L'ARMÉE DE LA SAINTE FOI

Le 16 mars, à peu près à la même heure où Championnet sortait de Naples,

appuyé au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite

commune de Borgia, rencontra une députation de la ville de Catanzaro,

qui venait au-devant de lui.

Elle se composait du chef de la _rota_ (du tribunal), don Vicenzo

Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio

Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava.

Saverio Landari, en sa qualité d'avocat, prit la parole, et, contre les

habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicité et

toute leur clarté, les faits suivants:

Que, quoique les royalistes eussent tué, mis en fuite ou arrêté à peu

près tous ceux qui étaient soupçonnés d'appartenir au parti républicain,

la ville de Catanzaro, dans sa désolation, ne cessait de nager dans la

plus horrible anarchie, au milieu des meurtres, des pillages et des

vengeances privées.

En conséquence, au nom de tout ce qui restait d'honnêtes gens à

Catanzaro, le cardinal était prié de venir le plus tôt possible au

secours de la malheureuse ville.

Il fallait que la situation fût bien grave pour que les royalistes

demandassent des secours contre les gens de leur propre parti.

Il est vrai que quelques-uns des membres de la députation que Catanzaro

avait envoyée au cardinal, avaient fait partie des comités

démocratiques, et, entre autres, le chef de la rote, Vicenzo Petroli,

qui, ayant été du gouvernement provisoire, était un de ceux qui avaient

mis à prix la tête du cardinal et celle du conseiller de Fiore.

Le cardinal fit semblant de ne rien savoir de tout cela: ce qui lui

importait, à lui, c'était que les villes lui ouvrissent leurs portes,

quels que fussent ceux qui les lui ouvraient. En conséquence, pour

apporter au mal le plus prompt remède possible, il demanda qui était

chef du peuple à Catanzaro.

On lui répondit que c'était un certain don François de Giglio.

Il demanda une plume, de l'encre, et, sans descendre de son cheval,

écrivit sur son genou:

«Don François de Giglio,

»La guerre comme vous la faites est bonne contre les jacobins obstinés

qui se font tuer ou prendre les armes à la main, et non contre ceux

qui ont été contraints par la menace ou la violence de se réunir aux

rebelles, surtout si ces derniers se repentent et s'en remettent à la

clémence du roi: à plus forte raison cette guerre n'a-t-elle point

d'excuse contre les citoyens pacifiques.

»En conséquence, je vous ordonne, et sous votre propre responsabilité,

de faire immédiatement cesser les meurtres, le pillage et toute voie

de fait.»

Cet ordre fut immédiatement envoyé à Catanzaro, sous la protection d'une

escorte de cavalerie.

Puis, accompagné de la députation, le cardinal reprit, vers Catanzaro,

sa marche un instant interrompue.

L'avant-garde, arrivée au fleuve Corace, l'antique Crotalus, fut forcée,

faute de ponts, de passer en char et à la nage. Pendant ce temps, le

cardinal, qui n'oubliait pas les études d'archéologie faites par lui à

Rome, s'écarta du chemin pour aller visiter les ruines d'un temple grec.

Ces ruines, que l'on voit encore aujourd'hui, et que l'auteur de ce

livre a visitées en suivant la même route que le cardinal Ruffo, sont

celles d'un temple de Cérès, à une heure duquel sont les ruines

d'Amphissum, où mourut Cassiodore, premier consul et ministre de

Théodoric, roi des Goths. Cassiodore avait vécu près de cent ans, et

passa de ce monde à l'autre dans une petite retraite qui domine toute la

contrée, et où il écrivit son dernier livre du _Traité de l'âme_.

Le cardinal passa le Corace après tout le monde et s'arrêta à la marine

de Catanzaro, riante plage, semée de riches villas où les familles

nobles ont l'habitude de passer la saison d'hiver.

La plage de Catanzaro n'offrant au cardinal aucun abri pour loger sa

troupe, et les pluies d'hiver commençant à venir avec cette abondance

particulière à la Calabre, il décida d'envoyer une partie de son armée

au blocus de Cotrone, où la garnison royale avait pris du service sous

les républicains, où s'étaient réunis tous les patriotes fugitifs de la

province, et où avaient débarqué, sur un bâtiment venu d'Égypte,

trente-deux officiers subalternes d'artillerie, un colonel et un

chirurgien français.

Le cardinal détacha donc de son armée deux mille hommes de troupes

régulières, et spécialement les compagnies des capitaines Joseph Spadea

et Giovanni Celia. A ces deux compagnies il en adjoignit une troisième,

de ligne, avec deux canons et un obusier. Toute l'expédition fut mise

sous les ordres du lieutenant-colonel Perez de Vera. Il y adjoignit

comme officier parlementaire le capitaine Dandano de Marceduse. Enfin,

un bandit de la pire espèce, mais qui connaissait parfaitement le pays,

où il exerçait depuis vingt ans le métier de voleur de grand chemin, fut

chargé des importantes fonctions de guide de l'armée.

Ce bandit, nommé Pansanera, était célèbre par dix ou douze meurtres.

Le jour de l'arrivée du cardinal à la plage de Catanzaro, il se jeta à

ses pieds et sollicita de lui la faveur d'être entendu en confession.

Le cardinal comprit que ce n'était point un pénitent ordinaire qui lui

venait ainsi le fusil à l'épaule et la cartouchière aux reins, le

poignard et les pistolets à la ceinture.

Il descendit de cheval, s'écarta de la route et alla s'asseoir au pied

d'un arbre.

Le bandit s'agenouilla et déroula, avec les marques du plus profond

repentir, la longue série de ses crimes.

Mais le cardinal n'avait point le choix des instruments qu'il employait.

Celui-là pouvait lui être utile. Il se contenta de l'assurance de son

repentir, et, sans s'informer si ce repentir était bien sincère, il lui

donna l'absolution. Le cardinal était pressé d'utiliser au profit du roi

les connaissances topographiques que don Alonzo Pansanera avait acquises

en manoeuvrant contre la société.

L'occasion ne tarda point à s'offrir, et, comme nous l'avons dit,

Pansanera fut nommé guide de la colonne expéditionnaire. La colonne se

mit en route, et le cardinal resta derrière elle pour réorganiser

l'armée et organiser la réaction.

Au bout de trois jours, il se mit à son tour en marche; mais, comme il

fallait faire trois étapes en suivant le rivage de la mer, et sans

passer par aucun lieu habité, le cardinal chargea son commissaire aux

vivres, don Gaetano Peruccioli, de réunir un certain nombre de voitures

chargées de pains, de biscuits, de jambons, de fromage et de farine,

puis, ses ordres exécutés, de se mettre en marche sur Cotrone.

A la fin de la première journée, on arriva sur les bords du fleuve

Trocchia, qui se trouvait gonflé par les pluies et par la fonte des

neiges.

Pendant le passage, qui s'effectua avec une grande difficulté, et en

conséquence avec un grand désordre, le commissaire des vivres et les

vivres disparurent, avec toute l'administration.

On le voit, don Alonzo Pansanera n'eût pas mieux fait que Gaetano

Peruccioli.

Nommé de la veille, il n'avait pas perdu de temps pour poser la première

pierre de l'édifice de sa fortune[1].

[1] On sait que, dans toute la partie historique, c'est de l'histoire

pure et simple que nous faisons: nous n'inventons ni ne retranchons.

Ce fut dans la nuit seulement, et lorsque l'armée s'arrêta pour

bivaquer, que la disparition de Peruccioli se fit connaître par la

complète absence des vivres.

On ne mangea point cette nuit-là.

Le lendemain, par bonheur, après deux lieues de marche, on trouva un

magasin plein d'excellente farine et des bandes de porcs à moitié

sauvages, telles qu'on en rencontre à chaque pas dans la Calabre. Cette

double manne fut la bienvenue au désert et immédiatement convertie en

soupe au lard. Le cardinal en mangea comme les autres, quoique ce fût un

samedi, c'est-à-dire jour maigre. Mais, en sa qualité de haut dignitaire

de l'Église, il avait pour lui des pouvoirs qu'il étendit à toute

l'armée.

L'armée sanfédiste put donc sans remords manger sa soupe au lard, et la

trouver excellente. Le cardinal fut de l'avis de l'armée.

Une chose qui n'étonna pas moins le cardinal que la disparition du

commissaire des vivres Peruccioli, fut l'apparition du marquis Taccone,

chargé, par ordre du général Acton, de suivre l'armée de la sainte foi

comme trésorier et venant la joindre à cet effet.

Le cardinal était justement dans le magasin aux farines lorsqu'on lui

annonça le marquis Taccone. Son Excellence arrivait dans un mauvais

moment: le cardinal était de mauvaise humeur, n'ayant pas mangé depuis

la veille à midi.

Il crut que le marquis Taccone lui rapportait les cinq cent mille ducats

qu'il n'avait pas pu se procurer à Messine, ou plutôt il fit semblant de

le croire. Le cardinal était un homme trop expérimenté pour commettre de

pareilles erreurs.

Il était assis à une table, et, sur un escabeau que l'on avait trouvé à

grand'peine, il expédiait des ordres.

--Ah! vous voilà, marquis, dit-il avant même que celui-ci eût franchi la

porte. En effet, j'ai reçu avis de Sa Majesté que vous aviez retrouvé

les cinq cent mille ducats et que vous me les rapportiez.

--Moi? dit Taccone étonné. Il faut que Sa Majesté ait été induite en

erreur.

--Eh bien, alors, demanda le cardinal, que venez-vous faire ici? A

moins, cependant, que vous ne veniez comme volontaire?

--Je viens envoyé par le capitaine général Acton, Votre Éminence.

--A quel titre?

--A titre de trésorier de l'armée.

Le cardinal éclata de rire.

--Est-ce que vous croyez, lui demanda-t-il, que j'ai cinq cent mille

ducats à vous donner pour compléter le million?

--Je vois avec douleur, dit le marquis Taccone, que Votre Excellence me

soupçonne d'infidélité.

--Vous vous trompez, marquis. Mon Éminence vous accuse de vol, et,

jusqu'à ce que vous m'ayez donné la preuve du contraire, j'affirmerai

l'accusation.

--Monseigneur, dit Taccone en tirant un portefeuille de sa poche, je

vais avoir l'honneur de vous prouver que cette somme et beaucoup

d'autres ont été employées à divers usages par ordre de monseigneur le

capitaine général Acton.

Et, s'approchant du cardinal, il ouvrit son portefeuille.

Le cardinal y plongea son oeil perçant, et, voyant une foule de papiers

qui lui parurent non-seulement de la plus haute importance, mais encore

de la plus grande curiosité, il allongea la main, prit le portefeuille,

et, appelant la sentinelle de garde à sa porte:

--Faites venir deux de vos camarades, dit-il; qu'ils prennent monsieur

au collet, qu'ils le conduisent à un quart de lieue d'ici et qu'ils le

laissent sur la grande route. Si monsieur fait mine de revenir, tirez

sur lui comme sur un chien, attendu que j'estime un chien bien au delà

d'un voleur.

Puis, au marquis Taccone, tout abasourdi de l'accueil:

--Ne vous inquiétez point de vos papiers, dit-il; j'en ferai prendre

fidèle copie, je les ferai numéroter avec soin et je les enverrai au

roi. Retournez donc à Palerme; vos papiers y seront aussitôt que vous.

Et, pour prouver au marquis Taccone qu'il lui disait la vérité, le

cardinal commença la revue de ses papiers avant même que le marquis fût

sorti de la chambre.

Le cardinal, en mettant la main sur le portefeuille du marquis Taccone,

avait fait une véritable trouvaille. Mais, comme nous n'avons pas eu ce

portefeuille sous les yeux, nous nous contenterons de répéter à cette

occasion ce que dit Dominique Sacchinelli, historien de l'illustre

_porporato_:

A la vue de ces papiers, qui avaient tous rapport à des dépenses

secrètes, écrit-il, le cardinal put se convaincre que le plus grand

ennemi du roi était Acton. C'est pourquoi, emporté par son zèle, il

écrivit au roi, en lui envoyant tous les papiers de Taccone, dont il

avait eu la précaution de conserver un double:

«Sire, la présence du général Acton à Palerme compromet la sûreté de

Votre Majesté et de la famille royale...»

Sacchinelli, à qui nous empruntons ce fait et qui, après avoir été le

secrétaire du cardinal, est devenu son historien, ne put surprendre au

passage autre chose que la phrase que nous guillemetons, la lettre du

cardinal au roi étant écrite tout entière de sa main et n'étant restée

qu'un instant sous ses yeux, tant le cardinal avait hâte de l'envoyer au

roi.

Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, c'est que

les cinq cent mille ducats ne se retrouvèrent jamais.

A la nouvelle de la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, le

cardinal n'avait pas jugé à propos de traverser le fleuve gonflé par la

pluie.

Pendant que l'on amasserait les vivres nécessaires à l'expédition, l'eau

baisserait.

Et, en effet, le 23 mars au matin, le fleuve étant devenu guéable, et

une quantité suffisante de vivres ayant été amassée, le cardinal ordonna

de se remettre en route, lança le premier son cheval dans l'eau, et,

quoiqu'il en eût jusqu'à la ceinture, il traversa le fleuve

heureusement.

Toute l'armée le suivit.

Trois hommes seulement furent entraînés par le courant et sauvés par des

mariniers du Pizzo.

Au moment où le cardinal mettait le pied sur la rive opposée, il lui

arriva un messager courant à toute bride et tout souillé de boue, qui

lui annonçait que la ville de Cotrone avait été prise la veille 22 mars.

La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3 · 第 7 / 49 题