A L'ASSAUT DE L'ATLAS MAROCAIN

La brusque occupation par le colonel Charles Mangin, plus que jamais

plein «d'allant», d'un point sur l'oued Zem, affluent de l'Oum er Rbia,

occupation affirmée par l'installation d'un poste, a déterminé dans la

région occupée par les Zaïanes une certaine effervescence, à laquelle il

a fallu faire face vigoureusement. De là, toute une série d'opérations

qui se poursuivent encore à l'heure actuelle, et que couronnera, très

vraisemblablement, une action d'ensemble, annoncée, puis démentie, à

laquelle prendraient part cinq colonnes convergeant vers le pays zaïane

et son hypothétique capitale Khenifra.

En attendant le déclenchement décisif, deux colonnes, sous le

commandement des colonels Charles Mangin et Henrys, font d'énergique

besogne, l'une remontant progressivement vers les Zaïanes, l'autre

descendant vers le sud dans la région de Meknès.

Menacé d'une attaque de Moha ou Hamou el Zaïani, notre irréconciliable

ennemi, qui s'est rapproché jusqu'à Betmat Aïssaoua, d'où il commande

aux Smaala, Beni Khirane et Beni Zemmour, le colonel Mangin se décide à

prendre les devants.

«Il quitte, nous écrit un des officiers de la colonne, l'oued Zem le 25

mars à minuit et tombe, à 9 heures du matin, sur le campement de notre

vieil adversaire, qui ne dut son salut qu'à une fuite rapide. L'audace

du colonel déconcerte les contingents que poussait le Zaïani et qui se

sentent abandonnés de lui. Les Beni Zemmour, Smaala, Beni Khirane

commencent à comprendre l'inutilité d'une plus grande résistance et ils

viennent, les uns après les autres, offrir leur soumission au colonel.

Pour les hâter, celui-ci se porte à la rencontre d'un détachement de

sortie, venu de Zailiga, qui pourrait, le cas échéant, prendre les

tribus par derrière.»

C'était le premier avantage remporté sur des tribus qu'aucun sultan n'a

dominées depuis Moulai Ismaïl, le contemporain du Roi-Soleil. C'était le

point de départ d'une campagne de première importance.

«Restaient, continue notre correspondant, les contingents du Sud. Les

Chleuh, chassés de leurs montagnes par la neige, s'étaient groupés sous

les ordres de Moha ou Saïd sur les deux rives de l'Oum er Rbia. Cet

autre adversaire avait, en outre, entraîné dans son sillage les Aït

Roboa.

«Le colonel Mangin songe à réduire ces contingents. Il part subitement,

le 6 avril dans l'après-midi, de la dechra Brakne où il avait reçu la

soumission des tribus du Nord, et vient coucher à Boujad, qu'il quitte

au milieu de la nuit pour chercher à atteindre Moha ou Saïd; mais des

guetteurs nous éventent et les campements sont levés précipitamment et

dirigés vers l'oued. Les pluies des derniers jours et la fonte des

neiges ont grossi le cours d'eau au point que bon nombre de gués sont

impraticables et que la majeure partie des hommes et des animaux devra

gagner l'unique pont de la casbah Tadla: c'est l'objectif du colonel

Mangin. Il l'atteint vers 10 heures du matin et y trouve un désordre

indescriptible. Cavaliers et piétons se bousculent pour franchir

l'étroit passage, alors que plus de dix mille moutons, qui n'ont pas

encore eu le temps de passer, nous sont abandonnés.

«Mais Moha ou Saïd nous avait échappé. Il s'était retiré chez lui, à

Mechra en Nefad, au pied de la montagne, à 12 kilomètres de la casbah

Tadla. A 2 heures, la colonne se remet en marche et se dirige vers le

repaire de notre ennemi, qui se reposait tranquillement des fatigues de

la matinée. Et c'est une nouvelle fuite de notre adversaire, un départ

tellement rapide, que le chef si prestigieux nous abandonne son étendard

de satin blanc.

«Un foyer d'agitation existe encore à Beni Mellal, où sont groupés

environ quatre mille guerriers. De même que les précédents, le colonel

Mangin va le réduire à néant. Partie de la casbah Tadla le 10 avril à 11

heures du matin, la colonne vient camper à Zidania, malgré de belles

attaques de Marocains qui cherchent à l'accrocher en arrière.

«Un orage dans la soirée fait craindre des difficultés pour le

lendemain, mais qu'importe? les admirables troupes pressentent la

victoire, et il est peu d'obstacles pour les arrêter. A midi, la

résistance était brisée, les innombrables défenseurs de la casbah Béni

Mellal et des jardins qui l'entouraient avaient dû nous céder le

terrain.»

Ayant frappé ce coup énergique, le colonel Mangin continua pendant

quelques jours à parcourir le pays, recueillant force soumissions,--mais

quelle sincérité faut-il attendre de ces gens à qui, confiants, on donne

l'aman, et qu'on retrouve huit jours après devant soi, le fusil à la

main?

Le 19 avril, enfin, la colonne Mangin atteignait l'oued el Abid à Dar

Caïd Embarek, où elle devait donner la main au lieutenant-colonel Savy,

venu de Marakech. La violence du courant de l'oued ne permit qu'aux

cavaliers du lieutenant-colonel Savy de passer sur la rive droite, mais

la jonction était faite et l'impression produite sur les indigènes

considérable. Ils comprenaient que, désormais, toute tentative de

rébellion serait rapidement réprimée, que, soit de Marakech, soit d'El

Borouj, soit de l'oued Zem, des colonnes pouvaient se porter sur le

moindre foyer d'agitation.

A quelques jours de là, le 25 avril, le colonel Mangin revenait à El

Borouj pour y accueillir le général Lyautey, qui avait tenu à se rendre

compte de la situation au Tadla. Le résident général reçut les caïds

récemment soumis, et, très certainement, sut trouver les mots

convaincants pour les affermir dans leurs résolutions pacifiques et leur

démontrer que leur intérêt bien entendu même les engage à vivre avec

nous en bonne intelligence.

Après le départ du général Lyautey, le colonel Mangin reprenait ses

troupes à Dar ould Zidouh et les ramenait à la casbah Tadla.

Le 26 avril, il était de nouveau en route, marchant sur Aïn Zerga. Près

de ce point, son arrière-garde fut en butte à une attaque de la part des

contingents Aïb Attala et Aïb Bouzem. Toute la colonne dut être engagée,

tant l'agresseur devenait mordant. Repoussé, enfin, et poursuivi par

toute la cavalerie et l'artillerie montée, l'ennemi subit des pertes

nombreuses. De notre côté, 4 tués et 27 blessés, parmi lesquels le

colonel Mangin lui-même, atteint légèrement à la jambe.

Dans la nuit même, la colonne continuait sa marche vers Sidi Ali ben

Brahim, où était groupée une harka de Chleuh. Le terrain qu'elle

traversa était jonché encore de cadavres de Marocains tombés la veille.

L'ennemi guettait les nôtres, embusqué dans un bois d'oliviers, en avant

de Sidi Ali. Le combat fut un des plus meurtriers que nous ayons livrés,

puisque nous eûmes 18 morts et 41 blessés. La harka était nombreuse et

acharnée. Elle tint bon jusqu'à 8 heures du soir, puis alors se débanda

à bout d'effort, se dispersa dans toutes les directions. Elle se

reformait un peu plus tard et, à distance respectueuse, observait notre

attitude. Le colonel Mangin, pour en finir, recourut à une ruse

classique: il feignit de se replier. Son mouvement fut suivi par

l'ennemi. Alors, se retournant brusquement, dans une vigoureuse

contre-attaque, il infligea aux Chleuh des pertes considérables. La

colonne passa la nuit à Sidi Ali et n'en repartit que le

lendemain,--sans avoir été de nouveau inquiétée. Le 2 mai, elle rentrait

à la casbah Zidania.

Plus au nord, le colonel Henrys de son côté a déployé une activité égale

et a eu à faire face à des groupes non moins ardents, Zemmour, Beni

M'Tir, Beni M'Guild, Guerouane.

Parti d'El Hajeb au commencement d'avril, son action devait se

développer vers le sud. Le 2 avril, en un raid rapide, il surprenait un

campement hostile et lui enlevait ses troupeaux; le lendemain, il

occupait la casbah des mêmes dissidents. Des négociations s'ouvraient

immédiatement. Un premier douar zemmour de 60 tentes faisait sa

soumission, et, en quelques jours, 200 tentes guerouanes sollicitaient

et obtenaient l'aman.

Ces négociations furent à maintes reprises interrompues; quelque

effervescence se produisait qui obligeait le colonel Henrys à porter un

coup rapide, toujours suivi de soumissions nouvelles.

L'un de ses succès les plus remarquables fut, le 23 avril, la prise et

la destruction de la casbah Ifran. Pour l'atteindre, il avait fallu à

ses vaillantes troupes traverser la forêt de Jaba, passer le mont

Koudiat, à 1.700 mètres d'altitude, dans le brouillard, le froid, la

neige.

Le 24, le colonel Henrys prenait contact avec la colonne Comte, venue de

Fez sans qu'on ait signalé, dans sa marche, aucun incident.

Les dissidents, en revanche, ne devaient pas laisser au colonel Henrys

grand répit.

Bientôt, il était avisé qu'ils allaient attaquer son camp de Dar Caïd

Itto (sur la position exacte duquel on n'est pas encore exactement

fixés). Sans attendre cette attaque, le colonel décidait de prendre

l'offensive et de se porter sur Azrou où les dissidents étaient

installés. Mais eux-mêmes, avertis, se retirèrent sur les hauteurs

boisées qui dominent le sud de la ville. Celle-ci fut occupée après une

courte résistance. Le colonel y trouva des approvisionnements de bois

considérables, qui serviront à la construction de redoutes fortifiées.

Les Marocains firent pourtant un retour offensif. Ils furent repoussés.

Le colonel Henrys regagna le camp de Dar Caïd Itto, en détruisant sur sa

route quatre casbahs appartenant à la tribu des Beni M'Guild, dans la

vallée de l'oued Tigrira.

[Illustration: Passage de l'Oum er Rbia par l'artillerie de 75, à la

casbah Zidania.--_Phot. du vétérinaire militaire Wagner._]

L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913 · 第 20 / 40 题