_Ce numéro étant mis sous presse peu d'heures après l'arrivée du
souverain à Paris, c'est dans le suivant que nous pourrons rendre compte
des visites royales à Fontainebleau et à Saint-Cyr._
[Illustration: La revue de la garnison de Paris, sur l'esplanade des
Invalides: le général Michel ouvre le défilé et salue la tribune
officielle.]
[Illustration: LES FÊTES MILITAIRES EN L'HONNEUR DU ROI D'ESPAGNE.--A
Fontainebleau: l'inspection des officiers de l'École d'artillerie.]
Mercredi, jour de l'arrivée du roi d'Espagne à Paris, les acclamations,
très chaleureuses, se sont partagées entre le souverain, notre hôte, le
président de la République française et les troupes de la garnison de
Paris, qui, mise tout entière sur pied, des Champs-Elysées aux
Invalides, défila ensuite sur l'Esplanade devant le souverain. Le
lendemain, jeudi, qui fut la journée de Fontainebleau, Alphonse XIII
reprit contact avec notre armée que, cette fois, on lui présenta en
manoeuvre d'abord dans la vallée de la Solle où évoluèrent deux brigades
de cavalerie, ensuite au polygone où furent exécutés d'intéressants
exercices d'artillerie en campagne.
[Illustration: LE DISCOURS DE M. BARTHOU A CAEN.--«... Notre grand pays
veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa
dignité, non la paix née de la peur!»
A la droite de M. Barthou: M. Perrotte, maire de Caen; M. Klotz,
ministre de l'Intérieur; M. Hendlé, préfet du Calvados; à sa gauche: M.
Pichon, ministre des Affaires étrangères; M. Chéron, ministre du
Travail, député du Calvados.--_Phot_. Matin.]
Dimanche dernier, à Caen, au banquet organisé en l'honneur du Congrès
des Petites Amicales d'instituteurs et des oeuvres postscolaires, M.
Louis Barthou, président du Conseil, a prononcé le grand discours que
l'on attendait de lui à la veille de la rentrée des Chambres et auquel
les graves problèmes à résoudre d'urgence, tels que la loi militaire et
la loi électorale, en même temps que les inquiétudes internationales de
l'heure présente, devaient donner une portée exceptionnelle.
Donc M. Louis Barthou a été très écouté, et il a été aussi très
applaudi, car on lui a su gré de se placer résolument sur le terrain
national. Le président du Conseil, en effet, dans un éloquent appel au
pays, a insisté avec force sur le devoir national qu'impose à tous la
situation extérieure. Et, constatant l'élan et l'union patriotiques qui
se sont manifestés, chez nous, aux heures graves, il a pu dire:
«Ce grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec
sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur.»
D'où la nécessité de renforcer nos effectifs par le service de trois
ans:
«Il ne s'agit pas de céder à une sorte de folie contagieuse des
armements. Il s'agit de se défendre... Quand le devoir prend la forme
d'un intérêt national, il faut tout simplement faire son devoir. Ce
devoir, le gouvernement l'accomplit en affirmant, dès maintenant, sa
volonté de maintenir sous les drapeaux la classe libérable au 1er
octobre prochain.»
Avant de faire ces importantes déclarations, le président du Conseil,
envisageant la situation politique intérieure, avait affirmé: «La
République ne peut pas désarmer devant ses adversaires, mais nous nous
refusons à des agressions ou à des vexations indignes de républicains
conscients de leurs devoirs et de leur force.»
Enfin, parlant de la loi électorale, M. Louis Barthou a déclaré
nettement que, «s'il dépend du gouvernement, la consultation électorale
de 1914 ne se fera pas au scrutin d'arrondissement.»
COMPLICATIONS BALKANIQUES
LES DIFFICULTÉS DU PARTAGE ENTRE LES ALLIES
ET LA QUESTION D'ALBANIE
La question de Scutari est en voie de règlement, mais l'éventualité
d'une occupation de l'Albanie par l'Autriche-Hongrie et l'Italie n'est
pas encore définitivement écartée et un très grave problème reste ainsi
posé devant l'Europe. Comme on va voir, il est en connexion étroite avec
celui du partage entre les alliés des territoires conquis par eux sur
les Turcs.
Quelles seraient d'abord les conséquences générales d'une installation
austro-italienne en Albanie, que personne n'aurait la naïveté de
supposer devoir être provisoire? Les unes sont évidentes, les autres
presque inévitables.
Conséquences certaines: l'anéantissement de l'oeuvre de la Conférence de
Londres qui a décidé le principe d'une Albanie autonome sous le contrôle
et la garantie des six grandes puissances; la destruction de l'équilibre
naval adriatique et, par conséquent, méditerranéen, ce qui porterait un
préjudice grave à la France et à l'Angleterre; l'abandon du principe:
«Les Balkans aux peuples balkaniques», qui, depuis la guerre d'Orient, a
été la base de l'entente européenne.
Conséquences presque inévitables: par l'effet de la violation du
principe: «les Balkans aux peuples balkaniques», la nécessité pour les
voisins de l'Albanie, les Monténégrins, les Serbes et les Grecs, de
s'opposer par la force à l'occupation austro-italienne (or, l'idée de
derrière la tête des Autrichiens est de trouver un prétexte pour écraser
la Serbie sans que la Russie intervienne); l'ouverture de la «politique
des compensations» entre les grandes puissances aux dépens de la Turquie
asiatique. En effet, si deux grandes puissances européennes,
l'Autriche-Hongrie et l'Italie, s'agrandissaient aux dépens de la
Turquie d'Europe, tous les précédents historiques obligeraient à
envisager que les quatre autres grandes puissances, la Russie,
l'Allemagne, l'Angleterre et la France, voudraient obtenir des avantages
compensateurs qui ne pourraient être trouvés qu'aux dépens de l'empire
ottoman d'Asie.
[Illustration: Écoles, églises et monastères grecs en Epire.]
Enfin, et c'est le point sur lequel nous allons insister, l'intervention
austro-italienne en Albanie pourrait déterminer une rupture décisive de
l'entente balkanique ou, au contraire, aider à la solution des
difficultés du partage entre les alliés.
*
* *
Il est bien connu que des dissentiments graves existent à cet égard
entre les Serbes, les Grecs et les Bulgares, enthousiasmés par l'étendue
de leurs victoires qui ont dépassé toutes leurs prévisions.
Précisons donc les raisons des conflits d'intérêt entre les alliés afin
de discerner, en relation avec le projet d'intervention austro-italienne
en Albanie, quelles transactions sont susceptibles de permettre le
maintien du bloc balkanique.