«Il est impossible, disent les _Mémoires pour servir à l'histoire des
dernières révolutions de Naples_, il est impossible de décrire la joie
qu'éprouvèrent les patriotes lors du départ des Français. Ils disaient,
en se félicitant et en s'embrassant, que c'était à partir de ce moment
heureux qu'ils étaient véritablement libres, et leur patriotisme, en
répétant ces paroles, touchait le dernier degré de l'enthousiasme et de
la fureur.»
Et, en effet, il y eut alors un moment à Naples où les folies de 1792 et
1793 se renouvelèrent, non pas les folies sanglantes, heureusement, mais
celles qui, en exagérant le patriotisme, placent le ridicule à côté du
sublime. Les citoyens qui avaient le _malheur_ de porter le nom de
Ferdinand, nom que l'adulation avait rendu on ne peut plus commun, ou le
nom de tout autre roi, demandèrent au gouvernement républicain
l'autorisation de changer juridiquement de nom, rougissant d'avoir
quelque chose de commun avec les tyrans[7]. Mille pamphlets dévoilant
les mystères amoureux de la cour de Ferdinand et de Caroline furent
publiés. Tantôt, c'était le Sebetus, petit ruisseau qui se jette dans la
mer au pont de la Madeleine et qui, pareil à l'antique Scamandre,
prenait la parole et se mettait du côté du peuple; tantôt, c'était une
affiche, appliquée contre les murs de l'église del Carmine, et sur
laquelle étaient écrits ces mots: _Esci fuori, Lazzaro!_ (Lève-toi,
Lazare, et sors de ta tombe.) Bien entendu que, dans cette circonstance,
_Lazare_ signifiait _lazzarone_, et lazzarone _Masaniello_. De son côté,
Eleonora Pimentel, dans son _Moniteur parthénopéen_, excitait le zèle
des patriotes et peignait Ruffo comme un chef de brigands et
d'assassins, aspect sous lequel, grâce à l'ardente républicaine, il
apparaît encore aujourd'hui aux yeux de la postérité.
[7] Nous avons sous les yeux une demande de ce genre, signée d'un
homme qui a été depuis ministre de Ferdinand II.
Les femmes, excitées par elle, donnaient l'exemple du patriotisme,
recherchant l'amour des patriotes, méprisant celui des aristocrates.
Quelques-unes haranguaient le peuple du haut des balcons de leurs
palais, lui expliquant ses intérêts et ses devoirs, tandis que
Michelangelo Ciccone, l'ami de Cirillo, continuait de traduire en patois
napolitain l'Évangile, c'est-à-dire le grand livre démocratique,
adaptant à la liberté toutes les maximes de la doctrine chrétienne. Au
milieu de la place Royale, tandis que les autres prêtres luttaient, dans
les églises et dans les confessionnaux, contre les principes
révolutionnaires, employant, pour effrayer les femmes, les menaces, pour
réduire les hommes, les promesses,--au milieu de la place Royale, le
père Benoni, religieux franciscain de Bologne, avait dressé sa chaire au
pied de l'arbre de la Liberté, là justement où Ferdinand, dans sa
terreur de la tempête, avait juré d'élever une église à saint François
de Paule, si jamais la Providence lui rendait son trône. Là, le crucifix
à la main, il comparait les pures maximes dictées par Jésus aux peuples
et aux rois à celles dont les rois avaient, pendant des siècles, usé
vis-à-vis des peuples, qui, lions endormis, les avaient laissés faire
pendant des siècles. Et, maintenant que ces lions étaient éveillés et
prêts à rugir et à déchirer, il expliquait à l'un de ces peuples-lions
le triple dogme, complétement inconnu à Naples à cette époque et à peine
entrevu aujourd'hui, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.
Le cardinal-archevêque Capece Zurlo, soit crainte, soit conviction,
appuyait les maximes prêchées par les prêtres patriotes et ordonnait des
prières dans lesquelles le _Domine salvam fac rempublicam_ remplaçait le
_Domine salvum fac regem_. Il alla plus loin: il déclara dans une
encyclique que les ennemis du nouveau gouvernement qui, d'une façon
quelconque, travailleraient à sa ruine, seraient exclus de l'absolution,
excepté _in extremis_. Il étendait même l'interdit jusqu'à ceux qui,
connaissant des conspirateurs, des conspirations ou des dépôts d'armes,
ne les dénonceraient pas. Enfin, les théâtres ne représentaient que des
tragédies ou des drames dont les héros étaient Brutus, Timoléon,
Harmodius, Cassius ou Caton.
Ce fut à la fin de ces spectacles, le 14 mai, que l'on apprit la prise
et la dévastation d'Altamura. L'acteur chargé du principal rôle vint
non-seulement annoncer cette nouvelle, mais raconter les circonstances
terribles qui avaient suivi la chute de la ville républicaine. Un
inexprimable sentiment d'horreur accueillit ce récit; tous les
spectateurs se levèrent comme secoués par une commotion électrique, et,
d'une seule voix, s'écrièrent: «Mort aux tyrans! Vive la liberté!»
Puis, à l'instant même, et sans que l'ordre en eût été donné, éclata
comme un tonnerre, à l'orchestre, _la Marseillaise_ napolitaine,
_l'Hymne à la Liberté_, de Vicenzo Monti, qu'avait récité la Pimentel
chez la duchesse Fusco, la veille du jour où avait été fondé _le
Moniteur parthénopéen_.
Cette fois, le danger soulevait le voile des illusions et montrait son
visage effaré. Il ne s'agissait plus de perdre le temps en vaines
paroles: il fallait agir.
Salvato, usant de la liberté momentanée qui lui était rendue, donna le
premier l'exemple. Au risque d'être pris par des brigands, muni des
pouvoirs de son père, il partit pour le comté de Molise, et, tant par
ses fermiers que par ses intendants, réunit une somme de près de deux
cent mille francs, et créa un corps de volontaires calabrais qui prit le
nom de _légion calabraise_. C'étaient d'ardents soutiens de la liberté,
tous ennemis personnels du cardinal Ruffo, et ayant chacun quelque mort
à venger contre les sanfédistes ou leur chef, et résolus à laver le sang
avec le sang. Ces mots inscrits sur leurs bannières indiquaient le
serment terrible qu'ils avaient fait: