Les héros du régime de la compression militaire et policière.--Le
maréchal Wrangel.--Son portrait.--Ses rapports avec les
journalistes.--M. de Hinkeldey, préfet de la police prussienne.--Où
Stieber reparaît.--Le roi le nomme _Polizeirath_.--Frédéric-Guillaume
poète et collaborateur du _Kladderadatsch_.--La mission secrète de
Stieber à Londres.--Comment il fit voler les papiers de l’Association
socialiste internationale.--Stieber chez M. Josias de Bunsen.--La
mission de Stieber à Paris.--Stieber chez Mme la princesse de S... et
chez M. Carlier.--Tentative d’assassinat sue l’agent de la police
secrète prussienne.--Retour de Stieber à Berlin.--La Krause et sa
collection «d’honnêtes dames».--Un espion homme du monde.--Petite fête
organisée par la police.--Mme de Hagen obtient son divorce et Stieber
est plus en faveur que jamais.
En 1850, après la dissolution de l’Assemblée constituante, dont les
députés avaient été chassés par les troupes du maréchal Wrangel, le
gouvernement prussien eut recours à un double régime de compression
militaire et policière.
Il y avait une certaine bonhomie dans la façon d’agir de ce légendaire
maréchal Wrangel, idole des gavroches berlinois, à qui il jetait des
poignées de menue monnaie en échangeant avec eux des lazzis. C’était le
type de grognard bon enfant. Ses airs de galantin, sa démarche de
«casseur d’assiettes», les crocs de sa moustache ébouriffée, son parler
berlinois gouailleur, avaient promptement fait de lui une des figures
les plus originales de la capitale. Tout en inspirant la terreur autour
de lui, il avait la repartie amusante et il «blaguait» volontiers les
gens qu’il était prêt à mitrailler. Il affectait la plus grande
familiarité avec les membres de la famille royale, s’oubliant jusqu’à
dire un jour à la reine: «Voyons, ma bonne petite dame!...» Il montrait
ainsi qu’il était le sauveur du trône et le plus puissant protecteur du
roi... S’il faisait mettre un journaliste en prison, il allait le voir
dans sa cellule et causait longuement avec lui des événements du jour.
Une fois, visitant le rédacteur en chef de la _Volkszeitung_ (Gazette du
Peuple), M. Berstein, mort tout récemment, il lui dit: «Engagez-vous à
mettre une sourdine à vos attaques, et je vous lâche tout de suite.»
Comme M. Berstein prétendait qu’il était impossible pour un journaliste
d’envisager certaines choses avec sang-froid, comme par exemple la
honteuse convention conclue par le gouvernement à Malmo avec les Danois:
--S... nom d’un homme! s’écria le maréchal, croyez-vous que moi aussi
j’approuve tout ce qui se passe, et pourtant il faut bien que je me
tienne bouche close!... Faites-en autant, autrement je sabre votre
journal!...
La réaction policière n’avait pas ce côté plein d’humour que le
commandant de l’état de siège communiquait à la réaction militaire. La
police prussienne fut de tout temps et dès son origine cauteleuse et
brutale, prompte à passer à l’exécution, exercée à tous les procédés
d’espionnage et surtout riche en promesses données aux délateurs. Le roi
avait placé à la tête de ce service, dont l’importance grandissait
chaque jour, un hobereau poméranien, M. de Hinkeldey, l’être le plus
hérissé, le plus désagréable, le plus cassant qui fut jamais.
Nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance avec ce
personnage. Pour le moment, bornons-nous à dire qu’il faisait la police
avec passion, par amour de l’art, pour la satisfaction personnelle de
tracasser son prochain. Les libéraux et les démocrates étaient tout
particulièrement l’objet des haines de M. de Hinkeldey. Il les
pourchassait comme des gens bien plus dangereux que les voleurs et les
escrocs. Il était toujours à la recherche de quelque conspiration, de
quelque complot, de quelque prétexte d’accusation qui lui permît de
«coffrer» de nombreux suspects et de les retenir indéfiniment sous les
verrous. Comme un limier de race, il était sans cesse sur quelque piste.
Le roi Frédéric-Guillaume IV s’intéressait beaucoup aux mesures
policières prises par son préfet. Il avait du plaisir à entendre de sa
bouche le récit des expéditions entreprises par les agents secrets et
aussi la relation des aventures mystérieuses et piquantes que la police
avait l’occasion de découvrir. Berlin était alors une ville d’apparence
austère, on se cachait un peu plus qu’aujourd’hui pour y courir le
cotillon.
Frédéric-Guillaume avait des velléités d’auteur dramatique: quand M. de
Hinkeldey le régalait de ses rapports plus ou moins secrets, le roi
s’imaginait collaborer à quelque mélodrame; il rectifiait certains
points du récit comme un critique rigoureux relève les défectuosités
d’une pièce qu’il est appelé à juger.
Un soir, au cours de la conférence habituelle qui avait lieu dans le
cabinet de travail de Frédéric-Guillaume, le roi interrompit son préfet
de police, qui lui donnait quelques détails sur un vol avec effraction
commis chez un banquier:
--Dites donc, mon cher Hinkeldey, j’ai aujourd’hui un protégé à vous
recommander. Il est fort intelligent et paraît très dévoué; il a déjà
rendu dans le temps des services à votre prédécesseur.
--Et qui est ce protégé? demanda le préfet de police.
--Oh! il a un nom qui indique l’emploi... Il s’appelle Stieber... Et le
roi, pour accentuer la signification du calembour, se mit à se fouiller
l’oreille avec le doigt[5]. C’est un garçon qui, je crois, m’a sauvé la
vie le 21 mars.
[5] Stieber veut dire en allemand «farfouilleur».
--Mais, fit M. de Hinkeldey surpris, oserais-je faire remarquer à Votre
Majesté qu’elle n’est peut-être pas au courant du rôle joué par ce même
Stieber pendant la période révolutionnaire. Non seulement Stieber a
compté parmi les orateurs les plus farouches des clubs, mais tout
récemment encore il défendait devant les conseils de guerre les inculpés
de haute trahison et de rébellion les plus gravement compromis.
Le roi prit un flacon d’_arrac_[6], en versa dans un gobelet d’argent
contenant une petite quantité d’eau chaude, et après avoir bu:
[6] Eau-de-vie très forte.
--Eh! qu’importe, répondit-il à son préfet de police. En supposant que
la nouvelle recrue que je vous présente soit réellement un néophyte,
vous connaissez le proverbe: «Il y aura plus de place au râtelier
gouvernemental pour un seul républicain repentant que pour dix
conservateurs.» Et puis Stieber, tout révolutionnaire qu’il paraissait,
était encore plus dévoué à son roi qu’à la cause qu’il défendait... Il
venait de temps à autre s’asseoir à la même place où vous êtes et me
raconter ce qui se passait dans les clubs, dont il était un des plus
beaux ornements. Je vous assure que ses récits étaient parfois très
divertissants!... Allons, mon cher Hinkeldey, fit le roi en changeant de
ton, quand je vous recommande un mouchard, c’est que je sais qu’il a les
qualités de l’emploi.
M. de Hinkeldey comprit que le protégé de Sa Majesté faisait déjà partie
de la police toute personnelle dont le monarque se servait en dehors de
ses ministres, quelquefois même pour les surveiller.
Stieber n’était pas le seul qui, pendant la tourmente, avait joué ce
double jeu, mais il s’en était certainement le mieux tiré. Aussi M. de
Hinkeldey, renonçant à toute objection, demanda au roi quel emploi il
fallait réserver à son protégé.
--A quel âge, demanda Frédéric-Guillaume, la loi permet-elle d’être
nommé _Polizeirath_[7]?
[7] Conseiller de la police. Grade supérieur à celui de commissaire de
police.
--A trente ans, sire.
Le roi tira de la poche de côté de son uniforme, qui était déboutonné,
un petit carnet qu’il feuilleta rapidement. Ayant trouvé la note qu’il
cherchait:
--Stieber, dit-il, est né à Mersebourg en 1818. Par conséquent, il a
deux ans de plus que l’âge requis. Manteuffel[8] lui expédiera son
brevet, et vous, vous trouverez bien à l’utiliser.
[8] Alors premier ministre.
--Sans doute, fit M. de Hinkeldey, puisque tel est le désir de Votre
Majesté.
--Passons à autre chose, reprit le roi. Avez-vous découvert l’auteur de
la correspondance adressée à la _Gazette d’Augsbourg_, au sujet des
affaires de la Hesse électorale[9]? Ce gaillard-là me fait dire ce que
je pense comme si j’avais rêvé tout haut devant lui.
[9] L’Autriche et la Prusse voulaient intervenir chacune de son côté
dans le conflit qui avait éclaté entre l’électeur de Hesse et ses
sujets.
--L’article en question a été publié dans la _Gazette_, sous un «signe»
tout à fait nouveau: un trèfle à cinq feuilles. Nos recherches n’ont pas
encore abouti; et comme les investigations de la poste sont restées
également infructueuses, je suppose que cette correspondance, quoique
datée de Berlin, a été rédigée sur place ou envoyée d’ailleurs.
Le roi vida de nouveau son gobelet et fit un geste de mécontentement.
--Voyons, Hinkeldey, mon cher ami, mettez-y un peu plus de zèle. Vous ne
sauriez vous imaginer combien cela me tracasse d’être livré aux journaux
par des traîtres ou des indiscrets. Tenez, il a encore paru dans le
_Kladderadatsch_ une méchante pièce de vers pleine d’allusions fort
transparentes à l’amour d’un haut et puissant seigneur pour une veuve
connue dans le monde entier et qui ne craint pas de se compromettre en
se laissant prendre par la taille... Le pis, c’est que les vers sont
détestables...
--Je vous demande pardon, sire, les vers sont charmants, répondit le
préfet de police, qui savait fort bien, comme tout le monde d’ailleurs,
que l’auteur de cette chanson bachique en l’honneur de la veuve Cliquot
était le roi lui-même... Mais si Votre Majesté, ajouta M. de Hinkeldey,
croit que la tournure de ces vers est offensante et irrespectueuse, on
pourrait poursuivre le journal...
--Non, non!... Traîner devant des juges les joyeux fous qui, chaque
semaine, font tinter les grelots de leur Charivari... ce serait
odieux... Au contraire, je vais leur montrer que je suis bon prince en
leur envoyant un plein panier de ces veuves consolatrices, qu’ils
pourront tout à leur aise décoiffer et déshabiller sans offenser la
morale[10].
[10] Historique.--Frédéric-Guillaume s’intéressait beaucoup aux
journaux et aux journalistes. Il tenait surtout à connaître les
auteurs des articles anonymes. Voici une lettre adressée par le roi,
après l’entretien que nous relatons, à M. de Hinkeldey:
«Mon très cher Hinkeldey,
«La _Gazette d’Augsbourg_, que je joins à la présente, publie une
communication datée de Berlin, dont je veux connaître l’auteur,
ainsi que la source à laquelle il a puisé. Vous chargerez le
directeur de la police Stieber d’aller aux informations, et vous
attirerez également son attention sur l’auteur des articles de la
_Kreuzzeitung_ (Gazette de La Croix) qui paraissent avec les signes:
_A X I X O_ et qui contiennent toujours des renseignements très
exacts et très précis, alors que ces nouvelles, à moins de grave
manquement au secret professionnel, ne doivent être connues de
personne. Je compte tout particulièrement sur l’énergie et
l’empressement de Stieber, pour rendre compte fidèlement et
véridiquement des découvertes qu’il pourra faire, et j’attends votre
rapport dans le plus bref délai.
«F. W. R.»
Quelques jours plus tard, M. Stieber, qui, dans l’intervalle, avait
épousé la fille de l’ancien comédien, reçut son brevet et fut invité à
se rendre dans le cabinet de M. de Hinkeldey. Celui-ci le reçut assez
froidement.
--Je suis chargé, lui dit-il, de vous envoyer à Londres pour l’ouverture
de la grande exposition universelle. Votre mission publique est de
surveiller la section prussienne, tous les États ayant promis d’aider la
police de Londres dans la surveillance des énormes richesses accumulées
au _Crystal Palace_. Trois agents seront mis à votre disposition; mais,
tandis qu’ils monteront la garde devant les vitrines des exposants
prussiens, vous vous occuperez de choses plus sérieuses: vous tâcherez
de pénétrer dans l’intimité des nombreux réfugiés politiques qui vivent
en Angleterre et de découvrir les chefs du grand parti communiste, qui,
dit-on, cherchent à provoquer une explosion révolutionnaire générale en
Europe pour l’époque de la réélection du Président de la République en
France.
M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à établir la connivence
qu’il y avait entre les communistes de Londres et certains membres
influents du parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le
baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes personnelles à
satisfaire de ce côté et auraient voulu englober leurs adversaires dans
quelque procès capital.
Stieber reçut des instructions détaillées; on mit à sa disposition des
fonds importants, et huit jours après il s’embarquait pour Londres avec
sa jeune femme.
Aussitôt arrivé dans la métropole britannique, l’agent secret se mit à
l’œuvre, bien résolu, en policier de race, à forger lui-même un complot
plutôt que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner cette
peine. Une Association redoutable et répandue dans toute l’Europe
s’était en effet formée. Il ne s’agissait que d’en connaître les
affiliés et en particulier ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa
ses soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où se
réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait dans ces endroits
sous des déguisements différents. Il jouait et buvait tout en discutant
politique et socialisme.
Ces excursions dans le monde souterrain de la grande ville ne tardèrent
pas à le conduire à son but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec
un misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association révolutionnaire
et qui savait que la liste des adhérents était en dépôt chez un réfugié
hessois nommé Dietz.
Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à un moyen des plus
simples et qui réussit presque toujours, parce qu’il est peu compliqué:
il offrit une assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son
camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier.
Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte de la serrure du
secrétaire où Dietz enfermait sa correspondance, et s’étant introduit la
nuit dans le domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les remit
à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition dans Hyde Park.
Il faut supposer que les communistes internationaux étaient bien
imprudents pour des conspirateurs qui venaient de traverser toutes les
épreuves et de recommencer les expériences de 1848. Ils n’avaient même
pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes ou sous des noms
chiffrés! Pour les affiliés qui habitaient Londres, la découverte du
policier prussien était sans péril; pour ceux-là l’hospitalité
britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas le délit qui
pouvait leur être imputé. Il n’en était pas de même pour les socialistes
fixés à Paris ou en Allemagne et dont la participation aux menées
révolutionnaires avait été signalée.
Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne chez le secrétaire de
l’Association communiste, des arrestations nombreuses furent opérées à
Leipzig, à Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des foyers
de l’agitation révolutionnaire. Après une longue et laborieuse
instruction, les inculpés furent traduits devant la haute cour de Berlin
sous l’accusation de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler ici
les péripéties des débats qui s’engagèrent devant la juridiction qu’une
loi spéciale venait d’établir. Bornons-nous à signaler les principaux
points de l’accusation. Cette Association communiste internationale
datait de 1847; c’est à cette époque que fut élu le comité dirigeant
installé à Londres. Les différentes révolutions qui ont marqué la
célèbre année 1848 ont été préparées par le comité de Londres, et s’il
faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport qui servit au
procureur général pour établir son acte d’accusation, la main du conseil
des Dix se retrouverait dans la plupart des drames qui ont ensanglanté
alors les rues de toutes les capitales de l’Europe.
Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber dans ses
_Mémoires_, préconisait la chute du régime bourgeois et l’établissement
de la suprématie politique du prolétariat qui devait arracher le capital
à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire tous
les instruments de production, de façon à rendre l’ouvrier maître du
terrain. Pour atteindre ce but, on demandait l’expropriation de toutes
les propriétés foncières et l’emploi des revenus des communes aux
dépenses publiques; un impôt progressif très fort; la suppression du
droit d’héritage; la centralisation du crédit entre les mains de l’État
par la création d’une banque nationale, avec monopole exclusif; la
concentration par l’État de tous les moyens de transport, l’augmentation
des ateliers nationaux, la multiplication des instruments de travail; le
défrichement et la culture des terres d’après un plan combiné d’avance;
et enfin l’établissement du travail obligatoire et la création «d’armées
industrielles».
Dans une proclamation lancée en février 1848, au début de la tourmente,
le comité déclarait que lorsque, grâce à ces mesures, les différences de
classes auraient disparu et que la production tout entière serait
concentrée entre les mains des associations formées par les
agglomérations d’individus, les pouvoirs publics perdaient leur
caractère politique. La société bourgeoise avec ses classes et ses
intérêts contradictoires serait remplacée par une association où la
prospérité de l’individu serait intimement et véritablement solidaire de
la prospérité générale.
Cette définition nuageuse prouve assez que des Allemands plus ou moins
métaphysiciens étaient à la tête du comité, et qu’ils tenaient la plume
lorsqu’il s’agissait de lancer des programmes et des proclamations.
Rendons aux socialistes internationaux cette justice qu’ils ont marché
avec le temps et que le programme de l’autre Internationale, plus
moderne, qui fut créée lors de l’Exposition de 1861, est autrement net,
pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs ne furent pas
des _Doktoren_ et des _Professoren_ d’outre-Rhin, mais trois vrais
Parisiens, dont l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second
cherche des annonces d’émission et des mensualités financières sous le
péristyle de la Bourse. Le troisième a repris bravement son métier
d’arpenteur.
Les individus découverts par Stieber étaient surtout des Allemands. Le
principal coupable, selon le policier, était Charles Marx, mort l’an
dernier, et que ses disciples regardent comme le patriarche du
socialisme allemand. Charles Marx n’était alors guère connu du public.
Un cercle de lecteurs très restreint avait goûté ses rares qualités
d’écrivain économiste. Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement
social, il conspirait à «huis clos»; sa belle barbe blanche devenue
légendaire était d’un blond fauve, et des quatre gracieuses filles qui
firent sensation dans une ville thermale des Pyrénées, après la Commune
de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux premières étaient au
maillot.
Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant de la province
rhénane, Engels; un ancien lieutenant de la garde prussienne, E.
Willich, et un étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence
prépondérante sur l’Association.
Des dissentiments graves séparaient cependant les quatre chefs. Tandis
que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire Engels étaient pour la
modération et les moyens termes, l’ex-lieutenant et le _student_
repoussaient toutes les concessions et demandaient le communisme, comme
M. le duc de Broglie devait plus tard réclamer le régime parlementaire
dans «toute sa beauté».
Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis, avaient
installé une direction conforme à leurs vues à Cologne, tandis que les
exaltés et les enragés se cantonnaient prudemment à Londres.
Les papiers que Stieber avait fait voler établirent que l’_Association_
avait créé des sections à Berlin, Brunswick, Hambourg, Francfort,
Leipzig, Stuttgart, Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris, Lyon,
Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds, Berne,
Lausanne, Strasbourg, Valenciennes, Metz, Bâle, Londres, Alger,
New-York, Philadelphie. Disons en passant que les sections françaises
appartenaient à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le
lieutenant Willich et l’étudiant Schapper.
* * * * *
Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers de l’Association
communiste, Stieber reçut l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade
de Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne, le célèbre
savant Josias de Bunsen, un rêveur qui tâchait d’accorder les artifices
de la diplomatie avec la candeur de ses aperçus.
M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie. Évidemment il
voulait tenir à distance le policier que les obligations de sa charge le
contraignaient de recevoir.
M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé d’une belle calotte
grecque, devant sa table de travail, absorbé par la comparaison de deux
calculs de Newton et de Malebranche sur le même problème, dont il
s’efforçait de trouver la moyenne.
Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier, M. Josias de Bunsen
n’ôta pas sa calotte et n’invita pas le nouveau venu à s’asseoir. Il
leva sa grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était relevée
par un pli sardonique des lèvres:
--Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je suis chargé de vous donner
lecture d’une note que m’a apportée le dernier courrier et qui vous
concerne tout particulièrement. Voyez d’abord si nous sommes bien seuls,
ajouta le diplomate du même ton dont il eût parlé à son domestique.
Stieber regarda derrière la porte, il souleva même les rideaux des
fenêtres et indiqua du geste qu’aucune indiscrétion n’était à craindre.
M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil; il tenait à la
main un papier de grand format, revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur
la tablette de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres et de
livres; puis, il se mit à lire:
«Aussitôt après avoir pris connaissance du présent ordre, le
_Polizeirath_ Stieber quittera Londres pour se rendre à Paris. Il se
mettra en communication, par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse,
avec le préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout le dossier
relatif aux socialistes français, dont la participation à la Société
communiste internationale a été établie, grâce à l’enlèvement des
papiers de l’Association. Le _Polizeirath_ Stieber donnera au préfet de
police tous les renseignements et tout le concours qui pourraient lui
être réclamés; il s’efforcera de gagner la reconnaissance et la
confiance des fonctionnaires français, de façon à être complètement, ou
du moins aussi complètement que possible, initié aux agissements actuels
de la police française.
«En effet, le but de la mission très importante et très confidentielle
dont l’agent Stieber est chargé est double. _En apparence_, le voyage à
Paris doit être motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement
par le désir de préserver Paris et les grandes villes de la République
des horreurs d’un attentat communiste. Le _Polizeirath_ Stieber ne
négligera aucune occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du
gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement de la grande
cause de l’ordre et de la conservation sociale, croit devoir communiquer
à la police française des indications et des documents de nature à
faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche. C’est là un
échange mutuel de services que les gouvernements conservateurs se
doivent, et le gouvernement royal est convaincu qu’à l’occasion les
ministres du prince-président n’agiraient pas autrement à son égard.
«Mais, _en réalité_, l’agent Stieber, et c’est là le _but secret_ et le
plus important de sa mission, doit tâcher de se renseigner sûrement au
sujet des préparatifs du coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des
chances de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne négligera
aucun moyen d’éclairer et de renseigner de la façon indiquée le
gouvernement royal, qui s’en remet à son habileté, à son esprit fertile
en ressources et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des
autorités françaises pour les révélations qui leur seront fournies par
lui.
«Le _Polizeirath_ Stieber devra en même temps s’assurer, avant son
départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité de gagner dans
l’entourage immédiat du prince-président une personne, homme ou femme,
disposée à tenir le gouvernement royal au courant des faits et gestes
et, si possible, des intentions probables du prince Louis-Napoléon et de
ses conseillers habituels les plus intimes. Il faudrait naturellement
que cette personne fût placée par sa position de manière à demeurer en
contact permanent avec le prince, de façon que, malgré la discrétion et
l’esprit de dissimulation que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun
secret qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre correspondant.
Le mieux serait de trouver un haut fonctionnaire ou un membre de la
nombreuse famille du président. Là-dessus également, le gouvernement
royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur Stieber.
«L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra les fonds nécessaires
pour l’accomplissement de sa double mission et les instructions
complémentaires dont il pourrait avoir besoin.
«Signé:
«_Le président du ministère royal d’État_,
«VON MANTEUFFEL.»
--Il y a encore trois lignes, ajouta M. Josias de Bunsen en ôtant sa
calotte et se levant tout droit... Vous voyez de quelle main elles sont
écrites:
«J’approuve expressément la note ci-dessus, et je recommande
spécialement à Stieber de s’y conformer en tous points. La place du
directeur de la sûreté à Berlin est vacante; je la lui réserve pour
récompenser son zèle et son dévouement, sur lesquels je compte.
«F. W. R. (FRÉDÉRIC-GUILLAUME, _rex_.)»
--Vous avez bien compris et tout retenu, monsieur? fit l’ambassadeur.
Stieber s’inclina en signe d’acquiescement.
--Êtes-vous prêt à partir?
--Aujourd’hui même, Excellence.
Stieber demeurait toujours à sa place, bien que du geste l’ambassadeur
l’eût congédié.
--Ah! il vous faut de l’argent?
--Nullement, Excellence, mes fonds suffisent amplement pour le voyage,
et puisqu’un crédit m’est ouvert à l’ambassade de Paris...
--Eh bien, alors?