Dans la matinée du même jour, la mère Wouters était assise près
de son poêle, occupée à éplucher les légumes pour le dîner.
De temps en temps elle regardait du côté de la fenêtre. Il tombait
une grosse pluie, et la bonne femme poussa un soupir en pensant qu'il
ne serait pas possible, par une pareille averse, de continuer au
jardin le travail commencé.
Bientôt son attention fut détournée par un léger bruit qu'elle
entendit dans l'étable. Elle écouta un instant, puis elle se dit à
elle-même à voix basse:
--Pauvre Lina, elle ne chante plus jamais. A peine puis-je l'entendre
quand elle travaille pourtant si près de moi... Son cœur est plein
de chagrin; elle s'efforce de nous le cacher, mais je le vois bien...
Certes, cela me fait également beaucoup de peine que M. Herman, pour
ne pas être obligé de se marier, s'est enfui en pays étranger et
a si grandement attristé son pauvre père. Mais est-ce notre faute
à nous? Y pouvons-nous quelque chose? Si nous ne songions qu'à
notre propre bien-être, ne devrions-nous pas nous en réjouir, au
contraire? Car maintenant M. Herman ne viendra certainement plus ici,
et, Dieu merci, les gens finiront par reconnaître qu'ils nous ont
calomniés...
Lina entra et s'arrêta au milieu de la pièce sans prononcer une
syllabe; elle regardait autour d'elle et avait l'air de chercher
quelque chose. Sa mère la regarda à la dérobée et secoua la tête
avec compassion. La jeune fille se dirigea à pas lents vers un des
angles de la pièce, prit un carreau de dentellière, s'assit de
l'autre côté du poêle sans rien dire, et se mit a entremêler ses
fuseaux.
--Lina, vous voilà encore bien triste aujourd'hui, dit la veuve.
--Le mauvais temps me chasse hors du potager, ma mère,
répondit-elle.
--Non, ce n'est pas cela: vous pensez sans cesse à M. Herman.
--Je l'avoue, mère.
--Vous n'êtes pas raisonnable, mon enfant. Avoir pitié de ceux
qui sont malheureux, même par leur propre faute, c'est assurément
louable; mais cela ne doit pas aller jusqu'au point de se rendre
malade soi-même.
--Mais je ne suis pas malade, et ne le deviendrai pas, dit la jeune
fille avec un sourire plutôt triste que joyeux.
--Vous aviez pourtant fermement promis à grand-père de chasser ces
idées tristes.
--Ah! ma mère, nous avons beau promettre, nos idées vont et viennent
malgré nous.
--Puisque M. Herman est parti maintenant pour un pays étranger, nous
ne le verrons probablement plus. Penser à lui plus longtemps ne peut
lui faire ni bien ni mal; vous devriez donc l'oublier tout à fait,
mon enfant.
--Je le voudrais, mère, mais cela m'est impossible: son image est
toujours devant mes yeux. Cette nuit même je l'ai vu, les yeux pleins
de larmes, et me suppliant d'avoir pitié de son sort amer.
La mère Wouters regarda sa fille avec étonnement; mais elle chassa
immédiatement de son esprit le soupçon qui venait d'y pénétrer, et
lui dit:
--Allons, allons, Lina, vous êtes encore une innocente enfant. Les
songes doivent toujours se prendre au contre-pied; nous avons donc des
raisons de croire que M. Herman n'est pas aussi malheureux que vous
pensez.
--Pas malheureux, mère? répéta Lina avec une triste ironie. Son
père a cherché et trouvé pour lui une fiancée, une demoiselle
noble et riche. Le bon M. Steenvliet,--car son cœur est excellent
au fond, croyez-le, ma mère,--était si satisfait, si joyeux de ce
brillant mariage, qu'il considérait comme la récompense de sa longue
vie de travail... Mais M. Herman, qui paraît avoir une aversion pour
le mariage, s'enfuit en pays étranger et laisse son pauvre père tout
seul! Ah! Herman a agi sans doute dans un moment d'égarement; mais,
quoi qu'il en soit, pensez-vous, ma mère, qu'après une pareille
action un homme puisse avoir encore un seul jour de repos? Savoir
qu'on a rendu son vieux père malheureux, cette douloureuse conviction
doit lui ronger le cœur comme un ver. Et vous et grand-père vous
trouvez étonnant que j'aie pitié de celui sans la généreuse
amitié duquel je ne serais plus de ce monde.
--Il y a bien quelque chose de vrai dans vos paroles, Lina, mais vous
exagérez.
--Ah! mère, comment pouvez-vous dire cela? Supposez donc que vous
ayez résolu, grand-père et vous, de me faire épouser quelqu'un,
un bon et brave jeune homme, et que je m'enfuie loin d'ici; ne vous
plaindriez-vous pas au ciel de mon ingratitude et de ma cruauté? Et
moi, comme punition, ne mourrais-je pas de chagrin et de regret?
--Oui, certes, mon enfant, mais ce n'est pas la même chose. Et, en
tout cas, que pouvons-nous y faire?
--Ah! je pourrais bien y faire quelque chose, mère, si je pouvais
causer encore une fois avec M. Herman.
--Cela est complètement impossible. Dieu sait s'il n'est pas déjà
à plus de cent lieues d'ici?
--Son père m'a dit pourtant qu'il reviendrait bientôt.
--Ce n'était qu'une supposition, et d'ailleurs, innocente rêveuse
que vous êtes, oubliez-vous donc que grand-père nous a défendu,
très strictement défendu, de parler encore avec Herman? Et ne
devez-vous pas, s'il reparaissait ici, fuir immédiatement sa
présence? La calomnie veille et nous épie, mon enfant.
--Que m'importe la calomnie, ma mère?
--Soit! mais le chagrin, la colère de grand-père?
--Cela est pis, en effet! soupira Lina découragée. Allons, mère, ne
parlons plus de ces tristes choses, il a cessé de pleuvoir, je vais
reprendre mon travail dans le potager.
En achevant ces mots elle mit son carreau à dentelles de côté, le
recouvrit d'un drap blanc et sortit de la pièce. La veuve, de son
côté, continua à faire sa cuisine. Elle plaça un pot de fer sur le
poêle, le remplit à moitié d'eau et recommença à peler ses pommes
de terre.
A peine s'était-elle remise à l'ouvrage qu'elle poussa un cri de
surprise et d'angoisse. Elle ne pouvait en croire ses yeux, Herman,
Herman Steenvliet, venait d'entrer.
Son visage était très pâle et ses lèvres tremblaient pendant qu'il
regardait de tous côtés autour de lui.
La femme Wouters se leva précipitamment, courut à la porte du jardin
pour la fermer, revint, éleva ses mains devant le jeune homme comme
pour l'empêcher d'avancer et s'écria d'une vois étouffée:
--Ah! monsieur Steenvliet, que venez-vous faire ici? Partez, je vous
en prie. Voulez-vous encore nous exposer à la calomnie?
--Je veux voir Lina, répondit-il.
--Mais grand-père l'a strictement défendu, si Lina savait que vous
êtes venu, elle s'enfuirait.
--Je dois lui parler et je lui parlerai. Où est-elle? Au jardin?
Il se dirigeait déjà vers la porte du jardin, mais la veuve
effrayée se plaça devant lui et le supplia à mains jointes.
--Pour l'amour de Dieu, Monsieur, allez-vous-en. Il y a peut-être des
gens qui vous ont vu entrer chez nous. Que va-t-on dire encore dans le
village?
--Ça m'est égal! s'écria-t-il fiévreusement. Je pars demain pour
l'Amérique.
--Pour l'Amérique! Est-il possible? A l'autre bout du monde?
--Mais je ne partirai pas sans avoir vu Lina et sans lui avoir parlé.
Ce que j'ai à lui dire doit décider de mon sort et de ma vie.
Allons, mère Wouters, pour la dernière fois peut-être, soyez bonne
pour moi, rappelez Lina du jardin.
--Je n'ose pas, répondit la veuve en soupirant.
Mais la porte de la cour s'ouvrit et Lina rentra. Un gai sourire
illuminait son visage.
--Bonjour, monsieur Steenvliet, je vous attendais, dit-elle.
--Vous m'attendiez? Ah! merci, Lina! s'écria-t-il. Le doute, le
désespoir me déchiraient le cœur. Votre seule voix me rend le
courage. Veuillez m'écouter et vous aussi, mère Wouters.
--Nous ne pouvons pas, répliqua la vieille avec angoisse. Il faut
partir, Monsieur... Lina, songez à grand-père, montez à votre
chambre.
--Non, ma mère, laissez parler M. Herman. Il vient nous annoncer
qu'il ne quitte point sa patrie et qu'il accepte la main de
mademoiselle Clémence.
--Erreur, folie! grommela le jeune homme avec un sourire convulsif.
Moi, le mari de Clémence? Jamais, jamais! j'aimerais mieux mourir!
Les deux femmes le regardèrent avec une expression d'épouvante.
Elles paraissaient croire qu'il avait perdu l'esprit.
--L'impatience de connaître mon sort me brûle le sang,
poursuivit-il. Je n'ai pas le temps de prendre des détours... Lina,
j'ouvre mon cœur devant vous, lisez-y... Nous avons joué ensemble
étant enfants: nous étions des amis inséparables. Oui, je vous ai
sauvé la vie au péril de la mienne. Qu'est-ce qui me donna à
moi, faible et innocent enfant, la force et le courage d'un pareil
dévouement? Ah! c'est qu'alors déjà Dieu avait déposé dans mon
âme le germe qui, après seize ans de séparation, devait se changer
en un sentiment irrésistible. Je vous ai revue, Lina; ce que personne
n'aurait probablement pu faire, vous l'avez accompli facilement; vous
m'avez retiré du chemin du vice, et vous m'avez réconcilié avec
ma conscience. Vous êtes pour moi le vivant souvenir de mon passé
regretté, l'image de ma mère! votre bonté simple et naïve, la
pureté de votre cœur,--et qui sait? la volonté du ciel,--tout me
pénètre de la conviction qu'il n'y a pas de bonheur sur terre à
espérer pour moi, sinon à vos côtés...
Lina s'était affaissée sur une chaise; elle tenait la tête baissée
et luttait contre les larmes qui voulaient jaillir de ses yeux. La
femme Wouters, dominée par la voix frémissante du jeune homme,
le contemplait avec un véritable ébahissement. Il lui eût été
impossible d'articuler une parole, de sorte qu'Herman put continuer
sans être interrompu:
--Et c'est alors que l'on vient me dire: épousez Clémence
d'Overburg, une jeune fille noble que je connais à peine, qui est
d'une autre race et d'un autre sang que moi? Serais-je assez faible,
assez lâche pour laisser ainsi séparer violemment deux âmes que
Dieu lui-même a prédestinées à rester unies jusqu'au tombeau! Non,
non, Lina, vous serez ma femme, vous ou jamais personne!
--Mais Monsieur, Monsieur, que dites-vous? balbutia la veuve. Pour
l'amour du ciel, calmez vos esprits égarés.
--O Herman, songez à votre père! s'écria la jeune fille en tendant
vers lui des mains suppliantes.
--Mes esprits égarés? répéta le jeune homme. Il ne serait pas
étonnant qu'ils le fussent en effet: mais je m'efforcerai de me
calmer, et je vous dirai ce que je viens faire ici. Mon père, abusé
par sa tendresse exagérée pour moi, reste inexorable et veut me
contraindre à prendre Clémence pour femme. Moi, je ne le veux
pas, je pars demain pour l'Amérique, à trois cents lieues dans
l'intérieur du pays. Je vais essayer si je ne puis pas y gagner par
mon propre travail assez d'argent pour être libre de toute contrainte
et pour pouvoir offrir à la femme que mon cœur a choisie une
existence modeste avec une honnête aisance. J'ai besoin de quelques
années pour cela, et pendant ce temps je resterai éloigné de ma
patrie; mais alors je reviens triomphant pour vous supplier, Lina, de
me donner avec votre main le bonheur de toute ma vie... Oui, tel est
mon projet; mais lorsque j'en ai fait part à mon père, il a énervé
tout mon courage en m'assurant, Lina, que vous ne m'aimez pas, et que
vous n'attendrez pas mon retour. Si cela était vrai, hélas, il ne me
resterait plus qu'à courber la tête sous le poids de ma misère, et
à me résigner à un avenir sans espoir... Que dois-je croire, Lina?
Prononcez mon arrêt et délivrez-moi de cet affreux doute. Est-il
vrai que vous ne m'aimez pas?
La jeune fille jeta sur lui un regard plein de pitié, mais elle
laissa sa question sans réponse.
--Soit, reprit le jeune homme. Je comprends que vos lèvres si pures
ne veuillent pas prononcer un tel aveu. Mais savez-vous ce que mon
père m'a dit encore? Il m'a dit que pendant mon absence vous pourriez
choisir un autre mari. C'est une crainte que je ne veux pas emporter
dans mon long voyage. Ah! tandis que je travaillerais, que je
peinerais là-bas comme un esclave, avec l'espérance de vous avoir
un jour pour femme; tandis que cette espérance brillerait devant
mes yeux comme une radieuse étoile, on briserait ici pour jamais
le bonheur de ma vie? Je vous en conjure, Lina, dites-moi que vous
attendrez mon retour!
La mère Wouters essuya avec le coin de son tablier les larmes qui
coulaient sur ses joues; la jeune fille aussi avait les yeux humides;
elle avait frémi plus d'une fois au chaleureux appel d'Herman, et
elle était pâle d'émotion. Mais elle avait conservé assez d'empire
sur elle-même pour pouvoir discerner ce que le devoir exigeait d'elle
et ce qu'elle avait promis au vieux M. Steenvliet.
Elle se leva et dit d'une voix qui, quoique trahissant une émotion
profonde, attestait néanmoins une ferme résolution:
--Monsieur Herman, vous m'avez ouvert votre cœur, lisez aussi dans le
mien maintenant. Je suis si sensible à votre extrême sympathie pour
moi que je voudrais vous baiser les mains en signe de reconnaissance.
Vous me demandez si je voudrais devenir votre femme? Si j'étais une
fille de votre condition et que votre père pût bénir notre
union, alors, oui, je vous attendrais, fût-ce pendant vingt ans, et
fallût-il sacrifier la moitié des jours qui me restent a vivre, pour
mériter cette grâce du ciel, je le ferais avec bonheur...
--Lina, malheureuse enfant! s'écria la veuve effrayée.
--Ah! cela me suffit, s'écria Herman, ivre de joie.
--Non, vous vous trompez, cela ne suffit pas, répliqua Lina. Je ne
séparerai pas le père du fils, et ne vous rendrai pas malheureux
tous les deux.
--Mon père finira par consentir à notre mariage, Lina.
--N'espérez pas cela. Que serais-je pour lui? La cause de votre
désobéissance, une ennemie qui lui aurait ravi l'amour de son unique
enfant. Je ne pourrais pas vivre ainsi, Herman.
--C'était donc la vérité, l'affreuse vérité! s'écria le jeune
homme d'un ton plaintif. Vous ne voulez pas faire pour moi le plus
léger sacrifice? Lina, Lina, non, vous ne m'aimez pas!
--D'ailleurs, Dieu sait ce que je lui ai confessé si souvent depuis
votre dernière visite.
--Eh bien, alors?
--Mais cette affection même m'impose le devoir de vous réconcilier
avec votre père.
--Et le moyen pour cela?
--C'est d'épouser mademoiselle Clémence.
--Mais, Lina, vous ne savez pas ce que vous dites.
--Je le sais parfaitement, Herman.
--Vous me déchirez le cœur.
--Votre chagrin se dissipera à la longue. L'inimitié entre votre
père et vous serait un malheur irréparable.
--Ainsi, vous ne voulez pas être ma femme?
--Sans le consentement de votre père? Non, positivement non...
Voyons, écoutez-moi avec bienveillance, Herman, je vous convaincrai
que vous devez accepter la main de mademoiselle Clémence.
Mais le jeune homme, écrasé par cet arrêt, se laissa tomber sur une
chaise et cacha sa tête dans ses mains en sanglotant.
La vue de ses larmes brisa le courage des deux femmes; elles se mirent
à pleurer aussi.
Lina continua cependant à l'exhorter à se soumettre à la volonté
paternelle; elle parla de la vie laborieuse de M. Steenvliet, de sa
bonté, de son amour pour son fils unique, de son chagrin. Troublée
au dernier point par le mutisme obstiné du jeune homme, elle finit
par s'agenouiller devant lui.
--Herman, mon cher Herman, s'écriait-elle en l'implorant à mains
jointes, écoutez mes prières. Donnez-moi cette dernière preuve de
votre généreuse amitié: Acceptez Clémence pour femme!
Le jeune homme se leva d'un bond, pâle comme un linge, avec un amer
ricanement sur les lèvres.
--Vous! c'est vous qui me condamnez! exclama-t-il d'un ton de
reproche. Eh bien, que mon sort cruel s'accomplisse. Je serai
l'époux de Clémence, avec l'espoir que le poignard acéré que vous
m'enfoncez dans le cœur me délivrera bientôt de ce fatal lien en
m'ôtant la vie qui m'est à charge. Adieu, pour toujours, adieu!
Et sans faire attention aux cris des deux femmes, il courut vers la
porte.
Mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'il s'arrêta frappé de
stupeur ou d'épouvante, en s'écriant:
--Grand Dieu! mon père!
Les deux femmes regardèrent également au dehors, pâles et blêmes
d'inquiétude.
Deux hommes descendaient d'une voiture qui venait de s'arrêter devant
la maisonnette: M. Steenvliet et Jean Wouters. L'entrepreneur entra le
premier.
--Vous voulez partir? restez, je vous l'ordonne, dit-il à son fils.
Il se dirigea immédiatement vers la jeune fille tremblante comme la
feuille, lui prit la main et lui dit:
--Caroline, vous aimez Herman, j'en suis certain. Vous sentez-vous
capable de m'accorder une petite place dans votre cœur? Pourriez-vous
aimer le vieux Steenvliet comme un père?
--Ah! je vous aimais déjà de toutes les forces de mon âme,
bégaya-t-elle.
--Eh bien, Herman, eh bien, Caroline, écoutez bien ce que je
vais vous dire. Voilà M. Jean Wouters, maître, charpentier et
entrepreneur. Il a donné son consentement et je donne le mien. Venez,
Herman, mon entêté, mon brave fils, tendez la main à Caroline; elle
devient votre femme.
Herman poussa un cri de bonheur, et serra son père et sa fiancée sur
son cœur dans une même étreinte passionnée.
Jean Wouters et la mère Anne, priant et pleins de reconnaissance,
levaient vers le ciel leurs yeux mouillés de douces larmes.