouvelle Revue_.--Duel de Beckmann et de
Landsberg.--L’achat de la _Correspondance française_ lithographiée.--La
police secrète féminine.--Mme de Kaula.
M. le comte d’Arnim, ambassadeur de Sa Majesté l’empereur d’Allemagne
auprès de la République Française, venait de rentrer d’une longue
conférence qu’il avait eue au quai d’Orsay avec M. le duc Decazes au
sujet de l’attitude des évêques des départements de l’est, qui, par
leurs mandements du carême de 1874, dirigés contre le _Kulturkampf_ qui
sévissait alors de l’autre côté du Rhin, avaient suscité de graves
difficultés diplomatiques entre le vainqueur et les vaincus de 1870.
L’entretien entre le représentant allemand et le souple ministre du
maréchal de Mac-Mahon avait duré deux heures. La figure fine et blême du
comte, encadrée d’une longue barbe grise s’étalant en éventail sur la
poitrine, portait les traces visibles d’une grande fatigue.
Le diplomate allemand n’était pas seul dans son cabinet du premier étage
de l’hôtel de la rue de Lille. Il causait avec un personnage d’assez
grande taille, mince et élancé, de figure intelligente, à laquelle des
cheveux prématurément grisonnants et une petite moustache presque
blanche, taillée en brosse, donnaient un cachet particulier.
L’interlocuteur de M. d’Arnim était un journaliste bien connu, non
seulement en Allemagne, mais aussi dans un certain clan d’hommes de
lettres français qu’il avait fréquentés avant la guerre, et qui, à cause
de son attitude correcte pendant les événements, continuaient volontiers
avec lui les anciennes relations, malgré la différence de nationalité,
persuadés avec raison que M. E. Landsberg était incapable d’une
indélicatesse.
Quelques années avant la guerre, M. Landsberg avait créé une
correspondance autographiée destinée aux journaux allemands. En 1874, la
_Correspondance_ _française_ était devenue pour ces organes une source
d’informations indispensable; elle faisait autorité au point de vue des
appréciations sur la France. Sans être précisément officieux, M.
Landsberg fréquentait assidûment l’ambassade, et avec le temps, des
relations assez intimes s’étaient établies entre le journaliste et M.
d’Arnim, qui, à ses heures, aimait aussi à manier la plume du polémiste
et rédigeait volontiers ses rapports en style de feuilleton.
--Oui, mon cher docteur, fit M. d’Arnim continuant une conversation
commencée, pour le moment, j’ai complètement le dessous. M. de Bismarck
ne me pardonne pas d’avoir adressé directement et sans sa permission un
mémoire à S. M. l’empereur pour le prévenir des périls qui menaceraient
la dynastie des Hohenzollern si la République, encouragée par l’attitude
bienveillante de l’Allemagne, prenait pied en France et s’étendait sur
le reste de l’Europe. Les d’Arnim ont toujours correspondu directement
avec les rois de Prusse, alors que les Bismarck plantaient leurs choux
du côté de Schœnhausen et n’étaient pas encore admis à la cour... Bref,
le chancelier est furieux, il vient d’obtenir mon rappel de Paris.
--Mais j’ai entendu dire que Votre Excellence doit aller à
Constantinople.
--En effet, cette compensation m’a été promise pendant mon séjour à
Berlin, il y a trois mois; le brevet devait m’être expédié; mais au lieu
de ce document j’ai reçu une lettre où cet orgueilleux hobereau me
traite comme si j’étais son garçon de peine; il me reproche d’avoir une
opinion à moi et d’oser la manifester; il voudrait que je me borne à
faire ses commissions. Merci! se faire cirer les bottes par un comte
d’Arnim, «Otto le Fou»[54] n’est pas dégoûté. Non content de cela, il
fait répéter dans ses journaux un propos qu’il aurait tenu sur moi:
«Arnim peut aller à Constantinople et s’imaginer qu’il fera de la
politique chez les Turcs, cela ne tire pas à conséquence.» Vous
comprenez que dans ces conditions il m’était impossible d’accepter cette
ambassade. Je vais donc rentrer dans la vie privée, mais je ne compte
nullement me croiser les bras. M. de Bismarck veut la guerre publique au
lieu de la lutte sourde qui depuis plusieurs mois est engagée entre
nous. A son aise! Le monde jugera! J’ai mon plan de campagne et mes
munitions. D’abord, il faut que l’on sache qui de nous deux est le
véritable homme d’État, c’est-à-dire lequel a su prévoir les événements
à distance avec toutes leurs conséquences. J’ai là de quoi le tuer
moralement.
[54] Surnom donné à M. de Bismarck par ses camarades, lorsqu’il
étudiait à l’université de Gœttingue.
Le comte détacha sa chaîne de montre de la boutonnière de son gilet,
prit une petite clef en or qui se trouvait parmi les breloques et ouvrit
un tiroir de son secrétaire. Il en tira un dossier assez volumineux se
composant de feuilles de papier ministre couvertes d’une écriture large
et distincte, avec de grandes marges.
--Voici, reprit le comte, des copies de rapports et de mémoires que j’ai
adressés de Rome lorsque, ambassadeur de Prusse auprès du Vatican, je
suivais pas à pas le développement de la doctrine de l’infaillibilité du
pape. Lisez ces pièces avec attention, et vous verrez que j’ai annoncé
tout ce qui est arrivé depuis. La lutte partout engagée par le pape
contre le pouvoir séculier, les revendications du saint-père sur le
droit de nomination des évêques, ses prétentions de soumettre l’armée
ecclésiastique à sa seule discipline, bref, tous les incidents qui
signalent le _Kulturkampf_ sont indiqués, annoncés et prévus par moi, je
puis le dire aujourd’hui, avec une clairvoyance de devin et la précision
d’un mathématicien; tandis que M. de Bismarck--j’en ai les preuves
également là--me traitait de visionnaire et affirmait que j’exagérais
l’importance de cette déclaration d’infaillibilité, qui n’était qu’une
comédie. La publication de ces pièces porterait un coup énorme au
prestige du chancelier; elle montrerait qu’il est au-dessous de moi, et
que des deux, c’est moi qui suis le véritable homme d’État... Mais comme
je ne puis publier ouvertement et directement ces documents, je vous les
confie. Agissez comme il vous plaira... c’est d’ailleurs une bonne
fortune pour un journaliste de mettre au jour de telles révélations...
--Je remercie Votre Excellence de la confiance qu’elle me témoigne. Elle
peut aussi compter, cela va sans dire, sur mon entière discrétion.
--Je vous connais assez pour cela, et soyez certain que je ne me serais
confié à personne d’autre. Défiez-vous du monde d’ici, ajouta le comte;
ils sont tous inféodés au chancelier. N’en soufflez mot devant le comte
de Holstein... Je sais que vous êtes en bons termes avec ce secrétaire
et qu’il a dîné chez vous il y a quelques jours. De celui-là surtout
méfiez-vous! Il est chargé par M. de Bismarck d’adresser sur moi, deux
fois par semaine, des rapports détaillés... Vous avez l’air de sourire,
vous croyez peut-être que je me crée des fantômes. Détrompez-vous. J’ai
pris ce gentleman sur le fait, un de ses rapports autographes est tombé
entre mes mains... Il y a quelques semaines, à la place où vous vous
trouvez, M. le comte de Holstein m’a supplié de lui pardonner, jurant
qu’il cesserait cet indigne métier. Mais je sais qu’il le continue, le
chancelier lui a promis de l’avancement... Évitez aussi d’en parler à
mon agent secret Beckmann; par jalousie il serait capable de faire du
scandale. Pas un mot non plus à notre attaché Rodolphe Lindau, qui est
très bien avec la rédaction du _Figaro_, et qui pourrait être tenté de
commettre une indiscrétion...
En sortant de l’ambassade, muni des précieux papiers, M. Landsberg se
croisa avec ce M. Beckmann à l’égard duquel l’ambassadeur lui avait
recommandé la discrétion. Ce monsieur rappelait d’une façon étonnante ce
jeune Allemand que nous avons vu au début de ce récit dans les
antichambres de la préfecture de police et que les huissiers de M.
Carlier appelaient familièrement «monsieur Albert». Il semblait à peine
changé par le quart de siècle écoulé depuis le coup d’État. Un peu plus
d’embonpoint, les traits, sans être vieillis, étaient plus marqués, à
peine quelques poils grisonnants mêlés à la soyeuse moustache blonde,
voilà tout. Quant au costume, il était à la dernière mode, très
recherché; une large rosette multicolore s’épanouissait à la boutonnière
de sa redingote, militairement boutonnée.
--Diable, fit M. Beckmann avec ce petit ricanement qui lui est familier,
_j’espère_ que vous en avez fait une séance là-haut! Voici une heure que
je suis chez cet excellent Holstein, qu’avez-vous pu faire chez le comte
si longtemps?
--Rien, répondit Landsberg, il m’a montré des bibelots qu’il s’est fait
envoyer de Rome, vous connaissez son goût pour les objets d’art.
Et M. Landsberg remonta dans sa voiture pour rentrer chez lui, rue de
Compiègne.
Dans le monde politique on se souvient peut-être encore de la rumeur
occasionnée au commencement d’avril 1874 par la publication des mémoires
secrets sur le Concile et l’infaillibilité du pape, dans le journal de
Vienne «La Presse», auquel M. Landsberg avait communiqué ces documents.
Il avait fait choix tout exprès, pour écarter tout soupçon, d’un organe
autrichien qui avait à Paris un correspondant officiel et dûment
accrédité.
A Berlin, M. de Bismarck ne douta pas un seul instant que la
communication ne vînt de l’ambassadeur lui-même, et la colère que le
chancelier ressentait contre son rival éclata avec plus de violence que
jamais. Il lui fallait à tout prix des preuves lui permettant de
démasquer et de poursuivre M. d’Arnim.
Tout d’abord le diplomate disgracié reçut l’ordre de remettre sans aucun
retard les archives de l’ambassade au premier chargé d’affaires, M. le
comte Wesdehlen, et de vider l’hôtel de la rue de Lille. Puis le
chancelier fit tous ses efforts pour découvrir celui qui avait servi
d’intermédiaire à son rival; mais ces recherches n’aboutirent pas,
malgré l’activité déployée par M. Beckmann, qui, après avoir courbé
l’échine jusqu’à terre lorsque M. d’Arnim était au pinacle, mordait
maintenant la main qui l’avait nourri et déployait contre son ex-patron
un zèle d’autant plus haineux qu’il avait montré plus d’ardeur à son
service auparavant[55].
[55] «Arnim sera puni comme un valet qui a volé l’argenterie de ses
maîtres,» disait Beckmann aux journalistes français qui cherchaient
à se renseigner auprès de lui sur cette affaire.
Quelles étaient au juste les fonctions de ce M. Beckmann, autrefois
agent particulariste, homme de confiance du roi de Hanovre,
collaborateur du _Temps_, et dont l’œil vigilant n’était pas seulement
ouvert sur la France[56]? Quel emploi remplissait-il depuis que, réfugié
à Bruxelles pendant la dernière guerre, à la fois suspect aux Français
comme Allemand, et au gouvernement de M. de Bismarck comme agent welfe,
il était venu dans le cabinet de M. de Balan, ministre de Prusse auprès
du roi Léopold, accuser ses erreurs particularistes et hanovriennes et
mettre à la disposition de la police berlinoise sa souplesse, son
entregent, ses connaissances des dessous parisiens et ses nombreuses
relations dans le monde des gens de lettres et des viveurs de la
capitale? Le pécheur repentant avait-il trouvé grâce devant le Jupiter
tonnant de la Wilhelmstrasse, et l’avait-on attaché à la crèche?
[56] Voici, pour caractériser l’ubiquité de M. Beckmann, une lettre
adressée par lui à M. le Dr Couneau, secrétaire particulier de
Napoléon III:
Paris, le 23 septembre 1868.
Monsieur,
J’arrive de Vienne, j’y ai vu à plusieurs reprises le roi et la
reine de Hanovre.
Leurs Majestés m’ont chargé de vous exprimer leur vive gratitude de
la bonne grâce avec laquelle vous vous êtes occupé de l’affaire de
la loterie d’Osnabruck.
Sur ces entrevues et sur tout ce que je viens de voir en Allemagne,
j’aurais à vous raconter des choses du plus haut intérêt. Je vous
demanderai la permission d’aller vous voir un de ces jours à cet
effet; mais je ne veux pas attendre un seul instant (tellement la
chose me paraît être importante) pour vous adresser la brochure
ci-jointe.
Elle a pour titre: «Quel est le véritable ennemi de l’Allemagne?» et
elle paraîtra aujourd’hui ou demain à Munich. Elle fera certainement
une sensation profonde en toute l’Allemagne, où elle sera jugée pour
ce qu’elle est, c’est-à-dire un événement considérable.
L’auteur (le conseiller intime Klopp) y formule pour la première
fois nettement cette vérité: «Ce n’est pas la France, c’est la
Prusse qui est le véritable ennemi de l’Allemagne; le sauveur de
l’Allemagne doit être l’empereur Napoléon.»