Le duc de Rocca-Romana, excité par cet exemple,--on le croyait du
moins,--sortit de son harem de la Descente du géant et demanda et obtint
l'autorisation de lever un régiment de cavalerie.
Schipani réorganisa son corps d'armée, détruit et dispersé: il en fit
deux légions, donna le commandement de l'une à Spano, Calabrais comptant
de longues années de service dans les grades inférieurs de l'armée, et
prit le commandement de l'autre.
Abrial, de son côté, remplissait conscieusement la mission à lui confiée
par le Directoire.
Le pouvoir législatif fut remis par lui aux mains de vingt-cinq
citoyens; le pouvoir exécutif à cinq, le ministère à quatre.
Lui-même choisit les membres qui devaient faire partie de ces trois
pouvoirs.
Au nombre des nouveaux élus à ce terrible honneur, qui devait coûter la
vie à la plupart, était une de nos premières connaissances, le docteur
Dominique Cirillo.
Lorsqu'on lui annonça le choix que l'agent français avait fait de lui,
il répondit:
--Le danger est grand, mais l'honneur est plus grand encore. Je dévoue à
la République mes faibles talents, mes forces, ma vie.
Manthonnet, de son côté, travaillait nuit et jour à la réorganisation de
l'armée. Au bout de quelques jours, en effet, une armée nouvelle était
prête à marcher au-devant du cardinal, que l'on sentait pour ainsi dire
s'approcher d'instant en instant.
Mais, auparavant, coeur généreux qu'était le ministre de la guerre, il
voulut donner à la ville un spectacle qui, tout à la fois, la rassurât
et l'exaltât.
Il annonça la fête de la Fraternité.
Le jour marqué pour cette fête, la ville s'éveilla au son des cloches,
des canons et des tambourins, comme elle avait l'habitude de le faire
dans ses jours les plus heureux.
Toute la garde nationale à pied eut l'ordre de se placer en haie dans la
rue de Tolède; toute la garde nationale à cheval se rangea en bataille
sur la place du Palais; toute l'infanterie de ligne se massa place du
Château.
Disons en passant, qu'il n'y a peut-être pas une capitale au monde où la
garde nationale soit si bien organisée qu'à Naples.
Un grand espace était resté libre autour de l'arbre de la Liberté, à dix
pas duquel était dressé un bûcher.
Vers onze heures du matin, par une magnifique journée de la fin du mois
de mai, toutes les fenêtres étant pavoisées de drapeaux aux couleurs de
la République, toutes les femmes garnissant ces fenêtres et secouant
leurs mouchoirs aux cris de «Vive la République!» on vit, du haut de la
rue de Tolède, s'avancer un immense cortége.
C'étaient d'abord tous les membres du nouveau gouvernement nommés par
Abrial, ayant à leur tête le général Manthonnet.
Derrière eux, marchait l'artillerie; puis venaient les trois bannières
prises aux bourboniens, une aux Anglais, les deux autres aux
sanfédistes, puis cinq ou six cents portraits de la reine et du roi
recueillis de toutes parts et destinés au feu; enfin, enchaînés deux à
deux, les prisonniers de Castellamare et des villages voisins.
Une masse de peuple, pleine de rumeurs de vengeance et de menaces de
haine, suivait en hurlant: «A mort les sanfédistes! à mort les
bourboniens!» Car le peuple, avec ses idées de sang, ne pouvait se
figurer que l'on tirât les captifs de leur prison pour autre chose que
pour les égorger.
Et c'était bien aussi la conviction des pauvres prisonniers, qui, à part
quelques-uns qui semblaient porter un défi à leurs futurs bourreaux,
marchaient la tête basse et pleurant.
Manthonnet fit un discours à l'armée pour lui rappeler ses devoirs aux
jours de l'invasion.
L'orateur du gouvernement fit un discours au peuple, dans lequel il lui
prêcha le respect de la vie et de la propriété.
Après quoi, on alluma le bûcher.
Alors, le ministre des finances s'approcha des flammes et y jeta une
masse de billets de banque montant à la somme de six millions de francs,
économies que, malgré la misère publique, le gouvernement avait faites
en deux mois.
Après les billets de banque vinrent les portraits.
Depuis le premier jusqu'au dernier, tous furent brûlés, aux cris de
«Vive la République!»
Mais, quand le tour vint d'y jeter les bannières, le peuple se rua sur
ceux qui les portaient, s'empara d'elles, les traîna dans la boue et
finit par les déchirer en petits morceaux, que les soldats placèrent,
fragments presque impalpables, au bout de leur baïonnette.
Restaient les prisonniers.
On les força de s'approcher du bûcher, on les groupa au pied de l'arbre
de la Liberté, on les entoura d'un cercle de baïonnettes, et, au moment
où ils n'attendaient plus que la mort, au moment où le peuple, les yeux
flamboyants, aiguisait ses ongles et ses couteaux, Manthonnet cria:
--A bas les chaînes!
Alors, les principales dames de la ville, la duchesse de Popoli, la
duchesse de Conzano, la duchesse Fusco, Eleonora Pimentel se
précipitèrent, au milieu des hourras, des bravos, des larmes, des
étonnements; elles détachèrent les chaînes des trois cents prisonniers
sauvés de la mort, au milieu des cris de «Grâce!» et de ceux mille fois
répétés de «Vive la République!»
En même temps, d'autres dames entrèrent dans le cercle avec des verres
et des bouteilles, et les prisonniers, en étendant vers l'arbre de la
Liberté leurs bras redevenus libres, burent au salut et à la prospérité
de ceux qui avaient su vaincre, et, chose plus difficile, qui avaient su
pardonner.
Cette fête, comme nous l'avons dit, reçut le nom de fête de la
Fraternité.
Le soir, Naples fut illuminé _à giorno_.
Hélas! c'était son dernier jour de fête: le lendemain était celui du
départ de l'armée, et l'on commençait d'entrer dans les jours de deuil.
Un triste épisode marqua les dernières heures de cette grande journée.
Vers cinq heures du soir, on apprit que le duc de Rocca-Romana, qui
avait demandé et obtenu l'autorisation de former un régiment de
cavalerie, ayant formé ce régiment, était passé avec lui aux insurgés.
Une heure après, sur la place même du Château, où l'on venait de
délivrer les prisonniers, et où eux-mêmes buvaient au salut de la
République, son frère Nicolino Caracciolo, se présentait la tête basse,
la rougeur au front, la voix tremblante.
Il venait déclarer au Directoire napolitain que le crime de son frère
était si grand à ses propres yeux, qu'il lui semblait que, comme aux
jours antiques, ce crime devait être expié par un innocent. Il venait,
en conséquence, demander dans quelle prison il devait se rendre pour y
subir le jugement qu'il plairait à un tribunal militaire de lui imposer,
et qui seul pouvait laver la honte que la défection de son frère faisait
rejaillir sur sa famille; que si, au contraire, la République lui
conservait son estime, il prouverait à la République qu'il était son
fils et non le frère de Rocca-Romana, en levant un régiment avec lequel
il s'engageait à aller combattre son frère.
D'unanimes applaudissements accueillirent la proposition du jeune
patriote. On lui vote d'enthousiasme la permission qu'il demandait.
Enfin le Directoire déclara à l'unanimité que le crime de son frère
était un crime personnel qui ne pouvait aucunement rejaillir sur les
membres de sa famille.
Et, en effet, Nicolino Caracciolo leva, de ses propres deniers, un
régiment de hussards, avec lequel il put, en brave et loyal patriote,
prendre part aux dernières batailles de la République.