Maintenant, quelles concessions réciproques peuvent être envisagées?
Il semble bien que les Bulgares seront amenés à faire aux Grecs le
sacrifice de Salonique, puisqu'il ne saurait être évité sans guerre. Or,
cette guerre odieuse entre alliés, au lendemain de la victoire, ne
vaudrait certainement pas pour les Bulgares les avantages de toute
nature qui peuvent résulter pour eux d'une entente avec les Grecs.
D'ailleurs, si les Bulgares laissent définitivement Salonique aux Grecs,
avec naturellement les territoires environnants nécessaires pour assurer
la défense de la ville, ils ne se priveront d'aucun élément essentiel
pour mettre en valeur les territoires de la Bulgarie considérablement
agrandie. Bans Salonique, ville avant tout cosmopolite, où il y a fort
peu de Bulgares, c'est le port qui est intéressant. Or, les Bulgares
vont avoir sur la mer Égée plusieurs points où il est possible de faire
d'excellents ports purement bulgares. A Kavala, notamment, la situation
est admirable et on peut y créer de toutes pièces un port aussi bien
approprié aux besoins de la marine de commerce que de la marine de
guerre.
[Illustration: Maximum des prétentions bulgares. Le grisé indique les
territoires que les Bulgares réclament à l'ouest en vertu de leur traité
avec les Serbes, et au sud en contestant aux Grecs Salonique et une
partie de la Macédoine.-Pour la signification des lignes de points,
traits et croix, se reporter à la carte générale de la page précédente.]
D'autre part, l'abandon de leurs prétentions sur Salonique permettrait
peut-être aux Bulgares d'obtenir un autre résultat qui leur serait
précieux et qu'ils souhaitent ardemment: la cession de deux îles
occupées par les Grecs qui, par leur position géographique,
conviendraient singulièrement à la grande Bulgarie; l'île de Thasos, qui
paraît presque indispensable pour assurer l'avenir stratégique de
Kavala; Samothrace, bien que plus éloignée du rivage, présente le même
intérêt pour le futur port bulgare de Dédé-Agatch. Or, ces deux îles,
occupées par la Grèce, ont une population grecque. Samothrace compte
3.600 Hellènes et Thasos 12.344. Il est bien évident que les Bulgares ne
peuvent songer à obtenir ces îles des Grecs que s'ils font à ces
derniers des concessions autour de Salonique. D'autre part, les Grecs
n'ont pas d'intérêt à conserver deux îles qui seraient pour les Bulgares
des objets trop tentants de constante convoitise.
Entre les Bulgares et les Serbes, il est souhaitable au plus haut point,
d'une part que des deux côtés aucune mesure militaire ne soit prise qui
puisse être considérée comme offensante et que les Bulgares, appréciant
l'étendue et la diversité des sacrifices serbes, ne se montrent pas
intransigeants et qu'en tous cas l'arbitrage, prévu avant la guerre, de
l'empereur de Russie permette une entente durable entre Serbes et
Bulgares qui, au cours des hostilités, ont eu tant de raisons de
s'estimer réciproquement. Les Serbes, coupés de l'Adriatique, souhaitent
naturellement de n'avoir à s'entendre qu'avec un seul État, la Grèce,
pour assurer leur issue économique vers Salonique.
Les puissances de la Triple Entente ont des motifs trop puissants de
vouloir la durée de l'union balkanique pour ne pas s'entremettre
activement afin de maintenir l'accord des Balkaniques, surtout devant la
menace de l'intervention austro-italienne, et pour faciliter les
transactions indispensables au partage des territoires conquis sur les
Turcs. C'est aux alliés, en cette heure si grave pour leur avenir, à
faciliter la mission des puissances qui leur ont manifesté tant de
sympathies, en leur faisant confiance, en s'abstenant de récriminations
inutiles, en évitant le _bluff_ des demandes exagérées indigne de leur
cause, en gardant constantes chez eux l'estime et la reconnaissance
réciproques qui doivent rester au coeur de ceux qui ont combattu du même
côté, et pour une cause aussi sainte que la libération du séculaire joug
ottoman.
Animés de cet esprit, les Balkaniques qui, après avoir triomphé de tant
de difficultés, grâce à une entente étroite, ont encore à assurer leur
avenir, feront bloc contre l'immixtion dans la péninsule de puissances
non balkaniques, si elle se produit, et ils comprendront finalement que,
selon notre proverbe, «une mauvaise transaction vaut mieux qu'un bon
procès.» Elle vaudra infiniment mieux surtout qu'une guerre fratricide
entre les alliés, qui ternirait, devant le monde entier et d'une façon
irrémédiable, la gloire jusqu'ici si grande de la magnifique épopée
balkanique.