DANS LA RÉGION DE LA MOULOUYA

Le travail de jonction de l'Algérie au Maroc par Taza se poursuivait

lentement et sans bruit depuis quelques mois, d'après la méthode

favorite du général Lyautey,--la fameuse méthode de la «tache d'huile».

Selon l'expression imagée de M. Ladreit de La Charrière, on sapait

doucement la falaise de part et d'autre, à l'occident et à l'orient,

jusqu'à ce qu'elle fût prête à tomber. Quelques craquements du côté de

la Moulouya viennent de révéler cette prudente besogne. Tandis que, par

l'ouest, le général Gouraud, aussi sagace négociateur, quand il

convient, qu'il se montre, en d'autres circonstances, prestigieux

entraîneur d'hommes, installait sans incident, sans avoir tiré un seul

coup de fusil, un poste à Souk el Arba de Tissa, chez les Hya'ma, les

choses, au contraire, se sont passées moins doucement dans la région de

la Moulouya.

Au commencement de février, progressant de quelques kilomètres, une

partie des troupes composant la garnison de Taourirt s'établissaient à

Merada constituées en «groupe mobile» sous les ordres du général

Girardot, avec la mission, précisée par le général Alix, commandant le

Maroc oriental, de maintenir et de consolider les résultats acquis au

cours des opérations de mai et juin 1912--dont nous avons rendu compte

en leur temps--de s'avancer autant que possible sur la rive gauche de la

Moulouya, afin de préparer une marche éventuelle sur la casbah M'Soun,

étape importante de la pénétration vers Taza, qui ne s'accomplira que

l'heure bien sonnée, enfin de protéger les travaux du chemin de fer à

voie étroite qui gagne peu à peu vers Guercif (la première locomotive

est arrivée au milieu du mois dernier à Taourirt).

Sitôt installé à Merada, le groupe mobile se mit à l'oeuvre, rayonnant

incessamment dans la plaine de Tafrata, repassant par tous les points

qui furent, l'an dernier, le théâtre de pénibles combats. Grâce à

l'appoint en hommes que fournirent les garnisons de Debdou et de

Guercif, des postes furent mis à l'oued Cefla, à Sidi Yousef, à

Maharidja et Safsafat. Entre temps, on reconnaissait la plaine de Djel,

parcourant les territoires des Haouara et des Beni bou Yahi, et on

atteignait, comme M. Etienne le pouvait déclarer à la Chambre, les

environs de la casbah M'Soun, sans avoir tiré un coup de feu.

Le 9 avril, confiant en cette tranquillité, le général Girardot, avec

son groupe, partait pour aller établir un poste nouveau à Nekhila, sur

l'oued Bou Redim, affluent de la Moulouya, au pied du massif du Guilliz,

l'un des premiers contreforts de la chaîne du Rif. La route fut calme.

Mais à peine arrivait-on au camp, vers une heure de l'après-midi, qu'une

attaque se produisit. Une fusillade éclata sur les crêtes montagneuses

du Zag, au nord. On était engagé, et il fallut se battre pendant cinq

heures pour repousser l'ennemi, qui laissa dix morts sur le terrain.

Nous avions seulement six blessés.

On n'eut qu'un court répit: à 9 heures du soir, les Béni bou Yahi,

auxquels on avait affaire, livraient un nouvel assaut plus furieux. Ils

arrivaient presque aux tranchées: un tirailleur, Saïd Sahar, fut tué à

bout portant. Le combat, violent, mouvementé, ne prit fin qu'à une heure

du matin.

Nos troupes avaient à peine eu le temps de souffler un peu et de se

remettre de ces alertes, quand, dans l'après-midi du 10, vers 2 heures,

des coups de feu, de nouveau, partirent d'une crête. Le capitaine

Doreau, à la tête d'un détachement de la 2e compagnie du 1er étranger,

fut envoyé pour occuper cette position. Les Béni bou Yahi lentement

reculèrent vers le Guilliz, poursuivis par les légionnaires. Mais cette

retraite cachait une embuscade.

Tout à coup, la petite troupe se vit entourée, cernée de toutes parts,

accablée par une horde sept à huit fois supérieure en nombre. Le

capitaine Doreau, en vain, voulut ramener ses hommes; c'était bien tard,

et le cercle se resserrait.

Dès le premier moment, le lieutenant Grosjean, qui transmettait l'ordre

du capitaine, était frappé d'une balle sous l'omoplate. Le feu des

nôtres ne parvint pas à arrêter l'élan de l'ennemi, qui continuait à

progresser. Alors, le capitaine donna l'ordre suprême: «En avant! à la

baïonnette!» Ce fut sa dernière parole: une balle en pleine tête le

foudroyait.

[Illustration: Carte de la région voisine de la Moulouya où opèrent nos

troupes du Maroc oriental.]

[Illustration: Sur les rives de la Moulouya: au premier plan, ruines de

la casbah de Merada; au centre, les montagnes du Guilliz, et, tout à

l'arrière-plan, le moyen Atlas.--_Phot. Georges Ancelm._]

[Illustration: NOS PROGRÈS DANS LE MAROC ORIENTAL.--Sur les bords de

l'oued Mellélou, à Safsafat, notre poste le plus avancé dans la

direction de Taza, au sud de la casbah M'Soun.-_Phot. du lieut.

Durdilly._]

[Illustration: Colonel Mangin. Devant la casbah de Mechra en Nefad en

feu: le colonel Mangin, son état-major et, à côté de son fanion, le

fanion de ralliement abandonné par Moha ou Saïd.]

[Illustration: A LA CONQUÊTE DE L'ATLAS MAROCAIN.--La casbah Tadla sur

l'oued Oum er Rbia. Vue prise le 7 avril, jour où le colonel Mangin,

ayant bousculé la harka de Moha ou Saïd, se jeta rapidement sur le seul

pont permettant sa fuite. Phot. du lieut. Bourgoin.]

[Illustration: Carte des régions du Maroc occidental où opèrent les

colonnes Mangin et Henrys.]

Bientôt se produisait un corps à corps épique. Les cadavres, des deux

côtés jonchaient le sol.

«La retraite est forcée, écrit un des acteurs de ce combat farouche. Le

lieutenant Grosjean, qui, bien que blessé, se traînant, assume le

commandement, l'a ordonnée lui-même. Les Béni bou Yahi, ivres de sang et

de carnage, se précipitent, armés de formidables poignards. Les

poitrines halètent. On entend le ronronnement des balles de gros

calibre, mêlé aux sifflements des projectiles Lebel. Avec des cris

démoniaques, les Marocains essaient d'achever les blessés, s'acharnent

même sur les morts. Le corps du capitaine Doreau est frappé de trois

coups dans la poitrine; le caporal Schwartz, inerte, a la tête tranchée,

que dis-je? hachée! Le lieutenant Grosjean essaie de se relever, mais

ses forces le trahissent, et, dans un cri, il retombe épuisé: «A moi, la

Légion!»

«Cet appel du chef a été entendu. Les légionnaires qui se repliaient

font volte-face et foncent sur l'ennemi, baïonnette au canon. Le fer

rougi de sang défonce les poitrines. C'est un spectacle poignant que

celui de cette poignée d'hommes disciplinés, et vaillante plus qu'on ne

saurait le dire, se frayant un passage au milieu de cette tourbe

hurlante et grimaçante. Ils arrivent auprès de leur lieutenant, le

saisissent à bras le corps, le relèvent, l'emportent, glorieux otage.

Une pluie de balles s'abat sur eux. Le sergent Panter, qui soutient le

lieutenant Grosjean, a le pouce enlevé. Le lieutenant lui-même a la main

droite traversée. Plusieurs légionnaires tombent à leur tour. Alors, des

luttes désespérées s'engagent, car il s'agit de ne pas laisser les

blessés aux mains de ces sauvages, et chaque groupe, protégeant et

entraînant un frère d'armes hors de combat, n'est, pour les fusils

marocains, qu'une trop belle cible...

«Enfin, des goumiers en patrouille ont entendu la fusillade. Ils

arrivent à la rescousse. Le camp est prévenu: c'est pour les Beni bou

Yahi la débâcle. Mais de quel prix ce succès est acheté: nous avons sept

morts, dont le capitaine Doreau et deux caporaux, et neuf blessés, tout

cela sur trente-sept combattants: car ils n'étaient que quarante engagés

en cette affaire si rude!

«Deux jours plus tard, le 12 avril, à 7 heures du matin, un très simple

et très émouvant cortège se dirigeait du camp vers le cimetière de

Merada. Précédées de la section de mitrailleuses du 6e bataillon, sept

arabas ornées de lauriers, de feuillages, de tentures tricolores de

fortune, portaient à leur dernière demeure les dépouilles des braves de

Nekhila. Toute la garnison assistait à cette triste cérémonie, et, après

un discours du commandant Quirin, un légionnaire, tête nue, la figure

grave, dit la prière des morts,--en latin. C'est, disaient les hommes,

un ancien «curé». Qui sait quelles épaves recèle la légion, si brave, si

noble?» Au moins, nous demeurions sur nos positions: le 16 avril, le

général Girardot inaugurait officiellement le poste. Pour la première

fois, le pavillon tricolore flottait sur la «redoute Doreau».

Sans doute aura-t-elle encore à subir plus d'une attaque, car les tribus

ne peuvent se résigner facilement à une occupation qui nous livre

l'unique point d'eau de la région. Elles ont, d'autre part, trop de

facilités à nous harceler en raison du voisinage de la zone espagnole

où, après chaque défaite, elles peuvent se réfugier: le 10 avril, en

déroute, c'est là qu'elles se repliaient par El Kheneg, une gorge qui

les dérobait vite à notre poursuite. Toujours est-il 'que le poste est

là, assez fort pour se défendre: le général Girardot, en jugeant ainsi,

regagnait, le 17 avril, Merada avec le gros de ses forces, et se

remettait à la disposition du général Alix pour de nouvelles opérations.

Le commandant en chef du Maroc oriental préparait aussitôt, pour la

marche vers la casbah M'Soun, une colonne formée du groupe mobile du

général Girardot et du groupe de réserve du général Trumelet-Faber, dont

il devait prendre le haut commandement. Et quelques jours d'un repos

bien mérité étaient accordés aux combattants de Nekhila. Mais les Beni

bou Yahi allaient contrecarrer ce projet.

Le 19, le général Alix était prévenu qu'ils se disposaient, au nombre de

plusieurs milliers, avec le concours des Mtalsa, à attaquer de nouveau,

le lendemain matin, le poste de Nekhila, la «redoute Doreau» défendue

seulement par 500 hommes.

A 8 heures du soir, l'ordre de départ était donné. Deux heures et demie

plus tard, mis en route de trois quarts d'heure en trois quarts d'heure,

trois groupes, comprenant en tout 4.500 hommes, cheminaient dans les

ténèbres. Ils marchèrent toute la nuit, surprirent au petit jour

l'ennemi, installé au pied du djebel Guilliz, et, sans prendre un

instant de repos, engagèrent l'action.

_Voir plus haut, à la page 441, la carte de la région de la Moulouya._

Un moment désemparés par la brusquerie de cette attaque, les Beni bou

Yahi se ressaisirent assez vite. Ils résistèrent opiniâtrement jusqu'à

une heure de l'après-midi. Alors, brusquement, accablés à la fin par les

feux de l'artillerie et de l'infanterie, ils se débandèrent, s'enfuirent

dans leurs montagnes, vers la zone espagnole, toujours, abandonnant leur

camp qui fut anéanti. Nous avions cinq morts et vingt et un blessés,

qu'on ramena vers Merada.

Il y eut encore, dans la nuit du 22 au 23, une nouvelle alerte, une

attaque contre le même poste, si vive, que plusieurs piquets du réseau

de fil de fer furent arrachés et que les assaillants parvinrent à jeter

dans le camp des engins, d'ailleurs inoffensifs, des bombes

confectionnées avec de vieilles boîtes de conserves: la garnison se tira

d'affaire seule et repoussa cette agression.

Depuis lors, le calme règne à Nekhila. Le général Alix y demeure avec sa

colonne, recueillant des renseignements sur les dispositions des tribus

dont il surveille l'attitude, prêt à s'élancer vers M'Soun dès qu'il

aura la certitude qu'il peut, dans de bonnes conditions, faire ce

nouveau bond en avant.

L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913 · 第 19 / 40 题