--Avez-vous un drap de lit, ou mieux que cela, des rideaux?
--Il y a ceux qui sont aux fenêtres.
--Eh bien! arrachons-les... Là... et maintenant qu’ils sont étalés à
terre, nous allons y emballer toutes ces paperasses... Et journaux,
brochures, documents prohibés, tout fut entassé pêle-mêle dans les deux
rideaux, qu’on noua par les quatre bouts.
--Je vais appeler mon ordonnance et lui dire de mettre tout cela dans ma
voiture, fit M. de W... Je vous rends un fameux service tout de même! et
dire que vous ne m’en remercierez jamais!
La discrétion nous défend de révéler si réellement la belle libraire se
montra ingrate envers son sauveur...
Le ballot fut mis dans la voiture du comte... Heureusement la rue de la
Paroisse était déserte. Seuls deux officiers de uhlans ayant fortement
soupé s’époumonnaient à crier, s’adressant à une fenêtre obstinément
fermée:
--Mamz’el Éliza! mamz’el Éliza! dix thalers, vingt thalers! Mais en
dépit de ces enchères croissantes, Mlle Élisa, qui, toute la journée,
avait été surchargée d’officiers et de soldats, ne donnait pas signe de
vie.
Le lendemain, les sbires de Stieber vinrent en effet faire une
perquisition dans le cabinet de lecture de Mme Le Dur. Ils remuèrent et
bouleversèrent les casiers, les rayons, fouillèrent partout, même sous
le lit, mais ils ne trouvèrent rien.
Il était dit que Mme Le Dur jouerait encore un autre tour à la police
prussienne.
Un jour, elle vit se glisser dans sa cour un gaillard dont les vêtements
en lambeaux et la figure défaite n’indiquaient que trop un fugitif.
L’individu raconta à Mme Le Dur qu’il était franc-tireur, que les
policiers de Versailles le traquaient, que si on le tenait son compte
serait vite fait. Il supplia la libraire de le cacher quelque part.
Elle le fit entrer dans une petite remise et lui apporta des vêtements
bourgeois.
Dans la soirée, un vieil attaché militaire allemand vint fumer, comme
d’habitude, son cigare dans le cabinet de lecture de la rue de la
Paroisse.
Au moment où il allait se retirer,--comme il n’y avait plus personne
dans la boutique,--Mme Le Dur lui dit:
--Colonel, êtes-vous homme à garder un secret?
--Mais oui.
--Et à sauver, au besoin, un ennemi?
--A mon âge, on n’a plus soif de sang... Qu’y a-t-il à votre service,
chère madame?
--Eh bien, colonel... fit Mme Le Dur, très émue, j’ai là, au fond de ma
cour, dans une remise, un franc-tireur que je cache par charité, par
pitié... Si on l’attrape, le pauvre homme sera fusillé... Il a une
femme, des enfants...
--Chut!... pas si haut, interrompit le vieux colonel... Allez vite
chercher cet homme... La nuit est sombre, dites-lui qu’il m’accompagne
sans crainte...
La bonne Mme Le Dur, folle de joie de sauver la vie à un compatriote,
courut annoncer au fugitif qu’il allait pouvoir s’échapper.
Elle le ramena par la main devant le colonel:
--C’est toi, fit celui-ci en s’adressant à l’homme... Je te prends à mon
service comme brosseur... Ne te trahis pas.
Le franc-tireur suivit son nouveau maître jusqu’à Orléans.
Là, trouvant l’occasion de rejoindre les lignes françaises, il disparut.