Le cardinal poursuivit son chemin à marches forcées, et, passant par
Cutro, il arriva le 25 mars, seconde fête de Pâques, en vue de Cotrone.
La ville fumait en plusieurs endroits et dénotait des restes d'incendie.
Le cardinal, en s'approchant, entendit des coups de feu, des cris, des
clameurs qui lui indiquèrent que sa présence était urgente.
Il mit son cheval au galop; mais à peine avait-il franchi la porte de la
ville, qu'il s'arrêta épouvanté; les rues étaient jonchées de morts; les
maisons, saccagées, n'avaient plus ni portes ni fenêtres; quelques-unes,
comme nous l'avons dit, brûlaient.
Arrêtons-nous un instant sur Cotrone, dont la destruction fut un des
plus douloureux épisodes de cette guerre inexpiable.
Cotrone, sur le nom de laquelle vingt-cinq siècles ont passé et ont,
voilà tout, changé une lettre de place, est l'ancienne Crotone, rivale
de Sybaris. Elle fut la capitale d'une des plus anciennes républiques de
la Grande Grèce, dans le _Brutium_. La pureté de ses moeurs, la sagesse
de ses institutions dues à Pythagore, qui y fonda une école, la fit
l'ennemie de Sybaris. Elle donna naissance à plusieurs athlètes
célèbres, et, entre autres, au fameux Milon, qui, comme M. Martin (du
Nord) et M. Mathieu (de la Drôme), fit, non pas du département, mais de
la ville où il était né, un appendice à son nom. C'était lui qui,
serrant sa tête avec une corde, la faisait éclater en enflant ses
tempes; c'était lui qui portait un boeuf autour du Cirque au pas
gymnastique, et, après l'avoir porté, l'assommait d'un coup de poing et
le mangeait dans la journée. Le célèbre médecin Démocède, qui vivait à
la cour de Polycrate de Samos, ce tyran trop heureux, qui retrouvait
dans le ventre des poissons les anneaux qu'il jetait à la mer, était de
Crotone, et encore cet Alcméon, disciple d'Amyntas, qui fit un livre sur
la nature de l'âme, qui écrivit sur la médecine et qui, le premier,
ouvrit des porcs et des singes pour se rendre compte de la conformation
du corps humain.
Cotrone fut dévastée par Pyrrhus, prise par Annibal, et reprise par les
Romains, qui y envoyèrent une colonie.
A l'époque où nous sommes arrivé de notre récit, Cotrone n'était plus
qu'une espèce de bourg, qui n'en avait pas moins conservé le nom de son
aïeule. Elle avait un petit port, un château sur la mer, des restes de
fortifications et de murailles qui la faisaient compter au rang des
places fortes.
Comme les républicains y étaient en majorité, la garnison royale, au
moment où éclata la révolution, fut forcée de pactiser avec eux. Son
commandant, Foglia, avait été destitué et arrêté comme royaliste, et à
sa place avait été nommé le capitaine Ducarne, qui était en prison comme
suspect de patriotisme. Par un chassé-croisé assez ordinaire dans ces
sortes de circonstances, Foglia, qu'il avait remplacé à son poste,
l'avait remplacé dans son cachot.
En outre, à cette garnison, sur laquelle il ne fallait pas trop compter,
on devait ajouter tous les patriotes fuyant devant Ruffo et de Cesare,
qui s'étaient réunis à Cotrone et renfermés dans ses murs, ainsi que
trente-deux Français venant, comme nous l'avons dit, d'Égypte.
Ces trente-deux Français étaient la vraie force résistante de la ville,
et la preuve, c'est que, sur trente-deux, quinze se firent tuer.
Les deux mille hommes envoyés par le cardinal contre Cotrone firent sur
la route la boule de neige. Tous les paysans qui, aux environs de
Cotrone et de Catanzaro, purent prendre un fusil, prirent ce fusil et se
réunirent à l'expédition. En outre, sans tenir compte de l'armée
sanfédiste, une masse d'individus armés, de ceux-là qui se réunissent en
toute occasion et dans tous les temps, se tenait aux environs de
Cotrone, attendant le moment de _faire un coup_, et, en attendant,
coupant, pour faire quelque chose, les communications de la ville avec
les villages et occupant les meilleures positions.
Dans la matinée du jeudi saint, le 21 mars, le capitaine parlementaire
Dardano fut expédié à Cotrone par le chef de l'expédition royaliste. Les
Cotronais le reçurent les yeux bandés. Il montra alors ses lettres de
créance signées du cardinal; mais peut-être y manquait-il quelque
formalité d'étiquette; car le capitaine Dardano fut pris, jeté en
prison, soumis à une commission militaire et condamné à mort, comme
_brigandant_ contre la République. Peut-être le verbe _brigander_
n'est-il point français; mais, à coup sûr, il est napolitain, et l'on
nous permettra de le franciser, vu le grand usage que nous aurons à en
faire.
Les sanfédistes, voyant que leur parlementaire ne revenait point, et
qu'ils ne recevaient aucune réponse à la sommation qu'ils avaient faite
à la ville de se rendre, résolurent de ne pas perdre un instant, afin de
délivrer le capitaine Dardano, s'il était encore vivant, et de le venger
s'il était mort. En conséquence, ils recoururent à leur guide Pansanera,
se groupèrent autour de lui, lui adjoignirent, pour plus grande sûreté,
un homme du pays, et, conduits par eux, s'avancèrent, pendant une nuit
obscure, jusque sous les murs de la ville, où, du côté du Nord, ils
occupèrent une position avantageuse.
Ils profitèrent de l'obscurité, toujours pour faire arriver et mettre en
batterie au milieu d'eux leur petite artillerie, et, montrant seulement
les deux compagnies de ligne, ils cachèrent les volontaires,
c'est-à-dire une masse de trois ou quatre mille hommes, dans les plis du
terrain, ne s'inquiétant de la pluie qui tombait à torrents que pour
leur recommander de mettre à l'abri leurs cartouchières et la batterie
de leurs fusils.
Ils demeurèrent là toute la nuit du vendredi saint, et, au point du
jour, le chef de l'expédition, le colonel-lieutenant Perez, envoya, en
manière de défi, dans la place quelques obus et quelques grenades.
Au bruit que firent en éclatant ces projectiles, à la vue des deux
compagnies de ligne qui se tenaient debout et découvertes, les Crotonais
crurent que le cardinal, dont ils connaissaient la marche, était sous
leurs murs avec une armée régulière.
On savait que la forteresse, en mauvais état, ne pouvait opposer qu'une
médiocre résistance. Un conseil de guerre fut, en conséquence, réuni
chez le lieutenant-colonel français, lequel déclara hautement et
clairement qu'il n'y avait que deux partis à prendre, et ajouta qu'en sa
qualité d'étranger il se réunirait à la majorité.
Ces deux partis étaient:
Ou d'accepter les propositions que le cardinal avait fait faire par son
parlementaire Dardano, et, dans ce cas, il fallait à l'instant même
mettre en liberté le parlementaire;
Ou de faire une vigoureuse sortie et de chasser les brigands, de prendre
place immédiatement sur les remparts et d'attendre derrière eux, en
faisant une défense désespérée, l'armée française, qui, disait-on, était
en marche vers la Calabre.
Ce dernier avis avait été adopté. Le lieutenant-colonel français s'y
rangea, et tout se prépara pour la sortie, de la réussite ou de
l'insuccès de laquelle allait dépendre le salut ou la chute de la ville.
En conséquence, ce même jour du vendredi saint, dès neuf heures du
matin, tambour battant, mèche allumée, les républicains sortirent de la
ville. Les royalistes, de leur côté, ne présentant qu'un front étroit et
dissimulant les trois quarts de leurs forces, les laissèrent accomplir
une fausse manoeuvre, à l'aide de laquelle les républicains croyaient
les envelopper.
Mais à peine, de part et d'autre, le feu de l'artillerie eut-il
commencé, que les masses cachées, qui avaient réglé leur plan de
bataille, d'après les conseils de Pansanera, se levèrent à droite et à
gauche, laissant au centre, pour faire tête aux républicains, les deux
compagnies de ligne et l'artillerie; puis, favorisées par l'inclinaison
même du terrain, les deux ailes se rabattirent au pas de course sur le
flanc des républicains, et, à demi-portée de fusil, firent, à droite et
à gauche, une décharge qui, grâce à l'adresse des tireurs, eut un
terrible résultat.
Les patriotes virent au premier coup d'oeil l'embuscade dans laquelle
ils étaient tombés, et, comme il n'y avait d'autre parti à prendre que
de se faire tuer sur place et d'abandonner, par conséquent, la ville à
l'ennemi, ou de faire une prompte retraite et de chercher à réparer,
derrière les murs, le désastre que l'on venait d'éprouver, ils
s'arrêtèrent à la retraite, et l'ordre en fut donné. Mais, enveloppés
comme ils l'étaient, les patriotes ne purent opérer cette retraite que
dans le plus grand désordre et hâtivement, abandonnant leur artillerie,
poursuivis de si près, que, Pansanera et sept ou huit de ses hommes
étant arrivés en même temps que les fuyards à la porte de la ville, ils
empêchèrent, avec le feu qu'ils firent, que ces derniers ne levassent le
pont derrière eux, de manière que les républicains, ne pouvant refermer
la porte par laquelle ils étaient rentrés, et les sanfédistes s'étant
rendus maîtres de cette porte, ils furent obligés d'abandonner la ville
et de se renfermer dans la citadelle.
La porte restée ouverte et sans défense, chacun s'y précipita,
déchargeant son arme sur ce qu'il rencontrait, hommes, femmes, enfants,
animaux même, et répandant de tous côtés la terreur; mais, dès qu'un peu
d'ordre put être établi dans l'agression, les forces isolées se
réunirent et se combinèrent contre la forteresse.
Les assaillants commencèrent par s'emparer de toutes les maisons
environnant le château, et, de toutes les fenêtres, le feu commença
contre lui.
Mais, tandis que cette fusillade s'échangeait entre les troupes
régulières et les défenseurs du château, les deux compagnies de troupes
de ligne entraient dans la ville, mettaient leur artillerie en position
et faisaient feu à leur tour.
Or, le hasard voulut qu'un obus coupât la lance du drapeau républicain
et renversât la bannière aux trois couleurs napolitaines qui avait été
élevée sur le château. A cette vue, l'ancienne garnison royale, qui, à
contre-coeur, s'était réunie aux patriotes, crut que c'était pour elle
un avis du ciel de redevenir royaliste, et tourna immédiatement ses
armes contre les républicains et les Français: elle abaissa le
pont-levis et ouvrit les portes.
Les deux compagnies de ligne entrèrent aussitôt dans le château, et les
Français, réduits à dix-sept, furent, avec les patriotes, enfermés dans
le même château où ils étaient venus chercher un asile.
Le parlementaire Dardano, condamné à mort, mais qui n'avait pas subi sa
peine, fut mis en liberté.
De ce moment, la ville de Cotrone avait été abandonnée à toutes les
horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est-à-dire au meurtre, au
pillage, au viol et à l'incendie.
Le cardinal arrivait au moment où, repue de sang, d'or, de vin, de
luxure, son armée accordait à la malheureuse ville expirante la trêve de
la lassitude.