LES PRÉTENTIONS SERBES

Le conflit entre Serbes et Bulgares est aussi aigu que celui entre Grecs

et Bulgares. Il est rendu plus délicat encore par l'existence d'un

traité d'alliance sur l'interprétation duquel on n'est pas d'accord

actuellement à Belgrade et à Sofia.

«Il faut bien comprendre, disent les Serbes, que Je traité du 12 mars

1912 n'envisageait pas exclusivement une guerre devant amener un partage

définitif des territoires turcs. Quand nous avons signé, il s'agissait

surtout d'obtenir de la Turquie l'application des réformes promises à la

population macédonienne par le traité de Berlin, et, par conséquent, de

nous mettre d'accord sur la délimitation éventuelle des futures

provinces autonomes. Toutefois, il était prévu que l'action diplomatique

pourrait échouer et qu'une guerre éclaterait. Dans ce cas, on a envisagé

le partage de la Macédoine. Voici comment on a procédé. Le traité

serbo-bulgare a d'abord délimité deux zones de territoires incontestés,

l'une serbe, l'autre bulgare, la région située entre ces deux zones

formant le territoire contestable. Comme le montre la carte, la région

bulgare incontestée se trouvait à l'est de la ligne suivant d'abord la

chaîne des Rhodopes et ensuite la Struma pour aboutir au fond du golfe

d'Orfano. La zone serbe incontestée était bornée par une ligne partant

de la frontière serbo-bulgare, passant par les monts du Karadagh, du

Char Planina, donc nous attribuant tout le vilayet de Scutari, sous la

seule condition que nous, Serbes, en fissions la conquête effective, et

aboutissant à l'Adriatique bien au sud de Durazzo.

«Quant à la zone contestable, elle avait, elle-même, été délimitée dans

une certaine mesure par une ligne partant du point de jonction des

frontières serbo-bulgares et passant ensuite à l'ouest de Kuprulu

(Velès) pour aboutir au sommet du lac d'Okrida. Toute la portion à l'est

de cette ligne était considérée comme plutôt bulgare, mais il était

entendu qu'en cas de contestation on recourrait à l'arbitrage de

l'empereur de Russie.

«Voilà ce que disait le traité. Dans l'intérêt commun des alliés et

spécialement des Bulgares, nous avons fait beaucoup plus que notre

accord ne nous le prescrivait. Nous avons mobilisé 360.000 hommes au

lieu de 150.000. Les Bulgares devaient même nous aider avec 100.000

hommes dans la région du Vardar. Nous avons dû nous en passer. N'est-il

pas évident que, du fait de son plus grand effort en Macédoine, la

Serbie a puissamment soulagé la Bulgarie qui a pu employer toutes ses

forces dans la vallée de la Maritza et marcher sur Tchataldja?

Aurait-elle pu le faire si elle avait envoyé 100.000 hommes en

Macédoine?

«Il y a encore un point fort important à mettre en lumière. _D'après

notre traité d'alliance, la Bulgarie était tenue d'envoyer au secours de

la Serbie 200.000 soldats bulgares, si elle était attaquée par

l'Autriche._ Cédant aux conseils des puissances amies, nous avons évité

un conflit avec l'Autriche. Nous avons ainsi renoncé au vilayet de

Scutari avec Durazzo que nous avaient abandonné les Bulgares et, comme

conséquence, nous ne leur avons pas demandé leur concours contre

l'Autriche. Les Bulgares ne doivent-ils pas nous indemniser de notre

renonciation à un droit qui a entraîné l'abandon de nos prétentions

essentielles sur la côte de l'Adriatique? Rotez encore que la guerre a

été prolongée pour nous d'au moins cinq mois dans le seul intérêt de la

Bulgarie. Après la bataille de Lulé-Bourgas, la paix aurait été possible

si les Bulgares n'avaient pas maintenu toutes leurs exigences. Or, nous

les avons aidés à les soutenir. Alors que notre traité ne nous y

obligeait nullement, nous leur avons donné 50.000 hommes pendant toute

la durée du siège d'Andrinople. Nous avons aussi fourni du matériel de

siège et supporté des dépenses supplémentaires.

[Illustration: Maximum des prétentions serbes. Le grisé indique les

territoires que la Serbie, ayant dû renoncer au nord de l'Albanie,

réclame en Macédoine et que lui contestent les Bulgares et les

Grecs.--Pour la signification des lignes de points, traits et croix, se

reporter à la carte générale de la page précédente.]

Enfin, dernière considération, grâce à notre concours, les Bulgares

obtiennent beaucoup plus de territoires qu'ils ne l'espéraient

eux-mêmes.

«Pour tous ces motifs, nous nous adressons à la Bulgarie et lui

proposons, dans l'intérêt de l'entente balkanique, de partager les

territoires conquis non pas d'après un traité dont nous avons largement

outrepassé les obligations, mais d'après l'équité. Or, l'équité

n'est-elle pas indiquée par une ligne suivant à peu près les territoires

occupés par nous, Serbes; par exemple, par une ligne partant au sud-est

d'Egri-Palanka et laissant Istip aux Bulgares, coupant le lac de Borijan

et allant ensuite rejoindre la frontière des Grecs avec lesquels nous

nous arrangerons toujours, bien que, comme nous, ils prétendent à

Monastir, et que nous ne soyons pas encore d'accord sur d'autres points.

«En raison de nos énormes sacrifices de toute nature, les Bulgares

doivent nous écouter et discuter avec nous. S'ils ne le veulent pas,

c'est qu'ils envisagent la possibilité de nous faire la guerre.»

Comme on voit, les Serbes comme les Grecs tiennent le même raisonnement

aux Bulgares et disent en somme: «Pourquoi quitterions-nous les

positions que nous occupons?» Il résulte de cette identité d'intérêt et

de situation entre Serbes et Grecs que ceux-ci seraient amenés à

résister d'accord aux Bulgares, si finalement ceux-ci en appelaient aux

armes, _résultat qu'évidemment s'efforceraient d'obtenir l'Autriche et

l'Italie si elles intervenaient en Albanie._

L'Illustration, No. 3663, 10 Mai 1913 · 第 11 / 40 题